Famine Kazakhstan monument Astana

La famine kazakhe, grande oubliée de l’histoire soviétique

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Le 31 mai, le Kazakhstan a commémoré la répression politique sous l’URSS et l’épisode de la famine survenue entre 1930 et 1932.  A cette occasion, le régime du président Noursoultan Nazarbaïev se souvient officiellement de la terreur du stalinisme. Ces répressions, en apportant de force une grande diversité ethnique ainsi que la sédentarisation des Kazakhs, sont à l’origine du Kazakhstan moderne. Retour dans le passé.

Sous l’URSS, les Soviétiques voyaient le Kazakhstan comme une terre vide, peuplée de quelques nomades et idéale pour envoyer les prisonniers, créer une industrie lourde ou expérimenter des armes nucléaires. Sous l’ère stalinienne (1922-1952), la majeure partie du système de goulag se situait au Kazakhstan : plus de 5 millions de personnes y ont été envoyés. La steppe, uniquement peuplée de nomades, se couvre de camps de travail au milieu desquels ont été fondées les villes qui accueillent aujourd’hui les descendants des nomades sédentarisés.

Le décor est planté : des nomades, la steppe, des personnes envoyées de force pour leurs opinions politiques. A cela se rajoutent deux politiques soviétiques essentielles : la collectivisation et la sédentarisation. Ces deux politiques cherchent principalement à industrialiser le pays à marche forcée. Il s’agit de collectiviser les terres, abolir la propriété individuelle et forcer les populations à rester sur un territoire qui leur est imposé.

En parallèle, on trouve la dékoulakisation, qui vise à défaire les propriétaires terriens (ceux que Staline appelle les Koulaks) et à les déplacer. Cette volonté de « nettoyer » la société soviétique tient une place particulière au Kazakhstan, qui possède de grandes terres céréalières au Nord qui doivent être collectivisées en priorité. Jugées « inhospitalières, les steppes kazakhes peu peuplées constituent une « zone de déplacement spéciale » pour les dékoulakisés.

Le tiers de la population décimé

Le décor, la volonté politique sont là. Ses effets : faire disparaitre près d’un tiers de la population des Kazakhs ethniques. Le déclencheur de la famine a été principalement la politique de sédentarisation de la population ethnique kazakhe, originairement nomade. Avec la collectivisation des biens agricoles, la sédentarisation forcée a fragilisé et rendu vulnérables les Kazakhs. La famine occasionne des épidémies dévastatrices et des mouvements de migrations hors de l’URSS.

Steppe Kazakhstan

Cependant, et à la différence notable de la famine ukrainienne, plus documentée, aucune correspondance de Staline n’indique qu’il viserait directement la population ethnique kazakhe. La famine ukrainienne se déroule exactement dans les mêmes années, ainsi que dans le même cadre de la collectivisation et de la dékoulakisation. Mais alors que cette famine tient aujourd’hui une place importante dans la mémoire collective de l’Ukraine, le Kazakhstan a occulté cet épisode de son histoire pendant longtemps.

Cette politique soviétique, considérée comme moderne, a su s’imposer au Kazakhstan. Malgré le fait qu’elle a effacé une grande partie de la culture nomade du peuple kazakh, elle est aujourd’hui encore prolongée et non remise en cause dans le pays devenu indépendant.

La place unique du Kazakhstan

Le Kazakhstan tient une place particulière au sein de l’URSS : c’est une conquête héritée de l’empire tsariste, peuplée de ce que Lénine rassemble sous le terme «d’asiatiques», c’est-à-dire des arriérés féodaux, incompatibles avec l’idéal communiste. Comme territoire immense majoritairement composé de steppes semi-arides avec des températures extrêmes en été comme en hiver, parcouru par des nomades éleveurs de troupeaux (chevaux, vaches, chameaux, moutons), le Kazakhstan est considéré à partir des années 1920 par le pouvoir soviétique comme un récipient pour les peuples indésirables (Koulaks, ukrainiens, allemands de la Volga, Tchétchènes,…).

A l’aube de la domination soviétique, l’Asie centrale est composée de cités-États aux identités fortes, où s’imbriquent des populations très variées, sédentaires et nomades. Les frontières sont floues et principalement composées de routes de migration et de commerce. Les populations, mouvantes, obéissent aux autorités féodales, notamment celles des grandes cités du Ferghana. Mais le Kazakhstan est aussi un immense espace pour envoyer les opposants politiques.

Un Goulag géant

Les habitants soviétiques soupçonnés ou accusés de sympathie pour l’envahisseur allemand sont déportés au Kazakhstan (et dans une moindre mesure en Ouzbékistan) afin d’être éloignés des lignes ennemies. Les Allemands de Russie, les Tchétchènes, les Ingouches, les Tatars de Crimée, les Coréens de la côte Pacifique (accusés de collusion avec les Japonais) sont déportés en Asie centrale et au Kazakhstan. Les déportations de populations entières se poursuivront même après la Second Guerre mondiale.

Ces migrations de peuples européens et caucasiens mène à la mise en minorité de l’ethnie kazakhe sur son propre territoire dès les années 1960 – et ce jusqu’aux années 2000.

L’incompatibilité du nomadisme avec le modèle de l’État

Les autorités tsaristes s’étaient bien accommodées de cette situation en Asie centrale, et elles avaient même conquis la région en jouant des alliances avec ces pouvoirs féodaux contre d’autres. Les autorités soviétiques issues de la guerre civile – qui a également lieu en Asie centrale – se trouvent face à l’incompatibilité de la population locale et de ses contours politiques, ethniques, et économiques, avec le modèle du communisme.

Tout comme les Koulaks, les nomades kazakhs et kirghiz sont considérés comme des féodaux ne vivant que pour eux-mêmes, ou comme une population à réformer pour être compatible avec le modèle de production collective.

Mosaïque famine Stepnogorsk

Ces politiques de l’État soviétique peuvent se lire comme des tentatives de maîtriser entièrement la région du Turkestan tsariste (allant de la Mongolie actuelle à la mer Caspienne, en passant par le Kazakhstan) en y transposant de modèle de l’Etat-Nation, correspondant à la modernité européenne.

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Du fait de cette incompatibilité avec la construction d’une société communiste dans l’ensemble de l’URSS, le contrôle rapproché de la population devient l’enjeu principal des politiques mises en œuvre dans l’URSS dans les années 1920-1930, poursuivies à divers degrés par la suite. La première priorité est alors la déconstruction des groupes sociaux les plus hostiles et incompatibles : les Koulaks, et les nomades à un moindre degré.

C’est ainsi qu’est mise en place une politique de collectivisation forcée qui prend la forme de confiscations et qui mène à des famines dévastatrices en Ukraine et au Kazakhstan. Dans ce dernier pays, la sédentarisation et la collectivisation ne visent pas directement les Kazakhs, même si on peut argumenter que nomade équivalait alors à Kazakh et inversement.

Mettre en place une politique « d’enracinement »

Parallèlement, des ethnographes ou des « orientalistes » sont envoyés en Asie centrale afin de mettre en place une politique «d’enracinement» («korenizatsiia») qui visait à créer des nations soviétiques. Cela passe par des langues locales écrites (en alphabet latin puis cyrillique) ainsi qu’une culture et une histoire propres permettant de dépasser les appartenances généalogiques, religieuses, ou locales pour créer une appartenance identitaire nationale et soviétique.

Ce processus devait se lire à travers la grille marxiste de l’histoire comme une route vers le progrès communiste. Les républiques socialistes soviétiques d’Asie centrale (comme du Caucase) sont alors créées. Chacune de ces républiques porte le nom de l’ethnie majoritaire dans le cadre de frontières et d’un système de division territoriale interne (Oblast, rayons, préfecture, capitale, etc…). Ainsi, le pouvoir cherche non seulement à rationaliser le territoire, mais surtout à faire correspondre un territoire et une population, dont les déplacements restent limités par des systèmes de visas de sortie et d’entrée.

Le nomadisme, victime de l’Etat nation

Ce dessein d’application du modèle d’État-Nation comme principe de rationalisation du territoire soviétique s’explique par le fait que cet État-nation est le cadre naturel du développement du communisme pour les Soviétiques. La politique de sédentarisation soviétique à l’encontre des nomades kazakhs est une condition sine qua non de la réalisation du communisme pensé dans les clous de l’État-Nation perçu comme élément de modernité et d’efficacité dans le contrôle des populations.

Ce cadre politique explique la nécessité de sédentariser les nomades, tout en menant une politique de collectivisation et de sape des fondements féodaux qui va mener à la famine catastrophique au Kazakhstan.

Une application catastrophique et non maîtrisée

Cette politique de reprise en main des populations et de transformation sociale a pour bras armé la sédentarisation et la collectivisation. Celles-ci sont menées par les autorités soviétiques locales allant réquisitionner le bétail et le blé, et obligeant les nomades à s’installer dans les kolkhozes, des fermes collectives. Combinées, elles ont pour résultat la plus importante famine de l’URSS après celle d’Ukraine, ainsi que des mouvements de migrations de grande ampleur vers l’extérieur. La famine sera imputée par les autorités centrales de l’URSS aux autorités de la république socialiste soviétique kazakhe qui n’auraient pas été capables de maitriser ni les collectivisations, ni les migrations et encore moins la production agricole.

La politique de sédentarisation pousse les nomades disséminés dans la steppe kazakhe à s’établir dans des kolkhozes aux bords de cette steppe. Cela concorde aujourd’hui avec la carte du peuplement du Kazakhstan, où l’ensemble de la population est sur les frontières. Mais cette politique est peu mise en œuvre. Le volet central de la sédentarisation, c’est avant tout le contrôle et la répression de la société kazakhe traditionnelle.

Cela inclut l’élimination des élites nationales, la confiscation des biens du «bay» (le propriétaire terrien), la déportation des figures charismatiques, et la collecte des céréales et du bétail. L’URSS reprend ainsi en main les structures sociales kazakhes considérées, en 1925, comme suivant trop de logiques clientélistes et claniques. Considérant la société kazakhe actuelle, on peut s’interroger sur l’efficacité de la soviétisation : les deux aspects auxquels ces politiques visaient à répondre sont encore aussi vivaces qu’il y a presque un siècle.

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Musée du goulag Aljir Kazakhstan

La ponction du bétail, première cause de la famine

C’est surtout la ponction du bétail pour la collectivisation et pour nourrir les villes qui provoque la famine au Kazakhstan. Les Kazakhs protestent et organisent des mouvements d’ampleur qui s’étendent rapidement à l’ensemble du territoire. Mais ils débouchent sur des mesures de répression et sur des migrations d’éleveurs vers la Chine, l’Iran, l’Afghanistan et d’autres républiques socialistes soviétiques bordant le Kazakhstan.

En 1931, plus d’1,3 million de Kazakhs ont quitté leur territoire, à quoi s’ajoutent des migrations internes accompagnées d’épidémies de typhus, de tuberculose et de syphilis qui vont contribuer à l’approximation du million de morts liés à la famine en 1932. S’il faut souligner la difficulté d’obtenir des chiffres exacts, cela constitue néanmoins environ 30% de la population de l’époque au Kazakhstan.

Les victimes de cette famine sont difficilement identifiables et il est surtout impossible de savoir le rôle précis de la famine dans leur mort. Selon différentes estimations, la chargée de recherches au CNRS Isabelle Ohayon évoque entre 1 150 000 et 1 420 000 morts. De plus, plus de 600 000 personnes aurait émigréé sur la période, c’est à dire en tout 50% de la population ethnique kazakhe touchée directement par cette famine. D’autres minorités du Kazakhstan, comme les Ouïghours, Ouzbèkes et Tatars sont également affectés.

Les autorités kazakhes nient la famine

Dans les années 1930, les autorités soviétiques kazakhes nient d’abord le problème, notamment à cause de mauvaises informations sur la taille et la santé des cheptels. Plus généralement, les autorités locales poursuivent une politique de laissez-faire. Ce sont les autorités des régions ou localités bordant le Kazakhstan qui se font entendre à propos des problèmes de santé et de sécurité posés par l’arrivée en masse de réfugiés du Kazakhstan.

C’est le premier secrétaire du parti communiste kazakh, Filipp Isaevich Goloshchekin, qui concentre les critiques et cumule les responsabilités sur cet épisode de la famine. Il écrit plusieurs fois son mépris pour les Kazakhs jugés comme « arriérés » (ce qui rappelle les affirmations de Lénine sur les « asiatiques »), qui vont être la cible des politiques dès 1925.

En fait, la situation de crise extrême que connait le Kazakhstan aboutit à une perte de contrôle du pouvoir sur la société. Entre l’arrivée de déportés à gérer, la sédentarisation et la collectivisation, la société est mise en situation de stress extrême et l’appareil d’État ne gère ni l’information ni l’action sur ces mouvements.

En 1932, cette situation est dénoncée par des membres kazakhs du parti, Uraz Isaev et Turar Ryskulov – directement dans une lettre à Staline. Ceci débouche assez rapidement sur la démission de Goloshchekin, qui doit assumer l’ensemble des responsabilités pour la famine.

Des politiques soviétiques contradictoires

Les politiques de l’État soviétique à l’égard du territoire kazakh sont contradictoires. D’une part, elles visent à créer un État basé sur une ethnie, avec des frontières et une langue, une histoire. D’autres parts, les autorités soviétique se servent du Kazakhstan comme terre vide propre à recevoir les ennemis du socialisme et les purgés en tout genre, mettant ainsi l’ethnie kazakhe en minorité sur son territoire. A cela s’ajoute la transformation : la « modernisation » de la société kazakhe par la sédentarisation et l’avancement vers le communisme par la collectivisation.

L’ensemble de ces politiques ont « déculturé » cette ethnie, comme l’avance Isabelle Ohayon. Cette déculturation laisse place à la modernité soviétique, aujourd’hui encore prônée par le pays devenu indépendant, et ce malgré le coût humain et les violences massives. Cette  « modernisation » brutale et rapide a conduit à la fin du nomadisme et à une mémoire collective occultant les morts et les déplacements de population sous l’URSS.

La famine provoque la fin du nomadisme

Pour Isabelle Ohayon, la fin du nomadisme kazakh est le produit de cette famine ayant ébranlé une société fragilisée par la collectivisation et la sédentarisation forcée. Deux tiers des Kazakhs ethniques sont sédentaire à la fin des années 1930, alors que plus de 80% du cheptel kazakh originel est décimé.

Devant ce désastre, les autorités soviétiques rapatrient 650 000 Kazakhs, réfugiés notamment en Russie, et les installent dans des kolkhozes destinés à élever du bétail acheté massivement à l’étranger. De plus, une agriculture « technique » (betteraves à sucres, et coton) et une industrie se développent au Kazakhstan.

Après la Seconde Guerre mondiale, un réaménagement sans précédent du territoire kazakh est réalisé sous Joseph Staline, dans le but de mettre en valeur les richesses du sous-sol et de l’immensité de la steppe. Cela correspond au développement de villes mono-industrielles (Ekibastuz, Kyzylorda, Karaganda,…), comme dans le reste de l’URSS, et de polygones militaires notamment à Semipalatinsk où les essais nucléaire de l’URSS sont menés. La campagne des terres vierges sous Nikita Khrouchtchev prolonge le réaménagement de la steppe du Nord en grenier à blé, faisant de Tsélinograd (l’actuelle capitale Astana) le cœur de cette nouvelle région grâce à un réseau ferré dense autour de cette ville comme pour relier les grandes villes de l’ensemble de l’Asie centrale.

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Cet aménagement du territoire kazakh et les plans de développement qui ont créé la carte actuelle du Kazakhstan relèguent définitivement le nomadisme dans le passé.

Une mémoire collective et officielle oubliant la famine

Les témoins de cette famine sont peu nombreux, du fait de l’absence de politique mémorielle sur ces événements pendant plus de 70 ans. Comme les premiers touchés par une famine sont les plus fragiles et les anciens, c’est toute une génération qui n’a pas pu transmettre de message sur ces événements. Restent les témoignages administratifs, notamment ceux des régions bordant le Kazakhstan, qui ont rapporté les problèmes et l’état des Kazakhs venant se réfugier. Quelques étrangers sont également sur place, comme Ella Maillart qui a écrit sur les réfugiés kazakhs et leur état déplorable dans les trains.

Monument famine Almaty Kazakhstan

La grande différence entre les mémoires de la famine au Kazakhstan et en Ukraine permet de mettre en lumière la politique menée et les caractéristiques propres à la famine kazakhe et à sa mémoire. Alors que l’Ukraine et même la Russie ont connu une véritable vague de débats publics houleux sur les répressions soviétiques dans les années 1990, le Kazakhstan n’a pas connu cette inflation dénonciatrice et fait exception dans l’espace post-soviétique avec son voisin, le Kirghizstan. Isabelle Ohayon évoque la « léthargie mémorielle de l’Etat kazakh et de sa population », décrivant l’effacement de cet épisode pourtant de grande ampleur et terrible au sein de la société kazakhe. En lieu et place à une contestation des actes soviétiques, le pays s’identifie encore aujourd’hui en grande partie à la société de l’URSS.

Peu d’intérêt de la part des historiens kazakhs

La rupture de génération provoquée par la mort d’un tiers de la population kazakhe a provoqué un processus d’acculturation voire de déculturation lié à la sédentarisation. Cela a rendu la société vulnérable et finalement profondément soviétisée.

Aujourd’hui encore, peu d’historiens kazakhs s’intéressent à cette page pourtant importante de l’histoire nationale. Talas Omarbekov est un des rares à écrire sur la famine, mais il n’a quasiment aucune audience dans les médias nationaux. En effet, l’Etat kazakh met en avant sa collaboration approfondie avec la Russie sur des questions vitales pour l’économie kazakhe comme l’énergie, la défense ou les politiques douanières.  Le pouvoir d’Astana fait ainsi attention à ne pas blesser cette relation en évoquant ces épisodes frustrant du passé dominateur russe.

Un tournant en 2012

Cependant, le 31 mai 2012, l’inauguration à Astana d’un monument aux victimes des répressions  (comprenant celles de la famine des années 1930) marque un tournant pour le régime de Nazarbaïev : cet épisode douloureux de l’histoire nationale kazakhe est reconnu pour la première fois. Pour Nazarbaïev, la question ne doit surtout pas être politisée et doit rester dans le cadre plus général des répressions soviétiques. Le mémorial d’Alzhir concerne l’ensemble des répressions staliniennes et avant tout les camps du Karlag (le plus grand camp du Goulag), ou le mémorial des camps près de Karaganda.

Cependant, à la lumière de la crise ukrainienne et des fortes tensions avec l’allié russe – notamment sur l’identité de l’Etat kazakh, la mémoire de la famine a resurgi dans les milieux nationalistes kazakhs. Elle a également refait surface dans la société kazakhe – comme le montre les commémorations du 31 mai dernier, très suivies sur les réseaux sociaux avec des déclarations du président Nazarbaïev. Un effort de mémoire remarqué, alors que son voisin russe glorifie de plus en plus Staline et cette époque de grandeur apparente de l’URSS et de la Russie du XXème siècle.

Cependant, Noursoultan Nazarbaïev, qui est un produit du système soviétique, continue une politique de modernisation de la société et affiche une certaine résistance à la magnification du passé nomade, jugé disparu et toujours quelque peu arriéré.

Une responsabilité fuyante

La question des responsabilités de cette famine est délicate – notamment pour le Kazakhstan moderne, toujours extrêmement lié à la Russie héritière du pouvoir soviétique.

La chercheuse Isabelle Ohayon conclut sur un certain consensus académique autour de cette famine comme étant « non intentionnée, et le produit d’un projet politique de transformation violente et peu soucieux des victimes ». Le « génocide Goloshchekin » que certains (Makash Tatinov, Zhulduzbek Bekmukhamedovich Abylkhozhin) nomment, n’est pas valide, car il n’y a aucune preuve d’une volonté organisée de liquider le peuple kazakh, à la différence notable du peuple ukrainien.

Ainsi, à l’indépendance, le régime de Nazarbaïev, ancien premier ministre puis premier secrétaire du parti communiste du Kazakhstan soviétique, a eu pour principal défi de gérer un territoire immense peuplé à majorité de non-Kazakhs. S’opposaient ainsi l’attachement des populations russes, au nord et dans les villes, à la fédération de Russie ; et la volonté d’un retour à la souveraineté du peuple kazakh dans les territoires à majorité kazakhe, dans les villages et les zones rurales. Dans la lignée des événements de 1986 à Almaty qui ont vu naître une contestation nationaliste kazakhe à l’encontre du premier secrétaire Gennady Kolbin, Russe mais non Kazakh, nommé par Moscou.

Entre kazakhisation et attachement à l’histoire soviétique

Depuis l’indépendance, Nazarbaïev a mené une politique de kazakhisation affirmée, avec un retour progressif à la langue kazakhe, devenue première langue officielle, et l’annonce du passage à l’alphabet latin à l’horizon 2020. S’y ajoutent une mise en avant de l’histoire (glorieuse) du peuple kazakh, la création de monuments aux héros (« batyr ») kazakhs, le changement de noms des villes, des régions, des rues en Kazakh.

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Cette politique de kazakhisation a été doublée d’une politique de promotion de la diversité,  notamment religieuse, avec des congrès de religions et la construction d’églises, de mosquées, de temples et de synagogues dans les grandes villes. De plus, les institutions héritées de l’URSS sont protégées et prolongées, tout comme l’ensemble du système judiciaire et policier (GKNB devenu NSC, prokuratura, etc.). L’école et les universités restent aussi principalement en Russe, et l’histoire soviétique y est racontée presque entièrement comme avant 1991. Pour les épisodes historiques de domination de l’Etat russe (famine, terreur, conquête, déplacement de population etc.), l’histoire officielle se réfère aux « tsaristes », « impérialistes », puis « bolcheviks » ou « stalinistes » mais jamais aux « Russes ».

A cela s’ajoute la dépendance politique et économique du Kazakhstan vis-à-vis de la Russie. Pays fondateur de l’union douanière avec la Russie et la Biélorussie, le Kazakhstan s’est fait le chantre de l’eurasianisme et d’une nouvelle intégration de l’espace post-soviétique. Le Nord du pays reste relié aux infrastructures russes (électricité, routes, chemin de fers, pipelines…), l’essence vendue au Kazakhstan reste raffinée à très bas coût en Russie principalement, provoquant parfois des pénuries. Sur la scène internationale, le Kazakhstan s’aligne avec la Russie sur les grands sujets internationaux (Syrie, Libye,…) faisant partie des mêmes organisations de défense (Organisation du Traité de Sécurité Collective, Organisation de Coopération de Shanghai).

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C’est dans ce contexte que la politique mémorielle du Kazakhstan peut s’exprimer : cette dépendance vis-à-vis de la Russie explique la modération de tout élément historique pouvant aller à l’encontre des bonnes relations avec la Russie. La famine des années 1930 est à ce titre un sujet délicat, tout comme la conquête « tsariste » ou le système du Karlag.

La famine reste occultée dans les mémoires collectives

Au-delà d’une gêne mémorielle vis à vis de la Russie, la société kazakhe, notamment citadine, reste attachée aux grandes idées soviétiques de progrès. Comme le décrit le livre publié en 2010 par Laïla Seïsenbekovna Akhmetova et Vadim Konstantinovich Grigoriev sur le Kazakhstan à la période staliniste, l’Union soviétique a porté un projet de modernisation sociale et économique, apportant les idéaux et la culture européenne dans les steppes. Malheureusement, ce progrès était porté par un régime totalitaire. Le livre souligne l’importance des changements et de la transformation positive d’une société nomade à une société industrielle, répondant à l’importance des coûts humains de cette transformation en les comparant à des épisodes « similaires » à l’Ouest, comme l’époque napoléonienne en France, l’Angleterre de Cromwell ou encore la guerre de sécession américaine.

Ainsi la famine kazakhe reste occultée dans les mémoires collectives au Kazakhstan. Elle est même un élément de division entre les grandes villes russophones, qui profitent de l’essor économique actuel, où l’héritage soviétique est conservé et poursuivi, et les espaces ruraux kazakhophones souffrant d’un modèle de croissance économique inégalitaire. Ces espaces ruraux sont aussi les premières victimes de la famine des années 1930, des pénuries des années 1980 et 1990, et prônent désormais un retour offensif de l’ethnie kazakhe.

Novastan

Relu par Etienne Combier

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Famine Kazakhstan monument Astana
Talgat Achanov
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