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La diaspora ouighoure en Turquie : islamisation (2/3)

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Près de 300 000 Ouïghours vivent en Turquie. Unis par une lutte contre l’Etat chinois, ils restent aussi sensibles à l’appel du djihad.

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Le conflit en Syrie et en Irak a eu un grand retentissement en Occident. Et la place des combattants centrasiatiques impliqués dans ce conflit a soulevé des craintes pour l’avenir de la région. Ceux-ci pourrait porter le djihad dans leur pays d’origine à leur (potentiel) retour.

Entrés en Syrie sous la bannière du Khorasan (nom donné aux régions historique d’Asie centrale sous le Khalifat), aussi bien chez Daech que chez Al-Qaeda, ces groupes de combattants centrasiatiques sont souvent des vétérans des guerres d’Afghanistan. Ils sont appréciés pour leurs connaissances dans l’ingénierie des explosifs et la balistique, ce qui les a rendus très demandés par le groupe menant le djihad en Syrie.

Près de 5 000 Ouïghours en Syrie

Des recrues Ouïghours participent également de manière très visible à la mouvance djihadiste en Syrie. Selon certaines sources, il y aurait près de 5 000 combattants ouïghours en Syrie, ce nombre allant croissant. Par ailleurs, les Ouïghours occupent une position particulière en Syrie, de par leur relation forte avec la Turquie. Ils facilitent les passages de nouvelles recrues djihadistes venant du monde entier, avec l’aide supposée d’Ankara.

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Enfin, ils constituent l’un des plus gros contingent centrasiatique. Dans ce phénomène du djihad en Syrie, la diaspora ouïghoure en Turquie joue un rôle prépondérant. Bien intégrés dans les milieux socio-politiques, les Ouïghours sont devenus un élément clé pour Ankara dans ses défis en Syrie.

Les revendications vis-à-vis de la Chine : la clé de l’engagement ouïghour

Un consensus existe au sein de la diaspora ouïghoure en Turquie : le désaccord manifeste vis-à-vis de la politique chinoise actuelle au Xinjiang, leur région natale dans le nord-ouest de la Chine. Cette attitude se manifeste en des termes parfois différents, variant de simples revendications en faveur du respect des droits civiques et dénonçant la répression des libertés de base, liberté de religion et droit d’expression, jusqu’à des discours séparatistes en faveur de l’indépendance du Turkestan Oriental. Cependant, l’ensemble des interlocuteurs que nous avons rencontrés partageaient la conscience de l’extrême difficulté d’une telle revendication confrontée à la puissance globale de l’Etat chinois.

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Ces dernières années, l’Islam est devenu un moyen d’expression politique consensuel au sein de la diaspora en Turquie. Bien entendu, la religion a toujours été un moyen de préserver une identité ouïghoure en péril, ainsi que de formuler un projet politique. Mais, en Turquie cela s’accentue, au moment où le gouvernement turc actuel favorise la montée des associations et des mouvements religieux au détriment des organisations laïques. En témoigne le Congrès Mondial des Ouïghours (CMO), qui en Turquie cède de plus en plus la place dans la résistance face à la Chine à des organisations religieuses, selon la chercheuse Dilnur Reyhan, basée à Paris.

La guerre contre le terrorisme, opportunité pour les régimes autoritaires

A Istanbul, le président de l’association religieuse Maarif, Hidayetullah Oguzkhan estime que ces changements doivent être replacés dans leur dimension historique. L’arrivée des Américains sur le sol afghan a en effet changé le cours de l’histoire moderne, et la question ouïghoure n’y a pas fait exception. La guerre contre le terrorisme lancée par Washington a offert aux régimes autoritaires au pouvoir en Asie centrale un puissant instrument de politique intérieure contre leurs opposants, séparatistes et divers mouvements politiques.

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Ainsi l’accusation d’islamisme radical, par la Chine comme pour les autres pays d’Asie centrale est un moyen de justifier une arrestation, une répression, ou la censure avec la couverture de l’opinion internationale. L’intensification des politiques de répression entretient un cercle vicieux provoquant une radicalisation plus intense et ensuite une répression encore plus sauvage. Dès lors, les Ouïghours sont en partie tombés dans ce cercle et des mouvements islamistes ont récupéré leur combat pour l’indépendance.

Un Afghanistan bis ?

D’une part, la guerre en Afghanistan a éliminé une menace imminente des mouvements islamistes, mais a également contribué à la dissémination des filières islamistes à travers le monde. De fait, on retrouve aujourd’hui un peu sur tous les terrains d’opérations d’anciens lieutenants de la mouvance Al Qaida auprès de l’Émirat d’Afghanistan (Syrie, Yémen, Mali …). Avec l’éclatement de la guerre civile en Syrie, ceux-ci se sont à nouveau réunis et selon le même schéma enrôlent de nouvelles recrues à travers un entrainement guerrier et idéologique. Dans le cas de la diaspora ouïghoure en Turquie, ce conflit géographiquement proche a permis aux islamistes ouïghours d’établir des réseaux de communication et logistiques pour soutenir le djihad en Syrie.

Mais le djihad en Syrie diffèrent en de nombreux points de l’Afghanistan. Premièrement, alors qu’en Afghanistan le terrain d’opération pouvait servir de base arrière à la mouvance indépendantiste armée pour soutenir des attaques en Chine, la Syrie est géographiquement très éloignée du Xinjiang, ce qui se traduit par un considérable impact sur la configuration de ces mouvements militants vis-à-vis de la Chine. Deuxièmement, la mouvance djihadiste est elle-même divisée en Syrie, représentant désormais deux forces antagonistes, dont l’une est Daech, la seconde regroupant des mouvements gardant une forte ressemblance à la matrice d’Al-Qaeda. Or, des Ouïghours combattent dans les deux camps et sont ainsi divisés.

La Syrie : une aubaine pour la Chine ?

De plus, le déplacement de la mouvance djihadiste vers la Syrie a probablement contribué à affaiblir les mouvements armés dont les buts étaient d’intervenir en territoire chinois même. Les djihadistes ouïghours en Syrie se mélangent de plus en plus avec des combattants de différentes nationalités, lesquels possèdent également leurs propres agendas en ce qui intéresse leurs régions d’origine.

Tanks brûlés Syrie

Cette collaboration et cette interconnexion avec des militants islamistes d’autres horizons, détournent progressivement les combattants ouïghours de leurs traditions, les détachants de tout référent à une identité particulière. Ces militants deviennent dès lors ou bien les soldats d’un djihad global ou bien du califat islamique de Daech, servant dorénavant des structures de pouvoir dépourvues de tout projet précis concernant le futur du Turkestan Oriental, car concentrées sur les enjeux du Moyen-Orient.

L’islam avant la Chine

Abu Furkan (le nom a été changé), un Ouïghour vivant en Turquie et qui connait ces mouvement de près, raconte que ces combattants en Syrie prétendent défendre les intérêts des musulmans en combattant au Moyen-Orient, pour une fois l’ordre religieux établi dans la région se concentrer à nouveau sur leur combat contre la Chine.

Pour lui, cette logique n’a pas trop de sens et montre avec éloquence, que les Ouïghours présents en Syrie se sont détournés du combat pour l’indépendance de Turkestan Oriental. En effet, ces combattants se perdraient dans une rhétorique du djihad global ou dans le projet d’État Islamique de Daech. S’éloignant en termes d’idéologie et de l’aire géographique pour se préoccuper de plus en plus d’une opposition frontale à l’Europe, autrement dit d’une grille de lecture tirant ses lignes maîtresse du conflit Occident contre Islam. Et mettant au second plan l’avenir du mouvement indépendantiste ouïghour.

L’ensemble de la diaspora est loin d’être djihadiste

Les liens entre la diaspora ouïghoure en Turquie et les djihadiste ouïghours en Syrie sont indéniables. Mais il ne faut pas aboutir à la conclusion que toute la diaspora ouïghoure participe activement ou passivement aux combats en Syrie, ce serait une erreur. Si les Ouïghours sont de plus en plus concernés par le djihad en Syrie, cela est lié avec les conditions politiques au Xinjiang, mais aussi avec la stratégie turque au Moyen-Orient.

Car les Ouïghours n’ont embrassé les idées salafistes que très récemment. De plus, cette idéologie se propage parmi les Ouïghours qui sont hors du territoire chinois. Ce n’en sont que des échos très atténués par la censure chinoise qui atteignent le Xinjiang par le biais d’internet principalement. Ce n’est donc pas un phénomène venant de l’intérieur de la société ouïghoure, qui reste attachée aux valeurs traditionnelles et continue d’être bien éloigné du salafisme.

Découvrez la suite et fin de cet article ici.

Akhmed Rahmanov
Chercheur associé à l’IPSE, journaliste pour Novastan.org

Relu par Grégoire Domenach, Jérémie Cantaloube

 

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