Le barrage de Nourek au Tadjikistan

Export et coupures d’électricité au Tadjikistan

Au mois de janvier 2015, l’export de 55 millions de kWh a rapporté quelques 2 millions de dollars aux autorités du Tadjikistan. Simultanément, le pays vit dans le noir, avec des coupures d’électricité de plus de 10h par jour pour «économiser» la précieuse ressource, selon ce même gouvernement. Un paradoxe qui en laisse certains perplexes.

Tout comme le Kirghizstan voisin, le Tadjikistan, qui dépend à plus de 95% de l’hydroélectricité, a connu une année sèche en 2014. L’eau qui manque dans les réservoirs des grands barrages tadjiks est une corde nouée sur le complexe électrique. C’est le cas notamment à Nurek, le second plus haut barrage au monde, qui fournit en temps normal près de 70% des besoins électriques du pays.

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Les politiques du Kirghizstan et du Tadjikistan, pourtant, ne pourraient pas plus diverger. Le Kirghizstan importe depuis cet hiver de l’électricité du Kazakhstan afin de subvenir aux besoins de ses citoyens. Cela n'empêche pas des coupures régulières dans les villages et dans certaines parties de la capitale, mais amoindrit les conséquences de la sécheresse, qui devait générer des coupures d’électricité jusqu’à 15 heures par jour.

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Les autorités tadjikes ont, de leur côté, poursuivi une politique d’exportation en pleine pénurie d’énergie hivernale. La compagnie nationale Barki Todjik qualifie ces exportations de nécessaires : ils craindraient ainsi des vols, et donc des destructions, sur la ligne de transmission vers l’Afghanistan. D’après eux, garder une charge électrique (donc des exportations) sur la ligne empêche les bandits de saisir les câbles de cuivres, parfois objets de trafic. Mais la chute des cours du cuivre ces derniers mois rend ce marché moins portant, et fragilise cette justification officielle.

Devant les critiques le président Emomalii Rahmon a néanmoins déclaré que les coupures (mais pas les exportations) prendraient fin dès le 21 Février 2015, alors qu’elles durent habituellement jusqu'en avril. Mais il n’a pas expliqué comment ce tour de magie prendrait place, et il semblerait ne pas encore avoir eu lieu : l’association tadjike de défense des consommateurs d’électricité, Barknest témoigne de coupures d’une dizaine d’heures qui continuent à travers tout le pays.

« Développement économique » contre consommation nationale : une politique récidiviste

Cette politique est bien moins surprenante qu’elle ne paraît l’être au premier abord. La gestion de l'électricité au Tadjikistan a toujours préféré le «développement économique» à la consommation nationale. Talco, principale industrie du pays, consomme à elle seule plus de 40% de l'électricité annuelle depuis plusieurs années. Cette entreprise produit de l'aluminium par électrolyse, un procédé extrêmement gourmand en électricité. Et depuis la flambée des cours de l'aluminium, Talco a été une poule aux œufs d’or pour le régime du président Rahmon, en place depuis 1992.

Sur le banc des accusés, dessiné par les autorités au pouvoir, on ne retrouve que l’insuffisante production. Aucune mention du fameux aluminium, ni des exportations vers l'Afghanistan et le Kirghizstan.

C’est d’ailleurs sur cet aspect que le pays compte se développer : la construction du barrage de Rogun devrait enfin voir le jour. Planifiée depuis les années 1970, cette dernière a souvent été qualifiée de «question de vie ou de mort pour le Tadjikistan» par le président Rahmon. Une fois construit, Rogun serait le plus haut barrage au monde (335 mètres). Sa capacité prévue à plus de 3600 mégawatts (soit l’équivalent de trois centrales nucléaires) suffirait largement pour couvrir la consommation nationale et pour exporter des surplus.

L’été dernier, la Banque Mondiale a enfin donné un avis favorable à la construction du barrage. Une décision prise malgré l’opposition menaçante de l'Ouzbékistan voisin, qui verrait l'eau destinée à ses récoltes de coton se tarir. Mais les 2 à 5 milliards de dollars nécessaires (selon les estimations) pour construire Rogun sont difficiles à trouver, retardant sa réalisation. Dans l’attente de possibles investisseurs, le gouvernement a lancé une «levée de fond» pas très légale auprès de la population, dès 2009. Le rapport de 2010 sur les droits de l’Homme au Tadjikistan par le Département d'État américain témoigne d’ «officiels de tous niveaux et de toutes les régions [qui] ont extorqué de l’argent aux citoyens et aux entreprises». Au total, un peu moins de 200 millions de dollars auraient été collectés dès la première année.

Un circuit électrique pour la paix… sauf avec l’Ouzbékistan

La course à l’enrichissement des autorités tadjikes ne semble pas effrayer les organisations internationales telles que la Banque Mondiale, qui s’est également engagée à financer le projet de liaison électrique entre le Pakistan, l'Afghanistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan, CASA-1000. Ce projet est pensé sur la complémentarité entre les ‘surplus’ d'électricité kirghiz et tadjiks et la pénurie en Afghanistan et au Pakistan pendant les mois d’été. Le cercle vertueux provoqué par l'interconnexion des réseaux électriques de ces pays instables devrait favoriser la paix régionale (et donner un ton de rose à un projet pourtant controversé). 

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La viabilité de CASA-1000 dépend cependant de la construction de centrales hydroélectriques gigantesques comme Rogun au Tadjikistan et Kambarata-1 au Kirghizstan. Deux chantiers qui, selon les mots du président ouzbek Karimov, équivaudraient à une déclaration de guerre pour l'Ouzbékistan, car elles priveraient son pays d’eau, et de coton.

Les scandales autour de l'export illégal d’électricité en été au Kirghizstan, qui a vidé son principal réservoir Toktogul, et celui de l'export d'électricité tadjike en pleine crise énergétique sont un poids supplémentaire dans la réalisation de projets comme CASA-1000 ou Rogun. Financés et soutenus par des organisations internationales, ceux-ci permettrait au pays d’Asie centrale d’exporter encore plus facilement et à plus grande échelle de l’électricité, au détriment, toujours, de la population. Probablement qu’une manière de plus pour enrichir des élites corrompues.

La rédaction

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