Turkménistan : le président devient « éleveur des chevaux turkmènes »

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«Qui a un destrier, a des ailes»

Proverbe Turkmène

Le 26 avril, le président turkmène Gurbanguli Berdimouhamedov est devenu « éleveur des chevaux turkmènes » lors de la journée nationale du cheval turkmène. Retour sur l’Akhal-Téké, ce cheval devenu le symbole d’un des régimes les plus répressifs au monde.

Le président du Turkménistan Gurbanguli Berdimouhamedov a reçu de son parlement le titre honorifique «d’éleveur des chevaux turkmènes» à l’occasion de la journée du cheval turkmène le 26 avril dernier. Commentant son titre, le président a dressé le parallèle entre l’animal et son pays : « notre pays va en avant à la vitesse d'un coursier Akhal-Téké et je vous appelle tous à n'aller qu'en avant ».

La race turkmène de l’Akhal-Téké est le symbole du pays depuis son indépendance, ainsi qu’un moyen pour le pays de faire de la diplomatie grâce à la renommée mondiale de cette race. Mais ces chevaux ont du caractère et troublent parfois la communication bien lissée du pays le plus fermé d’Asie centrale et un des plus fermé du monde après l’Erythrée et la Corée du Nord. 

Le «protecteur» des Akhal-Tékés et de la Nation

Ce nouveau titre du président Berdimouhamedov s’ajoute à celui de «protecteur de la nation» ou «Arkadag» en turkmène sous lequel le peuple est censé le reconnaitre. Depuis son arrivée au pouvoir en 2006, Berdimouhamedov a continué la politique mise en place par son prédécesseur égocentrique Saparmourat Niazov (ou «Turkmenbashi»), notamment de renaissance de la culture équestre turkmène autour de la race des Akhal-Téké.

La vice-premier ministre Maïssa Iazmouhamedova parle du président comme « un fin connaisseur des chevaux célestes turkmènes, qui a créé des conditions pour la préservation et la poursuite des traditions glorieuses de l'élevage national, le développement de l'équitation et la popularisation des chevaux uniques de race turkmène Akhal-Téké » dans le monde. Le président a en effet perpétué la fête du cheval turkmène qui a lieu chaque dernier dimanche du mois d’avril depuis Niazov. Il a également construit un immense complexe dédié à l’Akhal-Téké en périphérie de la capitale Achgabat pour quelques 100 millions de dollars. Cinq nouveaux hippodromes ont vu le jour ces trois dernières années portant le nombre total à huit. L’Arkadag a même écrit un livre, titré «L’Akhal-Téké, notre fierté et notre gloire» dédié au cheval et traduit dans de nombreuses langues. Cependant, le symbole compte plus que les chevaux eux-mêmes. Le site d’opposition ‘chronicles of Turkmenistan’ a ainsi révélé que lors de la dernière journée nationale du cheval une douzaine d’Akhal-Téké serait morts de crises cardiaques à travers le pays pendant ou immédiatement après les courses d’endurance imposées à des chevaux jeunes et non-préparés. Car il faut des courses spectaculaires et des records pour montrer au protecteur-éleveur de la nation que les Akhal-Tékés turkmènes sont les meilleurs.

Akhal-Téké passeport cheval turkmenistan

Un cheval symbole de la nation et de rébellion

L’Akhal-Téké est un cheval mythique, certainement le plus vieux cheval de sang, bien que ce titre soit contesté par les Arabes. Il est avec ces derniers à l’origine du pur-sang anglais (crée à partir de deux pur sangs arabes et un pur-sang turkmène). C’est ce cheval, réputé pour sa rapidité mais aussi sa beauté et sa robe dorée ou argentée, unique dans le monde équin, qui a été transformé en symbole national du Turkménistan indépendant.

L’Akhal-Téké, qui porte le nom d’une des tribus turkmènes, était jusqu’au début du XXème siècle au cœur de la vie des nomades turkmènes : ils effectuaient alors des razzias sur les caravanes de la route de la soie. Ce cheval a pourtant failli disparaitre dans les années 1950 à cause de la fin brutale du nomadisme provoqué par la sédentarisation et la collectivisation forcées des soviets. Il est encore aujourd’hui une race fragile, avec seulement 6000 têtes dans le monde dont quelques 2600 au Turkménistan.

Sous le régime tsariste, ce cheval était considéré comme la principale arme à la disposition des Turkmènes. Comme à Geok-Tepe en 1881, où est écrasée la dernière résistance à l’invasion russe de l’Asie centrale. Ou bien plus tard, lors de la révolte de 1916 qui voit le début du mouvement des ‘basmatchis’ (les bandits) dans toute l’Asie Centrale contre l’envoi d’hommes sur le front tsariste de la première guerre mondiale. La dernière grande révolte eu lieu au début de l’époque soviétique avec ce même mouvement des basmatchis qui s’est éteint avec le départ de ces turkmènes révoltés en Afghanistan en 1922-1923. Dans toutes ces révoltes, les Akhal-Tékés seront largement utilisés pour leur grande mobilité et endurance ce qui poussera les soviétiques à négliger voire éliminer petit à petit ces chevaux.

Le retour de l’Akhal-Téké symbolise aujourd’hui l’indépendance retrouvée des Turkmènes, cas unique d’une nation qui choisit comme symbole national une race de cheval. C’est ainsi tout naturellement que le cheval est apparu sur tous les documents officiels et a été érigé en statue un peu partout dans Achgabat, la capitale marbrée du pays. Sans oublier le site gouvernemental «akhalteke.gov.tm» (en anglais) déclamant que « l’Akhal-Téké est le symbole d’une nouvelle époque pour l’État turkmène ».

La diplomatie de l’Akhal-Téké

Le Turkménistan est connu pour son régime autoritaire frisant le totalitarisme sous le premier président Saparmourat Niazov. Pendant sa présidence, les écoliers du pays consacraient la majorité de leur temps à l’étude du livre «Ruhnama» écrit par Niazov lui-même. La liberté de la presse n’existe pas, et les atteintes aux libertés individuelles sont quotidiennes. Autant dire que sur la scène internationale les échanges avec les pays de l’Ouest sont limités. Pour les démocraties occidentales, il n’est pas décent de visiter de tels pays.

Aller plus loin sur Novastan.org : Avec la fin du Ruhnama, une page se tourne au Turkménistan

Mais les liens diplomatiques existent et sont également économiques. Ils sont notamment forts avec la France et l’entreprise Bouygues qui a longtemps construit l’ensemble des palais marbrés de la capitale turkmène, le journal Le Monde Diplomatique renommant même le pays «Bouyguistan». Dans ces difficiles relations diplomatiques, l’Akhal-Téké fait l’unanimité. Le régime s’empresse chaque année d’inviter des représentants du monde entier  (sans compter l’obligation pour les diplomates d’assister à l’ensemble des célébrations) pour parler Akhal-Téké lors de la journée nationale du cheval fin avril comme le montre cet article-vidéo réalisé par le magazine français spécialisé sur le cheval France-Sire.com en 2013. Cet évènement est organisé avec invitations officielles de journalistes étrangers dans un pays qui d’habitude rejette toute demande de visa de leur part, interview de l’ambassadeur de France, et invitation du jockey turkmène vainqueur à Longchamps pour y courir avec son cheval.

Berdimouhamedov Barack Obama Michelle Obama rencontreLes présidents turkmènes n’ont pas hésité à offrir les plus beaux de leurs chevaux à des présidents étrangers. Les plus «dotés» sont les présidents chinois, les trois derniers ayant tous reçu un Akhal-Téké de couleur différente. Participant ainsi à la création d’un hara d’Akhal-Tékés chinois à Urumqi au Xinjiang, alors même que l’exportation d’Akhal-Téké est interdite par la loi turkmène. Boris Eltsine de son temps en avait aussi reçu un, malgré les relations tendues entre Achgabat et Moscou.

Les ratés de la diplomatie de l’Akhal-Téké

Mais le plus célèbre et sulfureux de ces cadeaux de l’État turkmène est certainement l’Akhal-Téké Gendjim offert par Saparmourat Niazov à François Mitterrand en 1993 après la visite de ce dernier au Turkménistan. Ce cheval offert au président de la République française était introuvable en France, caché dans une résidence privée du chef de l’État français aux côtés de sa fille secrète, Mazarine Pingeot, qui avait le privilège de monter l’étalon. L’affaire avait passionné les journalistes français qui avaient à finalement subi des pressions pour ne pas révéler l’existence de la fille cachée du président. Le cheval est décédé en 2010 dans les haras nationaux, mais reste dans l’esprit de l’opinion publique : un cadeau d’un État autoritaire pour un président d’une démocratie qui l’utilise à des fins personnelles.

Le second raté, très médiatique, de la communication turkmène fut la chute pathétique du président Berdimouhamedov lui-même à l’arrivée d’une course qu’il gagnait en 2013.  Et ce devant tous le corps diplomatique étranger regroupé dans l’hippodrome le jour de la fête nationale du cheval. Les images, malgré le filtrage strict, ont été mises sur Youtube et vues plusieurs dizaines de milliers de fois.

Un président tout puissant qui veut se montrer capable de tout mais qui vacille en se faisant jeter par le symbole de la nation qu’il dirige. Mais il faut croire qu’au Turkménistan les chevaux sont au-dessus de cette honte infligée au président – protecteur Berdimouhamedov : l’Akhal-Téké fut pardonné et embrassé par le président lui-même quelque peu après la chute.

La Rédaction

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