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L’accord entre Talibans et États-Unis : quel impact pour l’Asie centrale ?

DÉCRYPTAGE. L’accord signé à Doha entre Washington et les Talibans pour le retrait des troupes américaines d’Afghanistan est une victoire pour l’Ouzbékistan, qui avait poussé pour un dialogue avec les Talibans depuis 2018 et la conférence de Tachkent sur l’Afghanistan. Alors que certains dénonçaient alors le coté comm’ de l’initiative ouzbèke pour un dialogue avec les Talibans, la conférence avait eu le mérite de rassembler l’ensemble des puissances prenant part au conflit afghan depuis 40 ans. 

Le 29 février, lors de la signature, le représentant des Talibans à Doha a explicitement reconnu que c’est grâce aux efforts de l’Ouzbékistan que le conflit afghan était à nouveau au centre de l’attention de la communauté mondiale. Le représentant américain a également salué les efforts ouzbeks pour la paix en Afghanistan. Les ministres du Tadjikistan et du Turkménistan, pays également frontaliers de l’Afghanistan, étaient présents mais n’ont pas eu droit à tant d’égard. Ainsi, ce premier pas vers un processus de paix pourrait également aiguiser les egos, la compétition voire les rivalités en Asie centrale autour des projets de connectivité à l’échelle régionale. 

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L’accord entre Américains et les Talibans, signé au Qatar le 29 février dernier, pourrait mettre fin à plus de 40 ans de guerre civile et internationale en Afghanistan. Si l’attention se porte aujourd’hui sur les deux signataires, les pays d’Asie centrale ont eu un rôle important dans le processus ayant mené à cet accord. 

« Ce n’est que le début du chemin vers la paix » pour l’Afghanistan, a précisé l’indéboulonnable ministre des Affaires étrangères ouzbek, Abdulaziz Kamilov. Pour autant, cela ressemble à une victoire diplomatique pour Tachkent, qui ne se cache pas pour la revendiquer. 

Sécurité mais aussi intérêt économique et géopolitique

Dans une longue interview au journal officiel du gouvernement ouzbek, Norodnoe Slovo (La voix du peuple), le ministre des Affaires étrangères ouzbek détaille l’importance de l’accord signé à Doha pour Tachkent. Selon lui, il s’agit bien évidemment de sécurité car « des dizaines d’affrontements armés ont lieu chaque année sur le territoire bordant les États d’Asie centrale. Il fut un temps où les hostilités s’approchaient de nos frontières. Tout cela ne peut que déranger. » Et celui qui a passé à ce poste plus de 17 ans d’affirmer que « la sécurité de l’Afghanistan, c’est la sécurité de l’Ouzbékistan ».

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Cependant, l’intérêt de l’Ouzbékistan ne se cantonne pas au volet sécuritaire, finalement réglé il y a longtemps en faisant de sa frontière avec l’Afghanistan une des plus sécurisées au monde. En effet, selon les propos de l’indéboulonnable ministre ouzbek, « l’Afghanistan pacifique est en mesure de fournir à l’Asie centrale l’accès le plus court aux communications maritimes, de diversifier nos couloirs de transports, et ainsi d’ouvrir de vastes marchés pour l’exportation de produits nationaux. » C’est donc aussi et de plus en plus un intérêt économique que voit Tachkent en Kaboul, alors que le président Chavkat Mirzioïev s’active pour redynamiser l’économie ouzbèke, alors bien mal au point, depuis qu’il a succédé à Islam Karimov en 2016.

L’Ouzbékistan claironne son rôle clé dans l’accord de Doha

Ce changement politique à la tête de l’Ouzbékistan a marqué le lancement d’une initiative ambitieuse dès 2017 pour engager un dialogue régional sur la paix en Afghanistan. Elle a abouti en mars 2018 avec la conférence de Tachkent dénommée le « Processus de paix, coopération sécuritaire et connectivité régionale », dédiée à l’Afghanistan, qui a pour la première fois réuni l’ensemble des acteurs majeurs du conflit afghan, des Américains aux Chinois en passant par les Russes, mais également l’ensemble des pays frontaliers de l’Afghanistan. Cette initiative marquait alors le retour de Tachkent sur la scène diplomatique après une quinzaine d’années d’absence et de fermeture. 

Lire aussi sur Novastan : L’Ouzbékistan fait son retour sur la scène diplomatique

Maintenant, Tachkent veut transformer cela en un retour gagnant. Cela passe par la comm’, avec une annonce sans détour que ce début de processus de paix en Afghanistan est bien du fait de la conférence de Tachkent. « La réunion de Tachkent a permis au problème de l’Afghanistan de revenir au centre de l’agenda international. Un moment fondamentalement nouveau, indiqué par la Conférence de Tachkent, est qu’en matière de règlement en Afghanistan, les approches régionales et mondiales sont devenues de plus en plus importantes », se gargarise Abdulaziz Kamilov dans l’interview. Et d’ajouter que « c’est à la Conférence de Tachkent que la volonté de la communauté internationale de faciliter le dialogue direct avec les Talibans sans aucune condition préalable a été démontrée. (…) Après la Conférence de Tachkent, les positions de Washington, Moscou et Pékin se sont beaucoup rapprochées. »

Le ministre des Affaires étrangères ouzbek ajoute même que « c’est ici, en Ouzbékistan, que nous avons vraiment pu « pousser » les Talibans à s’impliquer dans le processus de négociation. » Même si ces derniers n’étaient pas présents à la conférence de Tachkent en 2018, ce qui avait été alors jugé comme un échec de la diplomatie ouzbèke.

En parallèle, il semble que les deux parties de l’accord reconnaissent également le rôle ouzbek pour faire avancer ce processus. En particulier du côté des Talibans. Selon l’agence de presse ouzbèke Dunyo, le chef du bureau politique du Mouvement des Talibans au Qatar, Mullah Barodar Akhund, qui a signé l’accord, a « exprimé sa sincère gratitude » lors de sa rencontre avec Abdulaziz Kamilov. Il a également « reconnu que grâce aux efforts de l’Ouzbékistan, le conflit afghan était à nouveau au centre de l’attention de la communauté mondiale », et notant « les efforts de l’Ouzbékistan pour lancer un processus politique pacifique en Afghanistan », dont notamment « la mise en œuvre de divers projets économiques dans le pays ».

Des projets en Afghanistan pour placer Tachkent au cœur du jeu d’infrastructure eurasiatique

Il est particulièrement intéressant de noter cette reconnaissance des Talibans envers l’Ouzbékistan, et précisément la mention des projets économiques ouzbeks en Afghanistan. Cela démontre le pari de Tachkent sur un futur Afghanistan comprenant les Talibans en tant que force importante, si ce n’est majeure, chez leur voisin. Leur parler aujourd’hui permet ainsi de préparer les projets futurs et de placer l’Ouzbékistan en position favorable pour devenir le hub de transport de l’Asie centrale vers le Pakistan et l’Inde, et plus loin l’Océan indien.

Comme l’a rappelé Abdulaziz Kamilov dans son interview, « l’Ouzbékistan souhaite mettre en œuvre des projets de transport et de logistique qui permettront à l’Afghanistan de participer à l’intégration régionale. » En particulier, Tachkent pousse fort le projet de construction de ligne ferroviaire entre Mazar-e-Charif, à la frontière entre les deux pays, et Herat, ainsi qu’entre Mazar-e-Charif et Peshawar au Pakistan, qui relieront avantageusement l’Ouzbékistan avec l’Asie du Sud.

Selon le ministre ouzbek, « le projet ferroviaire reliant Mazar-e-Charif aux ports maritimes du Pakistan pourrait faire partie du concept d’interconnexion euro-asiatique, qui est désormais soutenu par l’Union européenne. De plus, l’ouverture de cette route offrira aux États d’Asie centrale l’accès le plus court aux ports pakistanais de Gwadar et Karachi et contribuera à l’intensification du transit de marchandises vers l’Inde et le Bangladesh. » Et surtout placera le territoire ouzbek au centre de ces échanges eurasiatiques.

Le ministre rappelle également que du côté énergétique, « l’Ouzbékistan a déjà lancé des projets d’infrastructures à grande échelle en Afghanistan, tels que la construction de la ligne électrique Surkhan-Puli-Khumri. Cette ligne de transport d’électricité reliera Kaboul au système énergétique unifié d’Asie centrale. De plus, la ligne de transmission Surkhan-Puli-Khumri peut devenir une partie intégrante du projet CASA-1000 et faciliter l’approvisionnement en électricité du Pakistan et plus loin des pays d’Asie du Sud ». Tachkent souhaite en effet vendre de l’électricité produite principalement grâce à son gaz à l’Afghanistan et même plus loin vers le Pakistan, où la demande y est forte.

Vers une compétition avec le Turkménistan ?

Dans l’interview du ministre ouzbek, il n’est pas question du projet de gazoduc turkmène TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde), qu’avait pourtant officiellement soutenu le président ouzbek. TAPI est devenu un serpent de mer, comme l’ensemble des mégaprojets d’infrastructure régionaux incluant l’Afghanistan depuis le début des années 1990. Il est ainsi surprenant de ne pas voir le diplomate en chef ouzbek parlant d’Afghanistan ne pas mentionner ce projet majeur.

Le ministre des Affaires étrangères du Turkménistan Rachid Meredov était également présent lors de la signature de l’accord à Doha, comme le note le communiqué du ministère des Affaires étrangères qatari. Cependant, seul le ministre ouzbek a rencontré le chef de la délégation des Talibans ainsi que des États-Unis lors de la cérémonie de signature. Cela démontre la différence fondamentale d’approche de Tachkent vis-à-vis de l’Afghanistan par rapport à Achgabat.

Si le Tadjikistan, dont le ministre des Affaires étrangères était également présent à Doha, n’a pas d’énormes ambitions vis-à-vis de Kaboul, le Turkménistan, lui, cherche depuis les années 1990 déjà à construire le gazoduc TAPI, sans grand succès jusqu’alors. Il est ainsi étonnant de ne pas voir Achgabat plus actif auprès des Talibans, qui pourraient bien devenir une force politique majeure en Afghanistan et décider du sort de ce mégaprojet toujours en mal de réalisation et de financement.

Achgabat tablerait-il sur une autre issue des pourparlers inter-afghans qui vont suivre l’accord de Doha ? La prudence du côté d’Achgabat pourrait s’expliquer par une appréhension quant à l’avenir de cet accord. « L’accord signé entre les États-Unis et les Talibans ne signifiera pas la fin automatique de la guerre en Afghanistan, compte tenu de la fragmentation des Talibans, de la nature multidirectionnelle des factions talibanes et de la diversité des acteurs extérieurs dans toute la situation afghane », comme le précise Aleksander Knyazev, expert russe de la région, au média russe Vestnik Kavkaza. Ainsi, les grands projets régionaux pourraient bien ne pas voir le jour rapidement, et choisir de se rapprocher des Talibans pourrait être prématuré.

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Sur ce plan, ce soutien ouzbek pourrait-il être une imprudence de la part de Tachkent ? En effet, la réussite de cet accord est conditionnée par ses suites : les Talibans respecteront-ils cet accord alors qu’ils sont largement divisés en leur sein ? Pourront-ils dialoguer avec le pouvoir en place à Kaboul, lui-même très divisé après une élection présidentielle où les deux candidats ont revendiqué la victoire ? Dans le cas d’une paix réussie en Afghanistan, c’est le fruit des grands projets de connectivité régionale qui permettrait à l’Ouzbékistan d’accéder aux marchés de l’Asie du Sud via Kaboul, qui est en jeu. Tachkent table sur un alignement des planètes entre les grandes puissances, enfin prêtes à laisser l’Afghanistan en paix, et veut se placer comme le partenaire incontournable de Kaboul, et du reste du monde, pour aider à stabiliser économiquement le pays.

Au-delà de TAPI, l’Ouzbékistan et le Turkménistan ont déjà eu quelques frictions autour des projets de lignes de chemin de fer en Afghanistan en 2019, où l’Ouzbékistan bouscule les plans turkmènes par sa nouvelle ouverture et son volontarisme auprès de Kaboul, comme Novastan le décryptait en juillet dernier. Il est loin le temps où Chavkat Mirzioïev dédiait sa toute première visite d’État à l’étranger en tant que président à son voisin turkmène. La paix en Afghanistan pourrait bien être en chemin, mais cette dernière attise déjà les compétitions et les rivalités chez ses voisins centrasiatiques.

La rédaction
Corrigé par Aline Simonneau

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L’accord entre les Etats-Unis et les Talibans doit beaucoup aux efforts de l’Ouzbékistan, notamment son ministre des Affaires étrangères Abdulaziz Kamilov (troisième en partant de la droite).
Dunyo
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