25 ans du Kazakhstan : qu’est devenue la génération de l’indépendance ?

La « génération de l’indépendance », celle des Kazakhstanais nés dans la première moitié de la décennie 1990, est la première à avoir grandi hors du carcan de l’Union soviétique. Elle a ainsi évolué dans un cadre totalement nouveau, éduquée avec des valeurs en rupture avec celles de leurs aînés. A l’approche des 25 ans de l’indépendance du pays, Dimitry Mazorenko a, pour le journal Vlast, compilé 5 publications dressant le portrait de ces « enfants de l’instabilité ». Novastan vous a traduit le résultat de ce travail.

Selon des études menées dans les pays développés, la Génération Y se caractérise par son éducation dans un environnement calme due à la réduction des conflits, ainsi que par une haute qualité de vie, mais également par son inquiétude vis-à-vis de l’avenir. Cette génération, sous l’effet du libéralisme et de la mondialisation, serait plus indépendante par rapport à la religion et la politique, et plus individualiste, les individu s’accordant une confiance moindre. Qu’en est-il au Kazakhstan?

Une jeunesse sous le signe de la restructuration politique et économique

Le Kazakhstan échappe à une partie des tendances de la globalisation. Cependant d’après les sociologues locaux le pays présente une spécificité locale qui est une crise de l’identité civique et culturelle, phénomène également constaté dans d’autres pays dont le système politique et économique est en transition. Le poids de la restructuration des institutions du pays se ressent sur la vision du monde des 4,65 millions de 14-29 ans, ainsi que l’influence des discussions publiques portant sur ce qu’ils doivent rechercher et à quels idéaux ils doivent adhérer.

Il faut noter que le groupe des plus de 22 ans a connu la période d’adaptation de leurs familles et plus généralement de la société à l’effondrement de l’URSS, alors que le groupe des 14-18 ans a, lui, vu le jour lors d’une période de croissance économique intensive et sous des institutions politiques déjà formées.

Une génération optimiste ?

D’après une étude du Fonds de Recherche Friedrich Ebert « La jeunesse en Asie centrale : le Kazakhstan » dont l’échantillon comptait 39,6 % de personnes nées entre 1990 et 1995, les jeunes Kazakhstanais, en dépit d’une moindre qualité de vie, sont beaucoup plus optimistes que leurs homologues occidentaux.

C’était en tout cas le constat avant la crise actuelle, puisque l’étude a été réalisée en 2014 (pour une publication en mai 2016). Les jeunes Kazakhstanais avaient alors confiance en l’avenir, se considérant en bonne santé, avec une situation financière favorable (78,9 % des répondants), appréciant positivement leur vie et eux-mêmes (64,4 %) et pour certains ne percevant pas de divisions de classe (14,8 % des répondants).

Ces jeunes interrogés ont aussi montré que les valeurs qu’ils considèrent comme importantes sont la confiance en soi (83 % des répondants), le statut social (37,2 %), la richesse matérielle (35,8 %) et l’honnêteté (33,6%). Parallèlement, 84 % des répondants n’estiment pas nécessaire de faire preuve d’un « esprit combatif » – c’est-à-dire être prêt à se battre pour atteindre des objectifs personnels – ainsi que d’avoir un « esprit novateur » – c’est à dire être prêt à créer et intégrer des idées différentes.

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L’importance des valeurs morales

En outre, selon les répondants les objectifs primordiaux à atteindre dans la vie sont des aspects d’ordre moral. Cependant, à d’autres questions de l’étude, c’est plutôt la quête d’aspirations matérielles qui domine les réponses. Les jeunes interrogés veulent avant tout, dans leur vie, être « de bonnes personnes » vis-à-vis de leur famille, de leur partenaire, de leurs amis et de leur employeur, ainsi qu’apprendre à assumer leurs responsabilités.

Ils accordent en revanche une moindre importance au succès de leur carrière professionnelle et à l’enseignement supérieur, bien qu’ils expriment un net désir de posséder un diplôme et ainsi de prétendre à des revenus plus élevés, considérant que ces deux facteurs sont interdépendants.

Du point de vue de la socialisation, les jeunes interrogés ont un besoin important de communiquer avec leurs pairs, ce qui leur permet de se positionner socialement. La plus grande confiance est placée dans les groupes sociaux les plus proches : la famille et les parents plus ou moins éloignés (rodstvenniki). Les amis sont à la troisième place tandis que les dirigeants politiques et religieux finissent bons derniers.

Les résultats de l’enquête montrent également que les jeunes Kazakhstanais sont tolérants à l’égard des groupes ethniques, religieux et sociaux minoritaires, faisant preuve d’une certaine flexibilité sociale. Cependant cette tolérance est plus faible vis-à-vis de certains groupes comme les Kazakhs rapatriés (« Oralmans »), les minorités sexuelles, ainsi que les alcooliques et toxicomanes.

L’idéologie officielle déterminante

L’étude dite « Cocktail Molotov » conduite par un groupe de sociologues et de politologues en 2013 a montré que le regard des jeunes sur la vie correspondait pour beaucoup à l’idéologie officielle de l’État. Pour les auteurs, un tel choix joue beaucoup dans la recherche d’une stratégie d’adaptation réussie dans le système politique et économique actuel.

On note cependant une attitude critique vis-à-vis des règles actuelles de fonctionnement de la société au sein d’une petite frange de la jeunesse, sans pour autant que puissent émerger les bases d’un conflit avec les générations plus âgées.

Cette tranche d’âge est de surcroît largement apolitique : 82,3 % des 19-29 ans ne prennent pas part à la résolution de problèmes sociaux locaux, tandis que 57,1 % ne discutent même pas de politique avec leurs amis. Au cours d’un sondage de 2011 mené par l’Institut des décisions politiques, 31,9 % des 2294 personnes interrogées envisageaient de déménager. Et ils étaient 24,6 % à songer à une migration « retardée », c’est-à-dire un envoi pour études à l’étranger d’un enfant qui obtiendra là-bas une résidence permanente.

Evening Almaty

Une relation complexe entre parents et enfants

Selon le psychologue Eldar Zhurgenov, l’effondrement de l’Union Soviétique, accompagné par le chaos, la faim, les chocs économiques et la restructuration sociale, a eu bien plus d’impact sur la génération des années 1990-1995 qu’il n’y paraît à première vue. Cette influence se manifeste par des relations difficiles avec les parents, qui sont l’une des principales raisons de la forte anxiété et de la dépression chez les jeunes de cette tranche d’âge.

« Souvent, les jeunes pensent que leurs problèmes sont liés à des situations particulières, mais quand vous commencez à les faire parler, de nouvelles causes apparaissent. En général, elles concernent les relations avec les parents, le plus souvent avec la mère. Mais pour beaucoup, la plus grande part de colère vient de l’absence du père, fréquemment absent ou éloigné de l’enfant. Mes patients me racontent souvent comment ces années-là ont été compliquées pour leurs parents. Malgré cela, ils ont gardé du ressentiment du fait qu’on ne leur a pas accordé suffisamment d’attention.» affirme le psychologue.

Un manque flagrant de repères

Zhurgenov estime qu’il est tout à fait opportun d’employer l’expression de « génération brisée » pour désigner une partie de la jeunesse kazakhstanaise, en raison de sa tendance à s’enfoncer dans une apathie grandissante. Il note que ces sentiments sont clairement visibles dans le succès de la culture des mèmes sur Internet, construite sur un humour déprimant et cynique. « Les patients me disent souvent qu’ils veulent changer quelque chose, commencer à vivre correctement, et qu’à ce sujet leurs parents ont des exigences sur la façon de le faire. Mais le problème est que les jeunes eux-mêmes n’ont pas d’idée claire de ce qui est correct.» déclare-t-il.

Selon ses observations, la popularisation de l’idéologie individualiste conduit à désorienter de différentes manières beaucoup de jeunes lorsqu’ils deviennent « le centre de responsabilité » de leur propre vie, en contradiction avec la culture de la communauté solidement ancrée au Kazakhstan – grande importance de la famille, respect inconditionnel dû aux aînés et parents…

« Les jeunes ne veulent pas remplacer l’idéologie soviétique par de l’individualisme aveugle. Tout ceci engendre une forte peur. A cause d’elle la jeunesse se tourne vers les extrêmes et se réclame parfois de courants religieux radicaux, wahhabisme compris. Mais on trouve une couche, majoritaire, qui traverse tout ce gâchis dans un état de paralysie » décrit Zhurgenov.

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Le psychologue estime qu’il est assez difficile de parler des choses qui définissent maintenant la vie de cette génération de jeunes, que ce soit la famille ou la carrière. Leur apathie pèse sur leur sociabilité, ce qui se reflète dans tous les activités de la vie. Il le perçoit clairement chez les couples qui vivent ensemble depuis longtemps ou sont déjà mariés : « Pour une partie d’entre eux le mariage a perdu le sens qu’il revêtait pour les générations précédentes. Les gens se marient par inertie, ne sachant absolument pas pourquoi ils le font. »

Cependant, Zhurgenov perçoit chez ces jeunes une grande volonté de trouver des valeurs au fond d’eux : « Beaucoup cherchent à trouver un équilibre entre égoïsme et altruisme. Et j’ai l’impression que la recherche de cet équilibre est justement le moyen de sortir de l’impasse qu’est l’apathie. »

Le matérialisme comme mode de vie

Pour la directrice du Centre d’études sociales et politiques « Strategia », Gulmira Ileuvoa, les intérêts dans la vie chez les jeunes de cet âge convergent vers la consommation, ce qui est très différent des priorités des autres générations. « Dans son ensemble ce groupe dépense le plus d’argent, et l’un des plus importants postes de dépenses est l’achat de gadgets et services en ligne.» note la sociologue.

Selon ses observations, les attitudes socio-politiques des 18-24 ans coïncident fortement avec celles des 65 ans et plus, qui, souvent déjà retraités, se posent comme garants de la famille et aident à éduquer les petits-enfants. « Il est intéressant de regarder les statistiques des jardins d’enfants : on voit que leur nombre chute considérablement au milieu des années 90. Ainsi le processus de socialisation d’une grande partie de la jeune génération s’est effectué par le biais des grands-parents, élevés dans l’idéologie soviétique. Voilà d’où peut venir le lien étroit entre ces générations et la forte tendance paternaliste », remarque Ileuova.

Selon la sociologue, l’insatisfaction de ces jeunes se limite à leur niveau de revenus. Ils voudraient consommer, mais ils ont moins d’argent à cause de la crise. Au moment d’entrer sur le marché du travail, ils sont par ailleurs souvent confrontés à un manque d’offres d’emploi dans leur spécialité. Les 18-25 ans sont pourtant la génération la plus diplômée de l’histoire du Kazakhstan.

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La sociologue a démontré un changement d’attitude significatif chez cette génération à l’approche des 25 ans : « Les 25-29 ans commencent à se heurter au fait qu’ils ne puissent pas se trouver une place sur le marché du travail ; les salaires peuvent ne pas correspondre à  leur compétences et leurs attentes ; ils ne peuvent pas comprendre leur place dans une organisation dans laquelle le travail et les cadres sont jugés non au mérite mais sur d’autres critères. Passé le cap des 25 ans ce groupe commence à adopter une attitude pessimiste à bien des égards. »

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Une génération politiquement passive

Pour la sociologue, la nouvelle génération est malgré tout socialement et politiquement passive : « Avant, j’étais encline à imaginer cette génération comme active voire révolutionnaire, mais les sondages d’opinion comme mon expérience personnelle d’enseignante à l’Université montrent le contraire. »

Pour les jeunes qui vivent encore avec leurs parents et dont les familles ont relativement bien traversé les difficultés des années 90, le moral est au beau fixe, d’après Ileuova. Les jeunes de cette génération montrent un haut niveau de satisfaction à l’égard du pouvoir. Ils voient clairement dans quelle direction se développe l’État et même la question du logement – l’une des plus cruciales – n’est pas perçue comme un problème.

La crise n’a qu’une faible influence sur les préférences idéologiques de cette génération. « A peu près toute la vision du monde de cette tranche d’âge s’inscrit dans les canons de la république super-présidentielle, stable et unie », explique Ileuova. Ces derniers temps la sociologue voit clairement une tendance au renforcement du discours national kazakh, à l’image de la tonalité kazakho-centrée de l’histoire du pays imposée par les nouveaux manuels scolaires. Une tendance qui bride la créativité culturelle : « De nos jours il y a de nouveaux artistes contemporains de langue kazakhe, mais tous mes étudiants nés dans les années 1993-1997 les renient. La jeunesse, y compris étudiante, lorsqu’elle juge les nouveautés musicales, déclare souvent « ce n’est pas kazakh, ce ne sont pas nos traditions ».

La sécurité économique avant les libertés publiques

Résumer l’attitude culturelle de cette génération de jeunes est assez difficile. Elle constitue un mélange de leurs propres traditions et expériences, mais est entravée par des valeurs plutôt matérialistes, estime la culturologue Alexandra Tsaï. « Cette génération a grandi dans une période de prospérité économique, c’est pourquoi ces jeunes sont passifs et, a priori, devraient le rester. Ils sont peu attachés à la liberté ou à la liberté d’expression en tant que valeur. Ce n’est que pour les valeurs d’ordre immatériel, vers lesquelles s’ouvrent un chemin entre l’espace social et l’espace public, que quelques-uns sont encore actifs », affirme-t-elle.

D’après la culturologue, pendant que ces jeunes grandissaient dans un contexte d’amélioration de la situation économique, différentes catégories de droits et de libertés ont été parallèlement supprimées. A la suite de quoi les jeunes ont interprété ces pratiques restrictives comme étant la norme : « Lors des discussions avec les étudiants j’ai entendu à plusieurs reprises que la stabilité économique était bien plus importante que n’importe quels droits. »

Parallèlement, Tsaï attire notre attention sur l’existence d’une strate définie de jeunes intéressés par la science, les arts et les initiatives citoyennes. Toutefois leur nombre est trop limité pour introduire des évolutions sociales et intellectuelles significatives. « Si l’on regarde l’expérience européenne, on voit que la communauté étudiante a très souvent été le catalyseur du changement. Chez nous il n’y a rien d’aussi massif et important » souligne-t-elle.

Dimitry Mazorenko

Article disponible en russe sur Vlast.kz

Traduit du russe par François Salviat

Le Kazakhstan veut se faire une place sur le devant de la scène mondiale.
mariusz kluzniak
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Commentaires
  • Article intéressant permettant de comparer les priorités entre les aspirations chez cette jeunesse avec celles des jeunes Européens .Je retiens un meilleur optimisme et des valeurs empreintes d’une certaine sagesse.

    11 novembre 2016

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