Édifice Tri Bogatyrya Statue Poète Jambyl

À Almaty, un joyau de l’architecture soviétique prêt à renaître

L’immeuble Tri Bogatyrya, complexe résidentiel emblématique de l’avenue Dostyk, devrait être l’objet d’une vaste restauration cet été. Alors que le bâti soviétique a rarement été traité avec douceur en Asie centrale, le projet prend en compte voix locales et sauvegarde du patrimoine d’Almaty, la plus grande ville du Kazakhstan.

C’est une figure familière des habitants d’Almaty habitués à arpenter la chic avenue Dostyk. Les Tri Bogatyrya, du nom des héros de contes russes, offrent un éloquent exemple de l’expérimentation architecturale soviétique. Mais tout cela va changer. Durant l’été 2019, un concours d’architecture a été lancé par la capitale économique kazakhe, en collaboration avec les habitants, afin de restaurer l’ensemble tout en préservant son identité. Le projet gagnant d’Erlan Mouratbek, tout en nuance, a plu aux résidents comme au jury d’experts et de représentants de la ville. Ils attendent désormais le début des travaux pour l’été 2020.

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Bâtis sur un socle commun, les trois tours de douze étages ont été construites au début des années 1970 en tant que partie intégrante du projet de revitalisation de l’avenue Lénine, aujourd’hui appelée Dostyk. Entièrement cerclées de balcons, les tours sont liées entre elles afin d’ouvrir l’espace et de permettre aux habitants de communiquer. Le complexe abritait auparavant un cinéma et un musée d’archéologie.

Balkanisation des balcons

Mais au fil des années, le complexe s’est doté d’une vie propre et son allure a bien changé. L’uniformité de la conception originale a laissé place à la diversité chaotique de l’aménagement individuel, qui fait désormais tout l’attrait des Tri Bogatyrya. Certains ont vitrifié leur balcon, d’autres y ont ajouté des matériaux plus ou moins solides, mais chacun y a été de sa touche personnelle. « Aujourd’hui, le complexe est intéressant en ce qu’il est une métaphore de notre ville. Une façade bariolée, qui a tant souffert, faite de vitres en plastique, de rafistolages, d’enseignes, autant de tentatives d’ouvrir le panorama ou de grignoter des mètres carrés supplémentaires sur les balcons. Ça montre comment nous construisons notre rapport aux autres, notre diversité de goût, de niveau de vie, de sentiment de la limite », explique l’architecte Assel Iesjanova dans un article du média kazakh The Village.

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Le lieu est ainsi le produit des profonds changements sociaux qui ont suivi la chute de l’URSS en 1991. L’esthétique – parfois discutable – des balcons bigarrés est un phénomène commun à la plupart des pays de l’espace post-soviétique. Il est ici d’autant plus frappant que les Tri Bogatyrya ont été conçues comme habitat-terrasse, entièrement entourées de balcons. Comme l’explique dans The Village l’architecte Ekaterina Golovatiouk, « le remplissage des balcons à la fin des années 1980 et au début des années 1990 s’explique par l’aspiration à agrandir la surface habitable et symbolise la liberté individuelle qui a suivi l’effondrement du régime. L’auto-construction qui en a résulté est l’aboutissement de l’habitat moderne soviétique abstrait dans la vie réelle post-soviétique. »

Amour et répulsion

Sur cette apparence sauvage des bâtiments, les résidents, premiers concernés, ont depuis longtemps fait la part des avantages et des inconvénients. Rustam est un jeune réalisateur qui vit au dernier étage d’une des tours depuis son enfance. « Mes grand-parents ont été parmi les premiers occupants. Depuis, c’est l’appartement familial. Toute ma famille a ensuite déménagé à Nur-Sultan, la capitale. Quand j’ai fini mes études, je suis revenu ici. Je ne pourrais habiter nulle part ailleurs à Almaty », explique-t-il à Novastan. D’abord parce que le complexe est parfaitement situé et offre un panorama impressionnant. D’un coté sur le « carré d’or » du centre ville, de l’autre sur la colline de Kok-Tobe et la route de Talgar. « D’ici je peux apercevoir toute la ville, comment elle évolue. J’ai toujours trouvé ça fascinant », décrit-il.

Bâtiment Tours Patchwork Balcons Passant

Le style singulier des bâtiments joue aussi. « L’endroit est intéressant d’abord car le projet d’origine était ambitieux mais aussi ce qu’il est devenu : on peut observer les traces de comment les gens vivent », explique Rustam. Dans les couloirs et cages d’escaliers, la diversité des styles de vie se ressent tout autant. Certains paliers sont tout entiers peints en rose, d’autres obéissent à des critères de luxe ostentatoire. Les Tri Bogatyrya ont quelque chose du microcosme, reflet de la stratification sociale.

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Les derniers étages eux, couverts de tags et jonchés de détritus, reflètent plutôt l’attrait des lieux pour des groupes venus boire ou prendre des substances illicites, tout en profitant de la vue. « Bien sûr ici, il y a un coté ghetto à l’américaine. Beaucoup de toxicomanes venaient ici avant. On trouvait énormément de seringues dans les cages d’escaliers des derniers étages », décrit Rustam. Puis le complexe devient victime des apparences et sa réputation grandit malgré lui. « Des gens viennent tourner des clips ou des films à cause l’état de détérioration, mais ce n’est pas terrible d’entendre des gens boire et s’amuser sur le toit quand on est juste en dessous », lance le jeune homme.

Magie soviétique

Précisément, la détérioration des bâtiments est généralisée. D’abord parce qu’en quarante ans d’existence, il n’y a jamais eu de renforcement significatif de la structure. Comment les Tri Bogatyrya tiennent-ils encore debout ? « C’est un mystère, peut-être une certaine magie soviétique est à l’œuvre », ironise Rustam. Mais les problèmes ont commencé à se multiplier ces dernières années. Des morceaux de balcons sont tombés l’un sur une voiture et plus grave, un autre sur l’épaule d’une passante, qui, à peu de choses près, aurait pu y laisser la vie. Mais c’est surtout une série d’incendies au sous-sol qui ont fini par pousser les habitants à agir.

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La responsabilité est d’abord à trouver du côté de l’organisme de gestion de l’entretien d’immeubles. « On payait l’entreprise pour des réparations, mais ils faisaient toujours le minimum. Entre 2016 et 2017, il y eu six incendies. Le concierge engagé par la compagnie était un vrai homme d’affaires et louait le sous-sol à des sans abris. Les incendies sont venus de là et il y a même eu des morts », décrit Rustam.

« Nos Tri Bogatyrya »

L’ensemble des propriétaires se sont alors entendus pour renvoyer l’entreprise et trouver un nouveau gestionnaire. Aujourd’hui, ils ont démarré leur propre organisme de gestion qui s’occupera des réparations à effectuer et de superviser l’avancée des travaux de la façade. Les incendies ont été un réel déclic. « Auparavant, il n’y avait pas vraiment une atmosphère chaleureuse, chacun s’occupait d’abord de ses propres affaires. Après les incendies, on a commencé à faire des réunions et à discuter pour comprendre quoi faire. Si le bâtiment est dans cet état, c’est la faute de l’entreprise de gestion mais aussi parce que les résidents ne se parlaient pas. »

Vue Balcons Tri Bogatyrya

Des aléas de la vie dans les Tri Bogatyrya a émergé comme un sens de la communauté, réciproque de l’identité visuelle des lieux. La page Facebook Nachi Tri Bogatyrya (Nos Tri Bogatyrya) en témoigne. C’est sur cette page que l’on trouve la vidéo réalisée le 2 juillet 2019 par Rustam, qui a mis en lumière en premier les défauts du premier projet de rénovation du bâtiment, que la municipalité souhaitait simplement barder de panneaux métalliques.

Un nouveau projet apprécié

Les autorités ont depuis fait marche arrière et lancé le concours l’été dernier dans une optique de préservation du patrimoine. Cette initiative, qui prend en compte l’avis des résidents et des experts, contraste avec les anciennes habitudes autoritaires de l’administration et constitue une première au Kazakhstan. « Nous sommes satisfaits du déroulement du concours. Les représentants de la mairie ont été ouverts à la discussion et c’est finalement le meilleur qui l’a emporté », se réjouit Rustam.

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Parmi les 27 projets présentés, c’est celui d’Erlan Mouratbek qui est sorti gagnant. Face à la cacophonie des balcons, son idée d’une façade dynamique qui alterne entre terrasses fermées et ouvertes représente un compromis apprécié par les résidents. Pour Rustam, « il a pris en compte nos problèmes concrets, la manière dont les immeubles sont construits et comment les gens vivent. » Alors que les travaux doivent débuter cet été, il reste encore pour la municipalité à trouver le budget et les sponsors privés. Même si rien n’est fait, le principe d’une préservation du bâti soviétique, de sa valeur patrimoniale et humaine semble faire son chemin.

Ensemble Forme Projet Autorités Habitants

Malgré cela, la façade y perdra sa bigarrure. Et une part de son âme avec elle ? Peu importe, car on ne reviendra pas en arrière. « Une partie du charme disparaîtra, mais c’est un moindre mal. C’est ça ou l’effondrement. Nous ne sommes plus en 1973 ni en Union soviétique, l’important, c’est que la vie revienne ici », lance Rustam. Avec la réouverture probable du cinéma et le projet de théâtre de plein air de l’architecte gagnant, cela ne paraît pas chose impossible, une fois la pandémie de coronavirus passée. Pour l’heure, les travaux sont toujours prévus pour l’été 2020, mais ils pourraient être reportés.

Matthieu Baudey
Rédacteur pour Novastan à Almaty

Édité par Jérémy Lonjon
Correspondant de Novastan à Almaty

Corrigé par Aline Simonneau

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Devant l’édifice des Tri Bogatyrya trône fièrement la statue du poète kazakh Jambyl.
Antoine Béguier
Construit en 1970, le bâtiment constitué de trois tours pourrait bientôt être profondément rénové. En attendant, son patchwork de balcons autrefois uniforme a de quoi fasciner le passant.
Antoine Béguier
Vue depuis l’un des balcons fermés des Tri Bogatyrya.
Antoine Béguier
Une fois rénové, l’ensemble architectural devrait prendre la forme de ce nouveau projet approuvé par les autorités et les habitants.
Nashi Tri Bogatyrya – Facebook
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