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Ascension et chute du « Nouveau Kazakhstan » : l’échec d’un mouvement d’opposition

En avril 2018, une alliance d’opposition a été formée sous le nom de « Forum du Nouveau Kazakhstan ». Dès le début, son caractère d’opposition a été mis en doute et, moins de quatorze mois plus tard, l’alliance était dissoute quelques jours après l’élection présidentielle anticipée de juin 2019. Si les efforts de l’opposition ont été sérieux, c’est surtout l’histoire d’un terrible échec. 

Novastan reprend et traduit ici un article paru le 20 décembre 2019 sur notre version allemande. Pour y accéder, vous pouvez aussi cliquer sur le drapeau allemand en haut de cet article.

Le 9 juin 2019, Amirjan Kossanov s’est porté candidat à l’élection présidentielle au Kazakhstan. Avec environ 16 % des voix, il a obtenu le deuxième meilleur résultat. Quelques jours après l’élection, l’alliance d’opposition « Forum pour un nouveau Kazakhstan », créée un an plus tôt et dont Amirjan Kossanov était le représentant, était cependant dissoute.

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Alors que le candidat du Forum se situait dans l’opposition pendant la campagne électorale, il a adopté un ton beaucoup plus doux après l’élection. Peu de temps après la création de l’alliance, alors considérée comme la réunion des forces d‘opposition, la désignation d’Amirjan Kossanov avait déjà été l’objet d’une controverse.

Premiers doutes

Un mois seulement après la création du « Nouveau Kazakhstan », le portail d’informations kirghiz Kaktakto se demandait si le mouvement pouvait être considéré comme une véritable opposition. Celui-ci ne cherchait en effet ni à se battre pour le pouvoir ni contre les hommes au pouvoir. Selon l’alliance elle-même, elle portait davantage son regard vers le futur, vers la soi-disant ère post-Nazarbaïev, du nom du président kazakh Noursoultan Nazarbaïev ayant démissionné par surprise en mars 2019.

Ce n’est qu’alors que le mouvement aurait voulu faire son apparition officielle. Les journalistes de Kaktakto se référaient déjà à l’époque aux avis des experts. Ceux-ci voyaient dans le « Nouveau Kazakhstan » un mouvement crée par l’administration présidentielle. Le gouvernement l’utilisait pour poursuivre l’objectif de stimuler des processus politiques et de devenir finalement la figure de proue d’un processus de démocratisation, comme contre-pouvoir à Moukhtar Abliazov qui appelle à des manifestations non autorisées dans le pays et mène un combat virtuel contre le gouvernement sur internet. »

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Accusé de tractations financières, l’ancien ministre de l’Energie et banquier Moukhtar Abliazov se trouve depuis des années en exil en France. Le DVK (Choix Démocratique pour le Kazakhstan) a été reconnu comme étant un parti extrémiste et est aujourd’hui considéré comme l’ennemi intime du gouvernement kazakh. Le fait que « Nouveau Kazakhstan » était reconnu comme beaucoup moins dangereux explique qu’il pouvait agir assez librement dans le pays. Ainsi, contrairement à d’autres forces d’opposition, il a reçu une place dans les médias et on ne lui a pas interdit de rassembler ses membres. On doit sûrement aussi attribuer cela au fait que la nouvelle alliance se présentait comme moins révolutionnaire et avait même déclaré que la mise en place du dialogue avec les dirigeants était sa tâche la plus importante.

Amirjan Kossanov, l’un des membres fondateurs du mouvement puis candidat à la présidence, a annoncé que le nouveau mouvement plaidait pour un dialogue civilisé entre le peuple et les dirigeants et qu’il était prêt à intégrer des forces progressistes qui ne veulent pas simplement être les spectateurs de la transformation à venir du pouvoir. « Nous ne sommes pas une organisation riche. Nous travaillons dans un bureau tout à fait normal au lieu de nous établir quelque part dans un centre d’affaires branché. C’est pourquoi je le dis sans détour : nous sommes tous incorruptibles, et même l’argent des dirigeants et des oligarques ne suffira pas. Nous avons critiqué l’élite politique et nous continuerons à le faire. Cependant, si les dirigeants prennent des décisions appropriées pour la population, pourquoi devrions-nous les critiquer ? Probablement soutiendrions-nous ensuite la décision. Comme mes collègues, j’ai travaillé de nombreuses années pour le gouvernement. Aussi avons-nous des contacts et les utilisons-nous », a cité Kaktakto.

Tentative pour s’imposer

Dans les premiers mois de son existence en avril 2018, la nouvelle alliance a tout fait pour s’imposer comme la véritable force d’opposition du pays. Les premiers déplacements des représentants de l’alliance les ont menés à l’étranger. La réunion inaugurale proprement dite a eu lieu en présence de l’ancien Premier ministre Akejan Kajegeldin (1994-1997) à Bruxelles. Ce dernier vit depuis des années en exil et est considéré comme l’un des initiateurs de l’alliance.

Début juillet 2018, une délégation du « Nouveau Kazakhstan » s’est rendue à Washington. Le programme comprenait des réunions avec des élus du Congrès, des sénateurs et des représentants de USAID. Le sujet principal des pourparlers n’était pas la situation actuelle du Kazakhstan mais bien le mémorandum « sur la reconnaissance du génocide des Kazakhs », initié en mai 2018 par le mouvement. La délégation a notamment rencontré Andy Harris, à l’origine d’une loi pour la reconnaissance de l’Holodomor ukrainien comme génocide. L’opposition a également remis une proposition qui visait à inclure certains politiciens kazakhs – tenus responsables des événements de Janaozen en 2011 – dans le « Global Magnitsky Act ». Le « Global Magnitsky Act » autorise notamment le gouvernement des Etats-Unis à appliquer des sanctions – gel des avoirs ou refus de visa – à l’encontre de personnes accusées d’avoir enfreint les droits de l’homme dans le monde.

Ce n’est qu’à partir de septembre 2018, dans la foulée de ces apparitions internationales, que les représentants du forum ont fait le tour de leur propre pays pour échanger des idées avec la population à Astana (aujourd’hui Nur-Sultan), Karaganda, Pavlodar, Semeï et d’autres villes. « Nous avons séjourné dans des hôtels de gamme moyenne. Les lieux d’accueil étaient loués principalement dans les hôtels, les rencontres avec les habitants se déroulaient dans leurs salles de conférences. Certains hommes d’affaires locaux ont un peu aidé », a déclaré Amirjan Kossanov à Ferghana News. L’opposition avait lancé les invitations aux réunions via les réseaux sociaux et ce sont ainsi surtout des jeunes qui ont participé.

L’objectif déclaré de ce dialogue était de définir un programme pour le mouvement. Parmi les thèses que le forum avait déjà formulées par avance, on comptait, à côté de la nécessité de construire un Etat constitutionnel social et démocratique, la sortie de l’Union économique eurasiatique, la « désoviétisation », la consolidation du kazakh comme langue d’Etat, l’interdiction de bases militaires étrangères et de la location des terres à des étrangers. Avec un tel profil nationaliste, le mouvement se démarquait clairement du régime au pouvoir, mais il montrait aussi que « Nouveau Kazakhstan » ne pouvait pas être l’alliance d’une opposition unie, contrairement à la manière dont il se percevait lui-même. Par exemple, la célèbre leader de l’opposition Gouljan Jergalieva a exprimé sa colère sur Facebook : « Votre nouveau forum n’est pas une plate-forme démocratique mais un projet censé détourner la société de la realpolitik sous l’idéologie nationaliste. Et qui ne se bat pas avec le régime mais avec des « étrangers » parmi les compatriotes ».

Surpris par les événements

L’ère post-Nazarbaïev, pour laquelle l’alliance se préparait, est arrivée de façon inattendue. Après la démission du président Noursoultan Nazarbaïev le 19 mars 2019, les événements se sont précipités. Successeur inattendu, Kassym-Jomart Tokaïev, a été proclamé président par intérim. Dès son accession à la présidence, il a fait rebaptiser la capitale Astana en Nur-Sultan. Au sein de la population, la grogne commençait à se répandre. Même « Nouveau Kazakhstan » s’est rangé du côté des mécontents. Prise de position probablement tardive. La plupart des jeunes militants sont descendus dans les rues de la capitale et d’Almaty et ont exprimé leur mécontentement en menant une opération escargot. Mais les sympathisants plus âgés du « Nouveau Kazakhstan » n’ont joué aucun rôle dans cette action.

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Amirjan Kossanov a été autorisé à se présenter en tant que candidat unique de l’opposition à l’élection présidentielle anticipée du 9 juin. Cependant une idée a rapidement surgi, à savoir que sa candidature aurait été rendue possible grâce au pouvoir de l’Etat, lequel l’aurait aidé à collecter le nombre de signatures nécessaires. Bien qu’il ait osé critiquer le gouvernement et promouvoir des réformes démocratiques de grande ampleur, il n’est pas parvenu à rassembler derrière sa candidature unique toutes les forces de l’opposition. Si le forum a soutenu son candidat pendant la campagne électorale, il n’a pas réussi à s’imposer comme le fer de lance de l’ère nouvelle et il était à peine visible.

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Le 1er et le 9 mai, des meetings de protestation non autorisés se sont tenus et ont été à l’origine de nombreuses arrestations. Kossanov a critiqué le gouvernement dans un message sur Facebook pour son intervention brutale. Mais, dans le même temps, il a critiqué les organisateurs des manifestations car ils n’avaient ni assuré la sécurité de l’événement ni averti les participants.

Une fin abrupte

Lors de l’élection présidentielle du 9 janvier, Amirjan Kossanov a obtenu un résultat remarquable de 16 %. Pourtant, moins de deux semaines plus tard, le « Nouveau Kazakhstan » était dissout et certains estimaient que le comportement du candidat Kossanov y avait contribué.

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« Nous sommes tristes que les espoirs que vous avez placés en nous ne soient pas concrétisés aujourd’hui et vous prions de nous excuser. Toutes nos actions et mesures ont été prises dans un cadre juridique et nous espérons changer la configuration politique de notre pays. Cependant, de fausses accusations liées à l’Akorda (le palais présidentiel) continuent à nous être adressées, ce que nous ne pouvons pas réfuter. (…) C’est la raison pour laquelle nous avons volontairement décidé de dissoudre le forum » explique un message communiqué par les réseaux sociaux.

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Le manque de crédibilité a pesé sur l’alliance depuis les premiers jours et l’a accompagnée durant toute son existence. Elle a subi un autre coup dur lorsqu’Amirjan Kossanov a félicité le soir de l’élection Kassym-Jomart Tokaïev pour sa victoire électorale, même s’il subsistait des doutes considérables sur la légitimité des résultats électoraux. En outre, il a défendu les autorités et a adopté leur thèse de « l’incitation extérieure à la rébellion » lorsque de nouvelles manifestations ont eu lieu le jour de l’élection. Il se pourrait donc qu’il ait aussi préparé la fin de l’alliance qu’il avait co-fondée un an auparavant.

Les critiques se voient confirmées et le mouvement d’opposition présenté comme le partenaire d’entraînement de la présidence kazakhe. « Les actions d’Amirjan Kossanov ont confirmé les doutes qui planaient depuis plusieurs années sur le forum du « Nouveau Kazakhstan ». Après l’élection, le forum a perdu la confiance du public. Ce nom a perdu sa crédibilité » a déclaré l’avocat Rouslan Tousoupbekov, cité par Radio Azattyq, la branche kazakhe du média américain Radio Free Europe.

L’opposition du Kazakhstan est-elle définitivement anéantie ? Pas tout à fait, pense au moins Dossym Satpaïev. Le politologue kazakh considère que l’ère de l’ancienne opposition est terminée. A présent, une nouvelle opposition est en train de naître mais elle sera plus fortement fragmentée. « Les dirigeants sont aux prises avec une minorité active dans les manifestations. Ils ne comprennent pas que l’ennemi principal est la protestation passive. Je dis toujours que nous sommes comme l’Union soviétique. Le parti communiste de l’Union soviétique avait des millions de membres. Mais beaucoup d’entre eux et même des membres du Parti communiste en exercice soutenaient Eltsine. » dit Satpaïev. S’il en vient à avoir raison, un véritable « Nouveau Kazakhstan » pourra, peut-être, encore voir le jour.

Olga Janzen et Robin Roth
Rédacteurs pour Novastan

Traduit de l’allemand par Eva Philippon

Edité par Geoffrey Schollaert

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Le parti du « Forum du Nouveau Kazakhstan », officiellement d’opposition, s’est dissout rapidement après l’élection présidentielle de juin 2019 malgré son score de 16,2 %.
Page Facebook du Forum du Nouveau Kazakhstan
Amirjan Kassanov (à gauche), candidat du mouvement du Nouveau Forum du Kazakhstan et Moukhtar Abliazov, opposant de longue date au régime kazakh.
Wikimedia Commons / Montage Novastan
Les manifestations de mai 2019 ont été importantes au Kazakhstan.
БАСЕ / Wikimedia Commons
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