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Au Kazakhstan, « l’administration part en vrille et ne sait plus quelles consignes suivre »

Avec le renforcement substantiel des pouvoirs de Noursoultan Nazarbaïev, pourtant démissionnaire de son poste de président du Kazakhstan, beaucoup s’interrogent : qui tient aujourd’hui les manettes du plus grand pays d’Asie centrale ? Plusieurs experts kazakhs se sont penchés sur la question et ont mis en lumière les luttes de clans dans l’administration et l’apparition d’un modèle de gouvernance hybride à Nur-Sultan.

Novastan reprend et traduit un article initialement publié sur le média russe en ligne spécialisé sur l’Asie centrale, Fergana News.

Premier président du Kazakhstan et président à vie du Conseil de sécurité, Noursoultan Nazarbaïev bénéficie depuis le mois d’octobre dernier de pouvoirs lui permettant de contrôler presque toutes les décisions importantes relatives au personnel de l’État. Si le président en exercice, Kassym-Jomart Tokaïev, veut nommer ou révoquer une personne de son poste, il doit désormais prendre cette décision en coordination avec son prédécesseur.

Trois experts kazakhs ont fait part de leurs analyses sur les conséquences de cette décision affectant l’ensemble de l’appareil étatique du plus grand pays d’Asie centrale.

Un décret qui crée des remous

Entré en vigueur le 9 octobre dernier, le décret signé par Kassym-Jomart Tokaïev précise que le chef de l’État nomme les ministres ainsi que les chefs des régions, les maires des villes importantes et de la capitale, après accord avec le président du Conseil de sécurité, en l’occurrence Noursoultan Nazarbaïev. Seules exceptions : le ministre des Affaires étrangères, le ministre de la Défense et du ministre de l’Intérieur. Noursoultan Nazarbaïev coordonne également les candidatures aux postes de direction des administrations, du bureau du président, du bureau du procureur général, du comité de la sécurité nationale, de la garde républicaine, du service de renseignement extérieur, du service de sécurité présidentielle, du comité de contrôle du budget de l’État et de l’agence anti-corruption.

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L’extension des pouvoirs conférés à Noursoultan Nazarbaïev a fait grand bruit et, pour rassurer le public, plusieurs porte-paroles se sont exprimés et ont avancé quelques explications. C’est notamment le cas du porte-parole de la présidence du Kazakhstan, Berik Ouali, qui a déclaré que la signature du décret a été décidée en accord avec la nouvelle loi sur le Conseil de sécurité adoptée en juillet 2018. Le document prévoit le renforcement des pouvoirs du corps collégial dirigé à vie par Noursoultan Nazarbaïev.

Mais alors, pourquoi était-il nécessaire de signer un nouveau décret si les candidatures des principaux organismes gouvernementaux sont examinées par le conseil de sécurité en amont ?

Impossible sans Noursoultan Nazarbaïev

« Bien que la loi sur le Conseil de sécurité de 2018 ait lancé la discussion sur les nominations de candidats à la tête des institutions du gouvernement central, rien n’avait été décidé concernant le choix du chef de l’administration du président et des maires. Une procédure interne a été introduite, mais, techniquement, elle est facultative », décrit le politologue Daniyar Achimbaïev. « Apparemment, ce décret est le résultat d’un compromis établi pendant le développement de la loi sur le Conseil de sécurité, compte tenu du statut de Noursoultan Nazarbaïev. Son avis est en quelque sorte sollicité, mais au cours des six derniers mois, aucune nomination n’a été abordée au Conseil de sécurité », analyse le politologue kazakh. 

Politologue Achimbaïev

Après son investiture en juin dernier, Kassym-Jomart Tokaïev a réussi à remplacer plusieurs ministres et maires. De plus, sa politique du personnel d’État a mis l’accent sur le « rajeunissement »Par exemple, il a nommé Askhat Aïmagambetov, 37 ans, ministre de l’Éducation et des Sciences et a nommé Altaï Koulguinov, 41 ans, au poste de maire de la capitale, Nur-Sultan (ex-Astana). Selon certains experts, les figures politiques importantes du régime pourraient se plaindre que le nouveau président les substitue par des plus jeunes.

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Pour Tolganaï Oumbetalieva, doctorante en sciences politiques au Kazakhstan, la logique de Kassym-Jomart Tokaïev est compréhensible pour ce qui est de la nomination de jeunes à des postes de direction. Mais cela a créé des doutes auprès des dirigeants désignés auparavant par Noursoultan Nazarbaïev. « D’un côté, beaucoup de ceux qui pèsent lourd dans la balance politique se sont retrouvés hors jeu, héritant de postes secondaires. D’autre part, se pose la question de l’avenir de Nour-Otan, le parti au pouvoir. Comment le parti sera-t-il inclus dans la lutte politique sans la présence de Noursoultan Nazarbaïev ? Le parti était hors jeu et Baouyrjan Baïbek, vice-président du parti et ex-maire d’Almaty, n’a pas su se constituer une assise politique suffisante. Finalement, le premier président a été réintroduit et le personnel d’État dépend encore et toujours de lui », analyse Tolganaï Oumbetalieva.

Qui gère la maison Kazakhstan ?

L’été dernier, l’administration de Kassym-Jomart Tokaïev a tenté en vain de montrer de son influence sur les hauts fonctionnaires en licenciant Gabidoulla Abdrakhimov, le maire de Chymkent, la troisième ville du pays. Il expliquait par message vidéo depuis Londres comment y dépenser l’argent gagné au Kazakhstan. « Il y a eu des moments où le président a essayé d’aller au-delà de la ligne rouge. Un bon exemple de cela a été le renvoi du maire de Chymkent qui a fini ensuite par être nommé vice-Premier ministre, montrant que Noursoultan Nazarbaïev a clairement le dernier mot », commente l’analyste politique kazakh Dossym Satpaïev.

Politologue Satpaïev Almaty

L’expert estime que le décret sur les nominations a été présenté publiquement, non pour la société, mais pour l’appareil d’État dans son ensemble, pour montrer à nouveau à tout le monde qui est le patron. « Si Noursoultan Nazarbaïev avait voulu ne pas faire de la publicité et conserver une certaine réputation à son successeur en tant qu’acteur sérieux, cette information n’aurait pas été diffusée. Je répète, les informations ont été diffusées publiquement afin que la société et les élites sachent qui est le maître de la maison pendant que le président en exercice, lui, se voit limité dans ses actions », analyse Dossym Satpaïev.

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Le positionnement public de Noursoultan Nazarbaïev en tant que patron a endommagé la réputation de Kassym-Jomart Tokaïev aux yeux de l’appareil d’État, qui comprend que les problèmes clés ne dépendent pas du chef de l’État actuel. « Le fait d’influencer les changements de personnel d’État est un puissant levier qui élève automatiquement le statut de tout représentant du gouvernement. Quand l’actuel président a adopté ce statut de façon démonstrative, il a perdu son statut d’acteur clé aux yeux d’une partie de l’appareil d’État. L’élite considère désormais que toutes les questions seront traitées par Noursoultan Nazarbaïev, le premier président du Kazakhstan », explique Dossym Satpaïev.

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Des publications paraissent régulièrement dans les médias sur un éventuel conflit entre les équipes de Kassym-Jomart Tokaïev, c’est-à-dire l’administration présidentielle, et de Noursoultan Nazarbaïev au bureau du premier président du Kazakhstan. À titre d’exemple, la chaîne de télévision qatarie Al Jazeera a attiré l’attention sur la procédure pénale engagée contre le projet de métro léger à Nur-Sultan dans laquelle les accusés sont des proches d’Elbassy, le surnom donné à Noursoultan Nazarbaïev le désignant comme père de la nation. Lors d’une réunion au début du mois d’octobre dernier, l’actuel chef de l’État a déclaré qu’il y avait « besoin d’approfondir l’enquête. » « Bien que Kassym-Jomart Tokaïev n’ait pas donné les noms de ceux qui devraient être impliqués dans l’enquête, cette demande pourrait signifier qu’il visait les anciens et les actuels membres de l’entourage de son protecteur et prédécesseur, Noursoultan Nazarbaïev », a estimé Al Jazeera.

Un double pouvoir largement fantasmé

L’apparition du décret élargissant les pouvoirs de Noursoultan Nazarbaïev a donné lieu à un nouveau cycle de discussions sur l’existence d’un double pouvoir au Kazakhstan. Les experts et politologues sont toutefois sceptiques à ce sujet. C’est le cas d’Askar Nourcha, convaincu qu’il n’y a pas de double pouvoir dans la jeune République. « Il n’y a aucune raison de parler de deux entités politiques distinctes au Kazakhstan. Kassym-Jomart Tokaïev lui-même ne se sépare pas d’Elbassy et se positionne comme une personne qui fait parti de la même équipe : il affirme rester dans la continuité du mandat du premier président », souligne l’expert.

Nourcha Expert

En outre, Askar Nourcha considère que la situation actuelle fait partie du scénario du transfert du pouvoir. « Je pense que la situation elle-même est gérée par Elbassy, c’est-à-dire le processus de transfert du pouvoir lui-même. Cela fait partie du scénario selon lequel un nouveau président est élu, mais la figure de premier plan occupée par Noursoultan Nazarbaïev dans le domaine politique restera pendant toute la durée du mandat. Par conséquent, la situation ne doit pas être considérée comme une rivalité, il s’agit généralement d’une question de favoritisme. Elbassy assure ainsi la continuité et la stabilité de l’appareil d’État », résume l’expert.

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Dossym Satpaïev, à son tour, signale qu’après avoir quitté son poste de président, Noursoultan Nazarbaïev a conservé l’un des mécanismes clés du contrôle de l’élite : le choix du personnel d’État. « Lorsqu’Elbassy a choisi Kassym-Jomart Tokaïev comme successeur, il l’a naturellement évalué sous différents angles. Tout d’abord, savoir s’il dispose d’une équipe, un réseau de personnes qui travailleraient pour l’État, dans les régions, dans les entreprises nationales. Tel n’était pas le cas. La seconde raison est que l’actuel président n’est pas un oligarque et n’a donc pas beaucoup de ressources pour mener son propre jeu politique. Le troisième point est le manque d’ambition politique de Kassym-Jomart Tokaïev qui ne saurait contester le premier président. Mais l’expérience d’autres pays montre qu’une personne qui a reçu ne serait-ce qu’un peu de pouvoir aura tôt ou tard des ambitions », analyse l’expert.

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Et justement, selon lui, Kassym-Jomart Tokaïev a commencé à se démarquer, montrant plus d’indépendance. Pour autant, il n’y a jamais eu de double pouvoir au Kazakhstan et il n’y en aura pas. « Dès le lendemain du 19 mars 2019 et la démission de Noursoultan Nazarbaïev, le premier président avait de sérieux leviers en tant que président du conseil de sécurité, président du parti Nour-Otan et un contrôle absolu sur les structures de pouvoir », décrit Dossym Satpaïev.

Quelles sont les attentes de l’élite et de la population ?

Askar Nourcha rappelle que, quels que soient les rapports entre les deux présidents, les luttes d’influence au sein de l’appareil d’État ont toujours existé. « En Russie, lorsque Vladimir Poutine était Premier ministre et Dmitri Medvedev président, l’entourage de ce dernier a tenté de le persuader de renvoyer son mentor de son poste de Premier ministre. Il a également été question d’une rivalité qui n’a finalement pas été confirmée. Il était et est resté fidèle à Vladimir Poutine. Le fait que Dmitri Medvedev soit toujours Premier ministre aujourd’hui signifie que Vladimir Poutine a apprécié sa loyauté », explique l’expert.

Dans cette situation, les élites veulent des règles du jeu claires qui ne sont actuellement pas bien formulées, selon Daniyar Achimbaïev. « Il est clair que les deux présidents peuvent avoir certaines différences, mais il n’est pas nécessaire de parler d’un conflit systémique entre générations ou clans.  Il y a simplement une différence de styles et d’approches. Mais, pour le moment, je ne vois pas de confrontation. Le deuxième président, peut-être, a le désir de changer quelque chose. Le premier veut garder le cap. Mais ce cap a lui-même été soumis à plusieurs révisions. Le problème est que l’administration part en vrille et ne sait pas quelles consignes suivre. De plus, un certain nombre de fonctionnaires ont rejeté Kassym-Jomart Tokaïev dès le départ. Sa fonction est de les faire obéir sans rompre le contact avec le premier président », analyse l’expert kazakh.

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« La population veut la stabilité, d’une part, et, de l’autre veut le changement. Mais, il ne faut pas oublier que le nouveau président kazakh a été nommé successeur officiel de Noursoultan Nazarbaïev qui, après trente ans au pouvoir, accepte difficilement des changements sans son contrôle. Les deux présidents construisent un modèle d’interaction. Ce modèle n’a jamais été testé, par nous ou quiconque, dans l’espace post-soviétique », explique Daniyar Achimbaïev.

Quelle est la faiblesse de Kassym-Jomart Tokaïev ? 

Askar Nourcha, à son tour, note qu’une partie de la société démontre une certaine fatigue par rapport à la structure du pouvoir précédente. « Les gens aimeraient voir le visage de Kassym-Jomart Tokaïev en tant que chef du changement. Et il est clair qu’ils attendent ces changements et, lorsque cela ne se produit pas rapidement, que leurs attentes ne se concrétisent pas, cela provoque une certaine déception. Mais nous devons comprendre que le transfert politique, prenant en compte la bonne santé d’Elbassy, est un processus de long terme et que la République ne devrait pas s’attendre à des changements rapides », prévient le politologue.

Présidents Système Interaction Rivalité

De nombreux membres de l’élite comprennent que Noursoultan Nazarbaïev est « le propriétaire de la maison », mais ils comprennent également que le temps tourne maintenant contre lui et que la situation actuelle ne durera pas longtemps, selon Dossym Satpaïev. « À l’heure actuelle, il n’y a pas de transfert complet, mais un demi-transfert de pouvoir. Le véritable transfert commencera lorsque Noursoultan Nazarbaïev aura complètement quitté le champ politique. Ensuite, le Kazakhstan se trouvera dans une situation intéressante, le processus de redistribution des forces et des ressources commencera au sein de l’élite et de véritables potentiels de développement apparaîtront », conclut le politologue.

Dans ces conditions, le problème de Kassym-Jomart Tokaïev est qu’il n’a pas encore tracé son propre style politique. Pour Askar Nourcha, « dans les démocraties, où le changement de pouvoir est plus fréquent, l’arrivée d’une nouvelle personne à la tête de l’État permet de modifier l’orientation politique. » « Le problème, c’est que les liens étroits entre le nouveau président et Elbassy ne permettent pas au Kazakhstan de changer de trajectoire politique. Pour Kassym-Jomart Tokaïev lui-même, le problème est que les gens continuent de l’associer à son prédécesseur et cela ne lui permet pas de former sa propre personnalité politique. En effet, pour tout politicien, c’est précisément la présence d’un style politique qui est nécessaire »,  rappelle le politologue.

Bagdat Assylbek
Journaliste pour Fergana News

Traduit du russe par Lorraine Lavollay
Rédactrice pour Novastan à Almaty

Édité par Jérémy Lonjon
Correspondant de Novastan à Almaty

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Kassym-Jomart Tokaïev et Noursoultan Nazarbaïev lors d’une réunion du parti présidentiel Nour-Otan en août 2019.
Elbasy.kz
Le politologue kazakh Daniyar Achimbaïev.
Wikimedia Commons
Le politologue kazakh Dossym Satpaïev le 19 novembre 2017 à Almaty.
Dosym Satpayev – Facebook
Askar Nourcha, expert politique kazakh.
Almaty Management University
Kassym-Jomart Tokaïev a succédé à Noursoultan Nazarbaïev suite au scrutin anticipé de juin 2019.
Elbasy.kz
Entre les deux présidents s’est installé un système basé davantage sur l’interaction que sur la rivalité.
Elbasy.kz
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