Kazakhstan Sémipalatinsk Street-art

Récit du Kazakhstan, le « Cri » du polygone nucléaire de Semipalatinsk

Cet article est extrait d'une série de reportages réalisés par le site d'information kazakh, Vlast.

Au début du mois de mai, Timour Noussimbekov, est parti en voyage d’exploration sur le territoire kazakh. Une grande partie de sa route a été partagée avec le peintre Pacha Kas. En plus de réaliser une étude pratique du pays, Pacha entreprenait un travail écologique de street-art à Pavlodar. En outre, le street-artiste d'Almaty a effectué un travail artistique sur le territoire du polygone nucléaire de Semipalatinsk. Ce reportage contient un texte et des photographies de la réalisation du travail de Pacha Kas, "Le Cri", sur le territoire du polygone nucléaire de Semipalatinsk.

« Derrière la fenêtre du wagon-dortoir défilent de rares maisons, des arbres dispersés, de fréquentes lignes à haute tensions, et des plaines, des plaines, des plaines… Derrière le dos métallique du train se présente une silencieuse désolation post-apocalyptique des petites villes kazakhes, de leurs gares et arrêts, et la magnificence muette d'une infinie étendue de steppes… 

Sur la route, Pacha Kas tombe malade. Dans cette étouffante journée de mai, le groupe jette enfin ses sacs, son chargement et son appareil dans le misérable appartement loué de la petite ville militaire de Kourchatov. Là, Pacha reste couché deux jours sur son tapis de sol, déshydraté, immobilisé et avec une forte température, sous des manteaux et son sac de couchage. A côté de lui se trouvent une bouteille d'eau, des médicaments, un bloc-note et un stylo. Comme à son habitude, le groupe Kino retentit des haut-parleurs de son ordinateur. «Безъядерная зона» de Tsoï est joué, et lorsqu'on se trouve dans le cœur arrêté d'une machine nucléaire soviétique, on ressens alors des sensations étranges. »

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« Ensuite, Pacha reprend des forces et dès lors nous partons dans la ville semi-fantomatique et surréaliste de Kourchatov pour acheter des médicaments, de la nourriture et de la peinture. Quelque part au loin brille le ruban argenté du fleuve Irtych. Au dessus de tout cela, un ciel infini et des nuages de la taille du Vatican ou de Monaco entreprennent tranquillement un exode de l'est vers l'ouest. »

Un lieu hérité de la période soviétique

« Notre but se situe à 70 km de notre immeuble khrouchtchevien, un but de fer et de béton sur la frontière Nord de la jadis ultra-secrète « zone expérimentale » P1. C’est une « oie » de 10 mètres (une construction en béton et en métal dans laquelle avaient été installés un appareil et des animaux de laboratoire pour mesurer la force nucléaire des explosions et leurs conséquences à l’époque des essais nucléaires), qui a été bâtie par des constructeurs militaires de l’Armée Soviétique à la fin des années 1940 et a été la première au monde en 1949 à voir le champignon jaune et rouge de la première bombe nucléaire de l’Union Soviétique. Suite à cette première explosion, l’oie était destinée à connaître encore des vagues de quelques centaines de bombes nucléaires et hydrogène sur le site du polygone nucléaire de Semipalatinsk. »

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« L’aurore n’a pas encore montré ses droits que nous avons déjà laissé derrière nous Kourchatov et des dizaines de kilomètres de steppes. Nous nous rapprochons de la frontière invisible derrière laquelle commence le polygone. La voiture saute sur les nids de poule et les fossés de la route de campagne. Nous enfilons les équipements spéciaux de protection et les bottes en caoutchouc. Quand nous arrivons à « l’oie », les premiers rayons de l’aurore commencent à jaillir à l’Est. En sortant de la voiture, nous mettons nos gants, les lunettes en plastique et les masques de protection. En quelques minutes, nous déposons notre chargement à côté du mur de l’oie. Les bidons et bombes de peinture, l’équipement d’alpiniste professionnel, les lentilles, les pinceaux, les rouleaux… »

Réalisation d'une oeuvre sous haute tension

« Pacha Kas ajuste sa ceinture et son baudrier, met son casque, jette des pots de peinture et des pinceaux dans son sac. Accroché aux cordes d’alpiniste traversant « l’oie » et fixée au corps en béton de la construction, Pacha monte lentement sur le toit. Il est encore loin de la guérison, sa température et sa toux n’ont pas encore été vaincues, c’est pourquoi ses mouvements sont plus lents que d’habitude. Quand il arrive sur le toit, il n’y reste que peu de temps : seulement pour jeter un coup d’œil et entreprendre la descente. Pacha descend doucement du toit avec le câble. Après avoir descendu quelques mètres, il suspend son mouvement, attrape la première bombe et trace les premiers marquages avec des mouvements vifs et aiguisés. La surface en béton commence lentement à renaître sous la forme d’un objet d’art, d’un manifeste, de ce que le peintre et les autres appelleront désormais « Le Cri ». »

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« Du sol, j’observe la silhouette en combinaison blanche et son casque jaune suspendue au câble se balancer périodiquement et brusquement à droite puis à gauche à cause des rafales du vent des steppes. Durant ces moments, Pacha est obligé d’interrompre son travail pour s’accrocher à la surface abimée du mur et maintenir son équilibre. Encore jusqu’au déjeuner, le ciel se traine des nuages noirs et une longue pluie glacée commence à tomber lorsque les brusques rafales de l’air sont remplacées par un ouragan. Il est impossible de tenir la caméra parce que le vent, de sa main invisible, essaye de me l’arracher et ne me laisse pas faire la mise au point, et les fréquentes gouttes de pluie couvrent immédiatement la lentille de l’objectif. Je trouve une vieille tranchée qui, plusieurs dizaines d’années auparavant, a un jour été creusée par un inconnu de l’Armée Rouge.

Dans la tranchée le vent est plus faible, mais je n’arrive pas à faire plus de 4-5 prises et seulement quelques secondes de vidéos, puisqu’à travers l’écran de ma caméra je vois Pacha, balancé de tous les côtés, frappé contre le mur, essayant de ses deux bras à s’accrocher à la peau en béton de « l’oie » sans résultat. Le vent est tellement puissant que le peintre, accroché au câble, est balancé comme s’il n’était pas plus lourd qu’un insecte. Nous arrivons à stabiliser Pacha à l’aide des cordes et des câbles de sécurité. L’averse rend difficile notre travail. La peinture, sous l’effet de la pluie, ne tient pas et dégouline sur la surface en béton, Pacha est alors contraint de faire plusieurs couches de peinture à plusieurs endroits et d’égaliser les contours sans cesse. Lorsqu’il n’y a plus de peinture dans son sac accroché à sa ceinture, il nous descend une corde à laquelle nous accrochons une nouvelle portion du liquide, des bombes et des pinceaux. »

La passion de l'art

« Pour se protéger de la pluie et du froid pénétrant, nous assemblons des mètres de film polyéthylène avec du scotch et nous emmitouflons dans ces « manteaux ». Pacha n’a pas la possibilité de profiter de cette protection et n’est pas d’accord pour descendre vers nous afin de faire une pause, se réchauffer ou grignoter. A n’importe quel instant, notre groupe peut être découvert par des personnes qui ne partagent pas notre passion pour le street-art, et alors le travail ne pourra pas être achevé. C’est pourquoi Pacha Kas ne descend pas, ne prend pas de petites pauses et, trace après trace, peinture après peinture, heure après heure, continue de « bomber » le mur ; il poursuit son travail. Après le déjeuner l’averse et l’ouragan disparaissent aussi soudainement qu’ils sont arrivés. Dans l’herbe, les insectes commencent à grésiller, quelque part au dessus de nous, dans la hauteur terne, des aigles royaux et des milans commencent à vadrouiller. »

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« Avec une nouvelle portion de peinture, nous mettons dans le paquet un sandwich et un tétra pak de Bios. Quelques minutes après, Pacha, se reposant sur le mur grâce à ses bottes en caoutchouc, accroché par des mousquetons à la corde et suspendu au dessus du sol, prend son petit-déjeuner tardivement en tenant dans une main une bombe de peinture et dans l’autre son sandwich.

Pacha descend seulement lorsque le soleil disparait derrière l’horizon. Sans se reposer ni prendre une pause, il est resté suspendu au câble pendant près de 14 heures. A la fin de ces séances le mur grisé de la construction s’est transformé à 70% en manifeste et en figure aujourd’hui devenus connus. »

Pacha Kas, un artiste déterminé

« Sur le chemin du retour pour Kourchatov, la nuit à travers la steppe, nous parlions, en prévision, des joies de la nourriture chaude et d’une installation chaleureuse à l’abri des ouragans, de la pluie et des moustiques, et le tapis de sol rectangulaire avec le coton du sac de couchage nous semblaient être un luxe incroyable à la limite de nos rêves. Notre groupe s’organisait pour le lendemain matin très tôt afin d’acheter les billets et quitter Kourchatov à tout jamais. Mais la nuit Pacha, à la lumière des photographies de son travail artistique, nous a annoncé que le travail n’était pas terminé comme il le fallait et nécessitait de retourner au polygone pour corriger les lignes, améliorer la profondeur des tons et mettre les touches finales. »

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« Le jour suivant, nous sommes revenus au polygone, et cette fois-ci ce n’était pas un ouragan et un mur de pluie qui nous attendaient, mais un soleil brûlant et une douce brise du Nord-Est. A la fin de son travail, lorsque Pacha s’est enfin détaché de ses mousquetons et câbles de sécurité, je remarquai que ses doigts tremblaient ou d’hypertension de ces dernières 24 heures ou de sa maladie non soignée.

Par la suite, le chemin fut long. De nouveau au Nord, puis à l’Est. Durant ces quelques dernières 24 heures nous avons traversé 1 500 kilomètres. Les trains vintage et les voitures sales avec des conducteurs fatalistes. Sur la route, le peintre d’Almaty Pacha Kas a principalement dormi et pris ses médicaments. Un matin, notre groupe dormant dans le coupé du train a été réveillé par les gardes-frontières kazakhs et un berger allemand. Ils ont vérifié nos papiers, le chien a reniflé nos pantalons poussiéreux et nos bottes tâchées de peinture sèche. Après ce rituel, les gardes-frontières nous ont souhaité bonne route. Et la route fut effectivement bonne. Elle passait d’abord par les champs verts et jaunes de Russie, puis a tourné vers le Sud-Est pour encore revenir vers les steppes kazakhes, puis filer sur quelques milliers de mètres vers les crêtes vertes et blanches comme la neige et les vallées de l’Altaï du Sud. »

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« Dans l’une des maisons en bois à la frontière de la République Populaire de Chine, le peintre Pacha Kas finalisait le brouillon de son montage vidéo réalisé sur le polygone. Se promenant à travers les bois et les jardins sauvages de l’Altaï, je pensais à cet étonnant espace et époque dans lesquels nous vivons. Dans l’étendue où il y a la place non seulement pour les paysages magnifiques et authentiques de l’Altaï, de Jungar Alatau et Trans-Ili Alatau. Dans l’étendue où il y a une place aussi, comme avant, aux immenses plaines, blessées, crasseuses, mutilées par les explosions nucléaires. Dans l’étendue où le polygone côtoie les ruines du goulag – les camps et les colonies des Karlag et Steplag. Dans l’étendue où à la place de la radiation des bombes nucléaires et hydrogènes soviétiques vient le temps des frappes toxiques systématiques des protons d'heptyl (carburant toxique).

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Là dans l’Altaï, je pensais non seulement aux paradoxes et oxymores de notre espace, mais aussi à cette surprenante époque dans laquelle, pour des raisons incompréhensibles, est apparu le jeune peintre d’une banlieue travailleuse d’Almaty, qui dit à lui seul ce que préfèrent taire ou ne pas penser 17 millions de ses concitoyens. »

Le street-art comme art contestataire

« Ce peintre transforme des notions et des valeurs perdues depuis longtemps, parait-il, en art contemporain et en culture du Kazakhstan. Il méprise la situation à la mode et la peur devant la répression progressiste. Dans chacun de ses nouveaux travaux, il démontre encore et encore son courage et son poétisme rebelle, et, comme si c’était facile, risque en passant non seulement son bien-être et sa prospérité, mais aussi sa propre santé et liberté. Je marchais et pensais « Peut-être a-t-il trop écouté toutes ces chansons à propos de l’étoile du nom de Soleil ? Ces chansons sur la zone non-nucléaire et sur ce lieu pour l’avancée, sur « hey, qui chantera si nous dormons ? » et sur les révolutions qu’exigent nos cœurs ? » Cet été des personnes pourront poser de telles questions là où Pacha a laissé des traces de peinture de toutes les couleurs par ses bombes et ses pinceaux. A Temirtaou, Almaty, Saint-Petersbourg, Pavlodar, Kourchatov, et, vraisemblablement, dans plusieurs autres villes et lieux habités. De telles pensées étranges pourront traverser un voyageur sur les sentiers sinueux des montagnes de l’Altaï. »

Traduit du russe par Laura Séré



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Tinour Noussimbekov
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