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Au Kazakhstan, le saïga accusé de menacer les cultures de blé

La petite antilope emblématique des steppes d’Asie centrale, menacée d’extinction, se retrouve confrontée à de nouvelles difficultés. Les agriculteurs du district de Yegindykol, au nord-ouest du Kazakhstan, l’accusent en effet de ravager leurs cultures de blé.

C’est une évolution inattendue de l’augmentation du nombre de saïgas. Ces derniers jours, plusieurs médias kazakhs ont donné la parole à des agriculteurs du nord-ouest du Kazakhstan, qui accusent cette antilope en voie d’extinction, vivant uniquement en Asie centrale, de menacer leurs récoltes de blé. Le 11 juin, la chaîne d’information kazakhe Channel 31 a diffusé un bref reportage. Des agriculteurs en appellent au gouvernement : selon eux, les antilopes menacent de saccager leurs récoltes. Si cela advenait, ils attendent des autorités deux mesures : des indemnisations et le déplacement des saïgas. Outre Channel 31, Khabar 24, une autre chaîne kazakhe, a également publié un reportage sur le sujet le 10 juin dernier. Toutes deux accompagnent leurs reportages de vidéos et photos montrant des groupes de saïgas galopant à travers des champs.

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Le saïga est reconnaissable entre mille grâce à son nez qui ressemble à une trompe. Vivant en Asie centrale depuis la préhistoire, son habitat naturel est de plus en plus occupé par des cultures du blé, élément clé de l’économie kazakhe, ce qui entraîne des tensions.

Pour l’instant, le gouvernement n’a pas annoncé d’indemnisations et conseille simplement aux agriculteurs d’installer des barrières autour de leurs champs. Problème :  les saïgas sont une espèce migratrice, ce qui pourrait rendre cette solution contre-productive sur le long terme. Actuellement, la multiplication des infrastructures rend plus difficiles leurs déplacements nord-sud, et les amène parfois à être bloqués dans certaines zones. Plus de barrières pourrait donc aggraver ce phénomène.

Pour pallier ce problème, le porte-parole du Comité des forêts et de la faune du Kazakhstan, Saken Dildakhmet, a annoncé la création d’une réserve naturelle pour les saïgas, a décrit Khabar 24 le 10 juin dernier. Celle-ci devrait être construite dans le district de Bokeiorda, dans le nord-ouest du Kazakhstan, non loin du district où les agriculteurs se sont plaints. Cette nouvelle souligne qu’il y a bien un problème de cohabitation entre les agriculteurs et les saïgas, pris au sérieux par le gouvernement.

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Toutefois, certains chiffres relatés par les agriculteurs sont difficiles à croire. Par exemple, l’un d’eux affirme dans le reportage de Khabar 24 qu’il y aurait plus de 500 000 saïgas dans la région. Le ministère de l’Écologie, dans un communiqué officiel le 11 juin dernier, a rappelé que la population des saïgas est estimée à 334 000 animaux, et ce dans l’ensemble du pays. Extrêmement fragiles, les saïgas sont en danger critique d’extinction selon l’UICN, l’organisation internationale de protection des espèces. Épizooties dévastatrices, changement climatique, réduction de leur lieu de vie, braconnage… La liste des menaces est longue.

2020, une année positive pour la préservation des saïgas

Pourtant, 2020 laissait entrevoir une lueur d’espoir pour les antilopes menacées. D’abord, avec du changement côté chinois. En effet, le saïga est en voie d’extinction notamment à cause du trafic de ses cornes. Réduites en poudre, elles sont utilisées dans la médecine traditionnelle chinoise. Ce qui a conduit au braconnage des mâles, les seuls à posséder des cornes. Or, les saïgas sont organisés en harem : un mâle est suivi par une vingtaine de femelles. Par conséquent, l’abattage d’un seul mâle conduit à une forte baisse des naissances.

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Début 2020, la Chine a retiré les cornes de saïgas de la liste des « médicaments » remboursés par l’État. Sans représenter une interdiction de leur commercialisation, cette décision va à rebours de la dynamique précédente. Depuis les années 1980 et l’ouverture de la Chine à l’étranger, un renforcement progressif des réseaux de braconnage à travers le monde s’est mis en place. Au moins la pandémie de coronavirus aura-t-elle laissé aux saïgas quelques mois de répit, avec la cessation des activités.

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Plus largement, le ministère de l’Écologie kazakh se dit confiant sur l’augmentation de la population des saïgas. Le 11 juin dernier, un communiqué a été publié, dans lequel il annonçait que le nombre de saïgas avait augmenté de 55 %. Cependant, les mêmes chiffres ont été publiés dans des documents datant de 2019. De quoi douter de la date précise de cette estimation, qui a pu être plus difficile à mener en raison de la pandémie, comme le suggère Khabar 24.

Les autorités commencent à se battre pour la protection des saïgas 

Sous l’URSS, des mesures de protection comme des bans ou des quotas étaient en place. À travers l’ensemble des Républiques soviétiques socialistes, la population de saïgas a atteint au meilleur de sa forme les deux millions d’animaux, comme l’a rapporté l’Agence France-Presse (AFP). À l’indépendance en 1991, cette législation a cessé d’être et les Kazakhs ont dû faire face à une sévère crise économique. Le trafic de saïgas a donc explosé, d’autant plus que la demande augmentait côté chinois.

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Aujourd’hui, les autorités kazakhes œuvrent de plus en plus pour la protection des saïgas, avec une législation de plus en plus fournie. Selon une ordonnance signée en juillet 2015, chasser le saïga ou le vendre est interdit depuis le 3 février 2020 jusqu’en 2023. Entre la signature et la mise en application, le Kazakhstan s’est doté des moyens de faire appliquer cette loi, avec des unités de protection de la faune, les Okthozooprom.

Cependant, comme l’a rapporté le média kazakh Tengrinews, ils sont largement en sous-effectif face à l’immensité du territoire à surveiller. Et payent parfois de leur vie la protection des saïgas : deux éco-gardes ont perdu la vie dans l’exercice de leurs fonctions suite à des affrontements avec des braconniers. La condamnation de ces derniers est tombée début 2020 : trois des braconniers ont été condamnés à la prison à vie, a relaté l’AFP le 21 février dernier.

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De son côté, le porte-parole du Comité des forêts et de la faune du Kazakhstan, Saken Dildakhmet, sensibilise au sort des saïgas en postant régulièrement des informations sur leur actualité sur sa page Facebook. S’il y a certes une part de mise en scène, ces clichés montrent que le saïga est en train de s’imposer comme un symbole. Un changement des représentations qui prend du temps.

Les ONG, en première ligne pour sensibiliser au sort des saïgas

Le travail de sensibilisation au sort des saïgas a d’abord été mené par des ONG. L’une des premières à s’engager est le WWF, en 1994. Son action consiste en partie à aider les habitants à diversifier leurs sources de revenus, pour qu’ils abandonnent le braconnage des saïgas.

Plus récemment, en 2006, la Saïga Conservation Association a également été fondée. Entièrement dédiée aux saïgas, l’ONG a pour but de mieux faire connaître cet animal hors du commun. Ses actions ciblent les jeunes vivant dans les zones d’habitat des saïgas, avec par exemple des ateliers dans les écoles. Ils ont également participé à la création de la journée internationale des saïgas, le 20 mai, date à laquelle les saïgas commencent à mettre bas.

Cependant, les écarts de perception sur le sort des saïgas restent grands. Par exemple, en 2015, la visite du président kazakh Noursoultan Nazarbaïev en Europe a coïncidé avec une épidémie dévastatrice des saïgas. Dans un article paru en novembre 2015, le média kazakh Informburo s’est alors étonné que les médias occidentaux couvrent bien plus l’épizootie que les accords conclus avec leur président, soulignant par-là les écarts de perception sur l’importance de cet animal.

Héloïse Dross
Rédactrice pour Novastan

Relu par Aline Cordier Simonneau

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Le saïga, une espèce en voie de disparition, est maintenant au coeur d’une querelle avec des agriculteurs kazakhs (illustration).
Igor Shpilenok/ Flickr
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