Politologue Satpaïev

« Au Kazakhstan, les dirigeants pensent contrôler le présent, mais ils ont perdu l’avenir »

À la suite de l’élection présidentielle au Kazakhstan, le politologue kazakh Dossym Satpaïev donne son point de vue sur la réaction du pouvoir en place face aux protestations, sur l’état de l’opposition et sur les perspectives politiques dans le pays.

Novastan reprend et traduit un article initialement paru sur le média en ligne spécialisé sur l’Asie centrale, Open Asia.

Après la démission surprise de Noursoultan Nazarbaïev le 19 mars dernier et l’annonce de l’élection présidentielle anticipée, des rassemblements ont eu lieu au Kazakhstan, accompagnés d’arrestations. De grands rassemblements et manifestations ont eu lieu le 9 juin dernier, le jour de l’élection anticipée, et les jours suivants. Selon le ministère de l’Intérieur, environ 4 000 personnes ont été arrêtées entre le 9 et le 12 juin 2019. Parmi eux, 975 ont écopé de sanctions administratives.

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« Les organisations internationales ne se font pas d’illusions sur cette élection. Le 9 juin, les rapports de l’OSCE indiquaient que la campagne électorale était à peine perceptible. Lorsque les médias internationaux ont rendu compte des élections, ils n’ont pas montré de photos des élections elles-mêmes, mais de rassemblements et d’arrestations », analyse le politologue kazakh Dossym Satpaïev pour Open Asia, le 21 juin dernier. Bien que l’OSCE ait qualifié les élections de transparentes et de légitimes, elle a également relevé l’atmosphère de forte pression exercée par les dirigeants. L’organisation a également signalé que les autorités avaient eu recours à la violence envers les manifestants.

Un pluralisme de façade

Pour Dossym Satpaïev, les dirigeants du Kazakhstan souhaitaient contrôler le processus électoral afin de le présenter au public mondial comme légitime et pluraliste. Leurs stratèges politiques « ont essayé de déjouer tout le monde » en permettant notamment à une femme et à un « véritable opposant » de se présenter. « Un certain nombre de violations ont été constatées dans des bureaux de vote le jour de l’élection, mais aucun des candidats n’a fait de déclaration. Ce n’était pas leur rôle. Leur tâche principale consistait à créer un pluralisme de façade », souligne le politologue.

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Dossym Satpaïev a également souligné que même le scrutin de sortie avait eu lieu sous le contrôle des dirigeants et pouvait donc être qualifié de « faux ». Il n’y a pas eu d’opposition significative au Kazakhstan depuis longtemps. « Les dirigeants font tout pour qu’aucune opposition ne puisse surgir. Une véritable transition ne pourra avoir lieu que lorsque Noursoultan Nazarbaïev quittera la scène politique. C’est à ce moment-là que l’on verra apparaître des bugs dans le système », estime Dossym Satpaïev. L’élection du comédien Volodymir Zelensky à la tête de l’Ukraine a également eu une influence sur la présidentielle kazakhe. Ce facteur a permis de mettre fin à la vieille opposition au Kazakhstan et les gens attendent désormais de nouveaux visages sur la scène politique.

Marathon Almaty Banderole

Selon Dossym Satpaïev, la différence la plus nette par rapport aux élections précédentes réside dans l’engagement des citoyens. Ainsi, l’élimination du sondage post-électoral a été compensée par la présence d’observateurs indépendants. « Autre élément nouveau : les dirigeants kazakhs se sont inspirées de techniques de provocation utilisées en Russie pour décrédibiliser les manifestants. C’est notamment le cas des titouchki, faux manifestants rémunérés par le gouvernement pour créer des troubles. Cela n’existait pas auparavant. Pour autant, créer le désordre au sein de manifestants disposés à discuter pacifiquement avec les dirigeants était une erreur. Par naïveté, les dirigeants pensent contrôler le présent, mais je pense qu’ils ont perdu l’avenir », juge le politologue.

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Dossym Satpaïev estime que les dirigeants ne comprennent pas que la société a changé. Et cela ne date pas de la démission de Noursoultan Nazarbaïev. Les choses avaient déjà changé après les événements de 2011 à Janaozen, une grève durement réprimée ayant fait officiellement 17 victimes. Déjà en 2006, des affrontements entre la police et les habitants s’étaient déroulés dans le quartier de Chanyrak à Almaty, la capitale économique du pays. Les habitants du quartier protestaient alors contre la démolition de logements déclarés illégaux par un tribunal local. Tout ces éléments montrent que la population du Kazakhstan ne compte plus se laisser faire.

Une nouvelle opposition portée par la jeunesse

Le politologue kazakh estime que l’ère de la vieille opposition est révolue. Il y a maintenant une nouvelle opposition sur la scène politique, plus fragmentée. Il paraît pourtant peu probable que quelque chose comme un noyau unifié de l’opposition soit en mesure d’émerger à l’heure actuelle. Des initiatives sont prises sur les réseaux sociaux sous l’impulsion de mouvements tels que Oyan Qazaqstan (« Debout Kazakhstan ») ou Qazaq Koktemi (« Printemps kazakh »). Ces groupes sont étroitement surveillés et leurs actions, très encadrées, voire réprimées. « Le pouvoir se bat contre une minorité active, présente dans les manifestations. Il ne comprend pas que l’adversaire principal est la protestation passive. Je dis toujours que nous ressemblons à l’Union soviétique. Le Parti communiste de l’Union soviétique comptait des millions de membres. Mais beaucoup d’entre eux ont fini par soutenir Boris Eltsine, le premier président de la Fédération de Russie », explique Dossym Satpaïev.

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Le politologue souligne également que les citoyens ne craignent plus le système et exigent le respect de leurs droits. Dans son livre Cocktail Molotov publié en 2014, il expliquait déjà que la jeunesse kazakhe était bien plus politisée qu’à d’autres époques. Les politologues « officiels », de leur côté, s’efforçaient de persuader la société que les jeunes du Kazakhstan, en particulier ceux des villes, ne s’intéressaient pas à la politique. « Après le 19 mars, les dirigeants ont dû se rendre compte que toutes leurs idées selon lesquelles la génération d’indépendance leur fait entièrement confiance est un mythe. Ce fut un choc pour eux que la jeunesse des villes en particulier ait activement protesté », résume Dossym Satpaïev.

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Pour Dossym Satpaïev, les dirigeants ont fait un mauvais calcul, bien que l’élection ait été préparée depuis 2016. La présidentielle a rendu actifs de nouveaux groupes militants, inconnus des autorités et déterminés à manifester. Selon Dossym Satpaïev, le gouvernement a réagi de manière inappropriée à un mouvement qu’il n’avait pas prévu. Et cela n’a fait qu’aggraver la situation. « Soudain, tout le monde, y compris des personnes apolitiques, a compris qu’ils étaient vulnérables, que le système pourrait les punir demain pour avoir simplement exprimé leurs opinions. »

Quelles perspectives pour la politique kazakhe ?

Cependant, pour le politologue kazakh, le mouvement de protestation ne peut pas vivre uniquement d’émotions. La création d’un mouvement politique est un processus technique qui doit respecter certaines normes. Le mandat de cinq ans de Kassym-Jomart Tokaïev, le président actuellement en exercice, peut être imprévisible. Si Noursoultan Nazarbaïev reste actif politiquement pendant ces cinq années, son successeur sera probablement en poste jusqu’à la fin de son mandat.

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« Reste la question du rôle que Dariga Nazarbaïeva peut jouer. Si son père quitte l’arène politique, l’élite tentera soit de faire de Kassym-Jomart Tokaïev le président du statu quo, ou un processus s’enclenchera dans lequel le président actuel démissionnera de son plein gré. Ensuite, la fille du président a une chance, certes hypothétique, de devenir chef de l’État. Ce serait un piège pour les dirigeants du Kazakhstan. Contrairement à Kassym-Jomart Tokaïev, Dariga Nazarbaïeva est contestée à la fois au sein de la société, mais aussi auprès de l’élite. Cela pourrait entraîner une scission au plus haut niveau de l’État », prédit Dossym Satpaïev. Lorsque Noursoultan Nazarbaïev s’en ira, la lutte pour le pouvoir commencera.

Tokaïev Président Kazakhstan Suffrages

Le politologue s’attend à ce que les États-Unis et l’Union européenne coopèrent de bonne grâce avec Kassym-Jomart Tokaïev,qui, selon eux, contrôle la situation dans le pays. L’UE a récemment lancé une stratégie européenne en Asie centrale qui ne donne pas la priorité aux droits de l’homme. « Certains politiciens européens sont devenus plus tolérants à cet égard et travaillent avec ce qui existe, sans être trop regardant », conclut Dossym Satpaïev. En d’autres termes, à l’heure actuelle, les conditions ne sont pas réunies pour changer la situation politique au Kazakhstan de l’extérieur. Et, dans le même temps, les manifestations dans le pays, dans leur forme actuelle, fragmentées et peu organisées, peuvent difficilement conduire à un changement politique majeur dans l’immédiat.

Aïman Kodar
Journaliste pour Open Asia

Traduit du russe et édité par la rédaction

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Le politologue kazakh Dossym Satpaïev le 19 novembre 2017 à Almaty
Dosym Satpayev – Facebook
Lors du marathon d’Almaty le 21 avril dernier, une banderole affiche : « Tu ne peux échapper à la vérité »
rukh2k19 – Instagram
Kassym-Jomart Tokaïev a été élu président du Kazakhstan le 9 juin dernier avec plus de 70% des suffrages.
Kremlin.ru
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