La tendre indifférence du monde Kazakhstan Film Adilkhan Yerzhadov

Cinéma : deux amants kazakhs face à la splendide cruauté du monde

Partager avec

Selectionné dans la catégorie “Un Certain Regard” à Cannes, le réalisateur kazakh Adilkhan Yerzhanov présente depuis le 24 octobre dans les salles françaises son film “La Tendre Indifférence du monde”. Une histoire poétique d’amour et de déceptions dans une société cruelle et corrompue.

Une goutte de sang sur une fleur blanche au milieu des prairies kazakhes. Une violente bagarre dans un champ pour quelques billets pariés. La scène d’ouverture de “La Tendre Indifférence du monde”, splendide tableau réaliste, montre déjà le paradoxe de notre monde, beau dans sa cruauté.

Cette scène annonce un film où cette contradiction tragique va poursuivre deux êtres purs, deux villageois confrontés à la corruption de la société. Dans une robe rouge qu’elle arborera durant presque tout le film, Saltanat (Dinara Baktybaïeva) est un bijou d’élégance que son ami d’enfance Kuandyk (Kuandyk Dyussembaïev) essaye de saisir. Dans ses esquisses, il la dessine comme s’il savait que la beauté ne dure pas dans ce monde impitoyable. L’homme est enfermé dans son rôle de paysan simplet qu’il n’est qu’aux yeux des autres. En réalité, Kuandyk est un poète, un homme inspiré par ses lectures des romans de Stendhal ou Shakespeare et qui suivra Saltanat jusqu’à la ville pour la protéger.

Un couple face au monde corrompu par l’argent

La beauté du film réside dans des plans graphiques, inspirés directement d’œuvres de peinture réaliste. Ici, des policiers reprennent la pose de paysans dans La Sieste de Jean-François Millet. Là, Saltanat devient un personnage d’Edward Hopper dans une chambre au soleil couchant. Si l’art est présent partout dans le film, c’est voulu. Comme l’a expliqué à Novastan son réalisateur Adilkhan Yerzhanov, “Saltanat cherche le salut à travers la beauté de l’art. Le salut du monde laid qui l’entoure”.

Novastan est le seul site en français et en allemand sur l'Asie centrale. Entièrement associatif, il fonctionne grâce à votre participation. Nous sommes indépendants et pour le rester, nous avons besoin de vous ! Vous pouvez nous soutenir à partir de 2 euros par mois, ou en devenant membre par ici.

Lire aussi sur Novastan : Brève histoire du cinéma kazakh, de Shaken Aimanov à Emir Baigazin

La jeune femme doit en effet se rendre à Almaty, l’ancienne capitale kazakhe, pour épouser un entrepreneur, censé sauver sa mère criblée de dettes après le suicide de son père. Kuandyk, en amoureux discret et loyal, l’accompagne pour sauver cette femme qui est sa seule raison de vivre. Dans une scène poétique, il l’emmène à Paris à travers des dessins à la craie sur un mur, assis sur des chaises qui feront office d’avion. “Paris est le centre de la peinture et du cinéma, avec une grande histoire. C’est un certain signe de l’évasion”, explique Adilkhan Yerzhanov. “C’est pour cette raison que Saltanat veut aller là bas. Et Kuandyk permet à ce rêve de se réaliser. Ou au moins, fait semblant”.

Lire aussi sur Novastan : Avec ‘Leçons d’harmonie’, le cinéma kazakh passe des ténèbres à la lumière

Pour s’évader de ses problèmes d’argent et de division sociale, Saltanat ne peut en effet que s’appuyer sur l’art et sa beauté. L’art dans la littérature qu’elle lit, l’art dans les dessins de Kuandyk ou même dans la beauté de la nature. “L’art, c’est quand quelqu’un de malheureux cherche la consolation et le bonheur dans son travail. C’est pour cela que l’art existe et qu’il prend toujours racine dans la misère”, estime le réalisateur. “C’est pour cela que dans mon travail la laide réalité et l’art sont toujours proches”.

Une légende de la steppe

Face à cette société cruelle, les deux amants sont pris au piège, rejouant le mythe de Sisyphe. Comme dans l’essai homonyme d’Albert Camus, Kuandyk et Saltanat sont condamnés à faire face à l’absurdité du monde, à ses obstacles perpétuels. L’auteur français inspire le réalisateur, jusque dans le titre du film, tiré d’une phrase de L’Étranger.

Envie d'Asie centrale dans votre boîte mail ? Inscrivez-vous gratuitement à notre newsletter hebdomadaire par ici.

Lire aussi sur Novastan : Novastan devient partenaire de « La tendre indifférence du monde »

Face à la mafia, à la corruption bureaucratique généralisée, aux menaces de mariage arrangé pour Saltanat, le couple est dans une chute perpétuelle. Sortes de Roméo et Juliette, ils sont des opprimés face à un système injuste où seul l’argent compte. L’histoire est inspirée de la légende de la steppe de Kozy-Korpesh et Bayan-Sulu, deux amants que leurs destins séparent. “C’est les mêmes problèmes : les hommes riches et la division sociale, précise Adilkhan Yerzhanov. “J’ai juste transféré le folklore vers la ville”.

Une situation qui rappelle également le Kazakhstan actuel, rongé par la corruption. Interrogé si son film critique son pays natal, Adilkhan Yerzhanov répond en laissant une porte ouverte à toutes les interprétations. “Mes films sont sur une personne et ses choix. Peut-être que c’est ainsi dans toutes les sociétés. Peut-être que dans certaines, c’est un peu différent”.

Clara Marchaud

Envie d'Asie centrale dans votre boîte mail ? Inscrivez-vous gratuitement à notre newsletter hebdomadaire par ici.
Novastan est devenu partenaire média de « La tendre indifférence du monde », du réalisateur kazakh Adilkhan Yerzhadov.
Arizona Distribution
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *