Astana Kazakhstan Capitale Neige Bâtiments

D’Astana à Nur-Sultan : “on entre dans un degré supérieur de sacralisation de Nazarbaïev”

Le changement de nom d’Astana en Nur-Sultan annonce une sacralisation du premier président du Kazakhstan Noursoultan Nazarbaïev, selon le chercheur spécialiste de la ville Adrien Fauve.

Après un règne d’une trentaine d’années, le premier président du Kazakhstan indépendant Noursoultan Nazarbaïev a annoncé sa démission le 19 mars dernier. Le lendemain, Kassym-Jomart Tokaïev, président du Sénat et diplomate de formation, le remplace, respectant la constitution du pays.

Lire aussi sur Novastan : Quel Kazakhstan après Noursoultan Nazarbaïev ?

La première décision de cet ancien directeur général du bureau de l’ONU à Genève a fait beaucoup de bruit dans le pays comme à l’étranger. Astana, la capitale du Kazakhstan depuis 1997, devient Nur-Sultan en hommage au prénom du premier président. Capitale la plus froide du monde au milieu des steppes, Astana a été modernisée et modifiée tout au long du règne de Noursoultan Nazarbaïev. Ce n’est donc pas un hasard si Kassym-Jomart Tokaïev a décidé le jour de son inauguration de la renommer. Pour analyser ce choix, Novastan s’est entretenu avec Adrien Fauve, chercheur à Paris Sud et spécialiste de la ville.

Novastan : La première décision du nouveau président du Kazakhstan Kassym-Jomart Tokaïev a été de renommer Astana. Pourquoi débuter son mandat par un geste aussi symbolique ?

Adrien Fauve : C’est d’abord un geste de loyauté vis-à-vis de Noursoultan Nazarbaïev. Dans une certaine mesure, il l’a choisi comme président par intérim, certes, mais aussi comme deuxième président du Kazakhstan. Pour l’instant, Kassym-Jomart Tokaïev le remercie et lui donne un statut très important en donnant son nom à la capitale.

Pour autant, renommer les villes et plus largement les éléments urbains n’est pas une nouveauté au Kazakhstan…

Oui, effectivement, le fait de changer les toponymes, les noms des lieux, des grandes villes mais aussi des avenues s’est produit assez souvent dans l’histoire du pays. D’abord dans les années 1990, après l’indépendance, on a “kazakhisé” un certain nombre de lieux, par exemple, le nom des grandes villes. L’idée était de privilégier une graphie et une forme linguistique en kazakh, face au russe. Aktioubinsk est devenue Aktioubé, Tchimkent s’est transformé en Chimkent. Le but de cette “kazakhisation” était d’ancrer symboliquement le territoire dans l’indépendance.

Novastan est le seul site en français et en allemand sur l'Asie centrale. Entièrement associatif, il fonctionne grâce à votre participation. Nous sommes indépendants et pour le rester, nous avons besoin de vous ! Vous pouvez nous soutenir à partir de 2 euros par mois, ou en devenant membre par ici.

Mais nommer des villes d’après le nom de personnes est une pratique qui se faisait déjà à l’époque soviétique. Beaucoup de villes ont porté le nom de grands dirigeants comme Leningrad, Stalingrad, Pétersbourg ou Petrograd qui était la ville de Pierre Le Grand, Ekaterinbourg, la ville de Catherine II. Au Kazakhstan, Pavlodar veut dire “le don de Paul”. C’est plus religieux et ça vient de la période tsariste mais c’est bien le nom d’une personne.

De plus, la ville d’Astana elle-même a changé plusieurs fois de noms…

Oui, la ville a eu cinq noms différents jusqu’à aujourd’hui. C’était Akmolinsk au XIXème siècle, au moment de la fondation du fort cosaque dans les années 1830. La ville devient Tselinograd, “la ville des terres vierges”, à partir des années 1960 et jusqu’à la fin de l’époque soviétique. Après l’indépendance, le nom est kazakhisé en Akmola en 1992. À partir de 1997 quand elle devient la capitale, elle s’appelle Astana, qui veut simplement dire capitale en kazakh. Et maintenant, elle s’appelle Nur-Sultan, avec un tiret qui n’est pas exactement la graphie du prénom du président Noursoultan Nazarbaïev. C’est une façon d’introduire une petite différence.

Lire aussi sur Novastan : Quand Astana devient encore plus futuriste sous l’objectif d’un photographe français

En quoi Astana a-t-elle eu une place clé dans la politique menée par Noursoultan Nazarbaïev depuis 30 ans ?

Astana est un des grands projets modernisateurs de son oeuvre. D’abord, la capitale a été utilisée pour centraliser l’État souverain, pour créer un centre politique avec des institutions regroupées et avec un fonctionnement un peu différent d’Almaty (l’ancienne capitale, ndlr). Astana, c’est aussi le lieu de la sacralisation de Noursoultan Nazarbaeïv. Il y a donc un lien très fort entre son leadership et la ville, par son palais présidentiel évidemment mais aussi par le fait que le jour d’Astana, le 6 juillet, coïncide avec son anniversaire. Cela passe aussi par la scénographie en haut de la tour Bayterek où l’on présente l’empreinte de sa main.

Bayterek Astana Kazakhstan Tour

De plus, la capitale a une forte dimension politique pour le régime car c’est un endroit à partir duquel on a produit l’identité nationale. Astana est donc devenue un des principaux référents identitaires, on la retrouve sur beaucoup de supports pour banaliser l’identité nationale au quotidien : sur des chocolats, des vodkas, des cafés, les billets de banque, les timbres. La compagnie aérienne et l’équipe de foot s’appellent aussi Astana.

Renommer les lieux, cela permet également d’inscrire la politique dans l’espace public ?

Comme l’explique très bien Julien Thorez dans ses travaux de géographe, renommer permet d’ancrer l’idée nationale dans le territoire. C’est ce qu’il appelle la “construction territoriale de l’indépendance”. C’est d’abord rendre les frontières fonctionnelles, améliorer les réseaux de transports et les infrastructures mais c’est aussi ancrer symboliquement dans le territoire un certain nombre de noms, d’idées, de personnages, de valeurs, de références historiques. Ces références sont ensuite assimilées par les gens parce qu’ils pratiquent ces lieux, qu’ils utilisent les dénominations, qu’on en parle dans les manuels scolaires. Elles sont ré-utilisées dans la monnaie et dans les festivités officielles. C’est quelque chose qui n’est pas spécifique au Kazakhstan ou à l’Asie centrale. Au Turkménistan, pour donner un exemple régional, le port de Krasnovodsk est devenu Turkmenbashi en 1993, du nom “leader de la nation” le président Saparmourat Niazov.

Le nom de Noursoultan Nazarbaïev était-il déjà présent dans l’espace public?

Cela fait maintenant deux ans qu’une des artères principales d’Almaty, qui s’appelait avant Fourmanova, du nom de l’écrivain russe Dmitri Fourmanov, est devenue Nazarbaïeva, du nom du premier président. Il a quelques semaines à Chimkent, la troisième ville du pays, une avenue a été renommée Nazarbaïev. Mais Kassym-Jomart Tokaïev, le nouveau président par intérim, va plus loin et a demandé que dans toutes les villes qui sont des centres régionaux, on renomme l’artère principale Nazarbaïev.

Envie d'Asie centrale dans votre boîte mail ? Inscrivez-vous gratuitement à notre newsletter hebdomadaire en cliquant ici.

Au-delà du nom de Nazarbaeïv, le premier président est très présent dans l’espace public. Cela a commencé par de grandes affiches pas toujours permanentes, ensuite progressivement on a installé des statues de plus en plus ambitieuses. D’abord dans des petites localités, notamment là où Noursoultan Nazarbaïev est né à Chemolgan, ensuite à Almaty puis à Astana. Plus tard, des citations ont été inscrites au fronton de certains bâtiments publics, puis l’Université Nazarbaeïv a été fondée et enfin une grande montagne est devenue le “pic Noursoultan”. C’est un processus qui s’est accéléré au moment du 70ème anniversaire de Noursoultan Nazarbaïev en 2010. C’est aussi le moment où constitutionnellement il a obtenu un statut particulier, celui de leader de la nation.

Lire aussi sur Novastan : Kazakhstan: Astana fête ses 20 ans

Plus largement, depuis les années 2000, il y a eu un nombre de vecteurs pour diffuser dans le quotidien des Kazakhs le prénom du président : par des banques, des cafés, des entreprises et même par des biens de consommation courante ont commencé à s’appeler “Nour-quelque chose”. Le principal parti, le parti présidentiel, c’est Nour-Otan. Cela fait donc maintenant un moment que le nom du président était présent mais c’était par petites touches. Aujourd’hui, on entre dans une deuxième phase.

Est-ce que ce changement de nom annonce une sacralisation prochaine de Noursoultan Nazarbaïev ?

Absolument, on entre dans un degré supérieur de sacralisation de la figure du président Noursoultan Nazarbaïev. Dans ce cadre, il faudra être très attentifs aux comparaisons avec Ouzbékistan, puisqu’en arrivant au pouvoir, Chavkat Mirzioïev a organisé en grandes pompes les funérailles d’Islam Karimov. Comme Kassym-Jomart Tokaïev, il a valorisé son prédécesseur mais on voit bien aussi qu’il s’en est détaché dans une certaine mesure avec le temps. Il faudra donc regarder dans les prochaines semaines, les prochains mois les agissements de Kassym-Jomart Tokaïev.

Y a-t-il eu beaucoup d’opposition face à ce changement de nom ?

Les protestations sont limitées. Après des manifestations contre le changement de nom, il y a eu une vingtaine de personnes arrêtées à Astana et plusieurs dizaines à Almaty. Il y a deux choses qui expliquent cette faible mobilisation. D’abord, Noursoultan Nazarbaïev a démissionné à la veille de Norouz, le nouvel an kazakh. Ce n’est pas pour rien qu’il a choisi cette date, les Kazakhs sont peut-être partis à l’étranger ou restent en famille à cette période. C’est comme si on faisait ça en France pendant la période de Noël et du Nouvel An.

Astana Palais Kazakhstan

Deuxièmement, il y a un coup sur les opposants. On ne peut pas aller manifester dans la rue sans être poursuivi ou arrêté et la législation a été durcie dans ce sens depuis une quinzaine d’années. Par ailleurs, l’opposition au sens de force politique structurée, à travers des partis politiques et des élus dans les institutions locales ou nationales, est de moins en moins présente car le parti présidentiel Nour-Otan occupe l’espace politique. Par des mécanismes variés, des modifications du code électoral et des procès, les figures d’opposition ont été évincées du jeu politique. Tout ceci explique la faible opposition au changement de nom de la capitale.

Propos recueillis par Clara Marchaud
Rédactrice pour Novastan

Si vous avez aimé cet article, n'hésitez pas à nous suivre sur Twitter, Facebook, Telegram, Linkedin ou Instagram ! Vous pouvez également vous inscrire pour recevoir notre newsletter hebdomadaire ou nous soutenir en devenant membre de la communauté Novastan.

Astana est encore aujourd’hui largement une capitale administrative, plus de 20 ans après sa création.
Clara Marchaud
La tour Bayterek à Astana au Kazakhstan est devenu le symbole de la capitale.
Clara Marchaud
Vue sur le palais présidentiel à Astana
Arthur Fouchère
Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *