Des vertes et des pas mûres

Abbas Kabish uli, un auteur kazakh plutôt unique en son genre montre la réalité politique à travers ses textes. Son écriture complexe masque une critique souvent acerbe et sévère de la vie politique du Kazakhstan, révélant les difficultés dans lesquelles son peuple se trouve.

S’il a pu nous sembler qu’Abbas Kabish uli apparaissait comme un auteur plutôt singulier dans son pays, ce n’est pas seulement parce qu’il ose se mêler de la chose politique à travers ses textes, dont l’écriture complexe masque en réalité une critique souvent acerbe de la vie politique du Kazakhstan, révélant les difficultés du peuple. Pas non plus, parce qu’il écrit fréquemment pour un journal d’opposition à sensibilité très kazakhe, Jas Alash, qui se veut l’héritier des premiers mouvements indépendantistes.

Parce qu’il est en effet d’autres auteurs engagés, et que ceux-ci n’ont jamais réellement délaissé la chose politique, et se souciant du peuple, arrivent parfois même à en inquiéter le pouvoir, à le forcer à reculer. Citons le poète Mukhtar Shakhanov , ancien compagnon de Tchingiz Aïtmatov , dont les interventions sur le statut de la langue kazakhe, ou sur les grandes orientations politiques du gouvernement sont toujours très remarquées. Il sait fédérer autour de ses prises de paroles un large éventail de ce que la société kazakhe comprend d’intellectuels au sens noble du terme. Citons encore Mukhtar Maghaouine , immense auteur et également l’héritier d’une tradition littéraire nationale, qui a su dans ses textes traiter de l’histoire de son peuple, plus librement que ne l’aurait pu un historien notamment pendant l’époque soviétique (comme il l’évoque dans la nouvelle « Khos aghash »).

Abbas Kabish uli se distingue tout d’abord par le choix de la satire, de la caricature littéraire dans un espace où elle ne fait souvent pas rire et n’apparaît pas légitime à certains. Il se distingue également par son ancrage dans le quotidien, le choix de sujets non pas historiques mais contemporains, l’intérêt pour l’évènement vécu par ses concitoyens. Ainsi le montre ce texte dont les thèmes sont la distance entre le coût de la vie quotidienne et l’attitude des élites, leur obsession pour les distinctions et le ridicule qui naît de cette situation. On penserait alors à Molière. D’autant plus que la langue souvent proche de l’oralité, du dialogue, est truculente, et que l’auteur sait emprunter à la manière de parler, faire vivre le verbe, donner voix à un peuple.


Сet article écrit en Kazakh par Abbas Kabish uli a été précédemment publié sur Jas Alash (№14 (15784) jeudi 21 février 2013). Nous le republions avec l'accord de l'auteur.

S’il m’est permis de prétendre m’y connaître en quoi que ce soit, il n’y a pas de plus grande imposture que de donner ordres et médailles, gloire et renommée à ces gens qui ne se distinguent que par la manie des honneurs et des vestons. Le problème ne tient pas aux caractères de ces distinctions et de ces titres, mais bien à qui et pour quelle raison ils reviennent. Qu’il y ait des individus, qui n’aspirent à la renommée ni en état d’éveil ni même en rêve, qui se réveillent en effroi si s’immiscent dans leur rêve l’ordre de la patrie, ou un quelconque titre honorifique c’est à n’en pas douter. Parce qu’ils savent parfaitement qu’ils n’en ont pas même besoin pour 5 centimes. Savoir cela leur suffit amplement. Et ceux qui n’en savent rien …   Oh, pour ceux-là, il n’est pas même besoin de mentionner les ordres et médailles d’en haut, ce sont les lettres de crédit de bas échelon délivrées par les Akims municipaux  qu’ils recherchent, avidement avec nostalgie, pour lesquels ils se languissent, perdant de leur vivant le goût du rire et des jeux, comme le taureau que dérange un œstre  trépigne, comme la vache qui cherche à chasser des taons s’agite, oh, les pauvres âmes, ils n’en peuvent plus de tenir en place debout, couché, aucune position ne leur est plus confortable. Par exemple, Dughaï, depuis un certain temps mon voisin, s’est complètement piqué de cette manie au cours des dernières années. Toujours est-il qu’il n’en a pas perdu le manger. Avec sa bedaine replète qu’il se plaît à caresser à ne plus pouvoir se gratter : « Il reste pas un endroit où je ne sois allé, rien que je n’ai dit, ou fait dire, ah les chiens, au minimum sont-il trop chiches pour même m’accorder le titre d’honorable habitant de notre bonne vieille rue Ivanov ! Je ne reçois pas autant de considération que cet Ivan Ivanov, que le diable même ne connaît pas ! S’ils continuent à chipoter de la manière, te dis-je, alors je m’en vais faire mes valises pour un autre pays de la CEI, par exemple pour la Russie de ces satanés Ivans » se plaint-il. A l’entendre nos fameux Ivans n’attendraient qu’à lui remettre les clés d’un nouvel appartement, et à le recevoir en grande trompe pour lui présenter une collation de bienvenue !

Da , mon cher Dughéké, tu m’as bien l’air de confondre SNG , Communauté des Etats Indépendants, avec SNG , Système National de Gratification. Si tu avais à traduire en Kazakh le sigle SNG, tu en ferais certainement le DGH, Département de Gratification des Honnêtes citoyens , cela serait bien de toi, j’en suis certain.  Quoi que tu penses, que tu dises, tu peux t’en remettre à ta liberté démocratique, chez nous la démocratie est comme un sapin verdoyant pour le nouvel an comme pour l’année ancienne. Bref une merveille, libre à loisir de penser ce que tu veux, parfaitement libre de tout dire, labbaï ! Par contre, je n’ai idée ni de la valeur ni du poids de tes ordres et médailles de la CEI, c’est là toute la question, l’embrouille ! Da, dès qu’il s’agit d’embrouille, Dughéké, tu n’en fais pas gorge chaude …  comment dirai-je … c’est bien là, voilà, tu as vu, qu’on trouve plus les mots, qu’ils viennent à manquer … ta-a-ak … Chong … comme disent les Kirghiz, et à la kazakh … Hum ! Verte ! Exact, j’ai trouvé, une embrouille bien verte (en voir des vertes et des pas mures) ! Parce que, tu l’as probablement toi-même entendu ou lu, cette CEI, il y a pas une quinzaine, trois semaines… bon, ne nous encombrons pas à faire le compte exact des  semaines, qu’est-ce après tout qu’une semaine, une quinzaine, toujours est-il que notre président Nurékéng, ou plutôt M. Nursultan Abish uli Nazarbaev s’est vu, à leur manière de dire, remettre le prix d’employé honorifique des chemins de fer de la CEI (“Почетный железнодорожник СНГ”). Cette décoration lui convenait parfaitement, il fallait pour sûr qu’elle lui soit attribuée. Un point c’est tout, on a alors vu le prix des billets de chemin de fer augmenter de 12 pourcent, autrement dit si tôt fait renchérir ! Si cela n’est pas une embrouille bien verte, alors quoi ?! Hum ? … « Les billets ont renchéri avant » dis-tu ? Avant qui ? … « Avant que notre Nuréké reçoivent cette distinction » ?… Tu en sais beaucoup à ce que je vois. Mais n’oppose pas ton « avant » à mon « après ». Pour ce que j’en sais, ici « avant » et « après » sont comme deux jumeaux : Que cette distinction ait été attribuée en hommage au renchérissement de nos billets de chemin de fer, ou que ce soit nos billets de chemin de fer qui aient renchéri en hommage à la remise de cette distinction, notre embrouille bien verte en reste une pas très mûre et bien aigre, pas de différence, compris ?

Ainsi en est-il ! Par chez nous, il n’y a pas de mots plus précieux que  « renchérir ». Dire « abattement » c’est employer des mots bon-marchés, par exemple, mon petit-fils de vingt-et-un ans n’en a pas entendu de tel en vingt-et-un années de vie. D’où l’aurait-il entendu ? Ce pauvre mot n’est-il pas resté à la traîne faute d’avoir pu passer le seuil de notre indépendance ? Pour parler à la manière de nos savants étymologistes, « abattement » c’est un mot d’hier, aujourd’hui un archaïsme !

Auprès du Président n’est-il pas arrivé en qualité de conseiller à l’économie de notre pays  un certain Tony Blair, un noble britannique, nous avons alors entendu que les « abattements » remonteraient la pente, et que les « renchérissements »redescendraient dans le creux,  Dughéké, et depuis deux ans ont passé, n’est-ce pas ? « Je ne sais pas » ?! Aïe, ton compte est bon : ignorant de ce qu’il est bon à connaître, tu te contentes de ce qui est inutile à savoir !

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Exact, il y a également des questions qui me restent obscures. Par exemple, je ne sais trop ni d’où, ni de qui Toniékéng reçoit  des tengués par brassés, mais je sais que des comme toi et des comme moi n’en sont pas encore à porter des vêtements avec des poches.

Ceci dit, Dughéké, tu auras peut-être entendu que le salaire que notre frangin Blair reçoit du Kazakhstan, de 5 millions de tengués par jour au départ, a ensuite grimpé du double, pas vrai ? Eh, ainsi soit-il ! Alors maintenant fais-moi la grâce de répondre à cette question : toi, un professeur de qualité, alors, dis voir, ton salaire en est à combien de milliers de tengués ? « 60 000 tengués » … t’en as pour 2 000 tengués par jour. Bien, voilà, voilà… Tous les professeurs du Kazakhstan doivent en un mois n’arriver qu’à grand peine à ce que ce Tony gagne tranquillement en un jour, pas vrai ?!

Voilà … Toniékéng à peine tiré d’affaire avec le gouvernement de l’Angleterre et en fin de course, sur la demande de notre président arrive nous faire notre affaire en qualité de conseiller… juste, chez nous qui n’aura pas fait conseiller, du Russe Iavlansky  à l’Américain Giffen  on aura vu nombre de « sages », ceci dit, pour ne pas nous y tromper,  d’après moi, nous avons tous pensé que Mister Blair devait bien être au fait de ses affaires. Ce que nous en pensions, nous n’en avons pas démordu. Pourtant la folle escalade des prix, le renchérissement se poursuit. Il s’intensifie, les prix s’enflamment, ainsi en cette nouvelle année 2013 les choses n’en restent pas à nos billets de chemin de fer, tout ce qui tient aux denrées alimentaires, les loyers… bon, s’il me fallait en faire la liste, cela ne tiendrait pas même dans un cahier, tout a déjà commencé avec une belle inflation ! Ou bien, Toniékéng ne sait-il pas comment s’y prendre pour renflouer l’économie du Kazakhstan en train de couler, par où commencer pour la tirer de l’avant, chôme-t-il ? Il se dit probablement qu’il ferait bien de rentrer chez lui et de ne pas trop l’ouvrir…  A présent, il doit bien être le seul individu à être si irremplaçable qu’il touche par jour  dix millions de tengués du Kazakhstan! Pour tout dire, ce sera une sacré fête que d’apprendre son inscription au fameux Guinness book des records !

Avec cela, Dughéké, à en juger à la fureur de notre inflation, je me dis que ta Communauté des Etats Indépendants ne doit  attendre que l’occasion de généreusement remettre à notre Nurékéng le prix de « travailleur émérite de la CEI », ou bien de « communal’shik émérite de la CEI » ou toutes autres distinctions du même ordre ! Si on en arrive là, prend garde : c’est alors que le diablotin des embrouilles pas mûres mettra bas !

Abbas Kabish uli

Texte d’introduction et traduction du Kazakh par Jérémie Cantaloube

Sources :

1. Abbas Kabish uli est né le 9 avril 1935 dans l’oblast du Kazakhstan oriental. Il est satiriste, écrivain, et lauréat du prix international « Alash ». (Wikipedia)
2. Mukhtar Shakhanov, né le 2 Juillet 1942 à Otrar, Kazakhstan, est un illustre écrivain Kazakh, juriste et ambassadeur du Kazakhstan au Kirghizstan. Il est également membre de la chambre basse du parlement, Majilis,  ainsi que l’éditeur en chef du magasine « Jalin ». Il est connu dans son pays pour ses articles, qui ont contribué à élever l’attention du public en faveur de la nécessité de protéger la mer d’Aral, ce qui lui a également valu une reconnaissance internationale, son nom est également associé à son rôle dans la direction de la commission d’enquête sur la tragédie de « Jeltoqsan » les émeutes de Décembre 1986 au Kazakhstan (Wikipedia)
3. Tchingiz Aïtmatov est un écrivain soviétique et kirghiz né à Shéker (province de Talas, Kirghizistan, Union soviétique) le 10 décembre 1928 et mort à Nuremberg (Allemagne) le 10 juin 2008.
4. Mukhtar Maghaouin est un écrivain Kazakh et un journaliste. Il est né dans le district de Shubar-Tau dans la région de Semeï, l’actuel oblast du Kazakhstan oriental) le 2 Février 1940. Lorsqu’il fut cité par les experts en études soviétiques occidentaux dans un livre édité par Edward Allworth comme un écrivain nationaliste Kazakh en 1973, son nom fut inscrit sur une liste noire par les responsables du PC local. La majorité de ces écrits les plus connus n’ont été publiés qu’après la chute de l’URSS dans une version non censurée.
5. Un Akim désigne le chef d’une administration locale au Kazakhstan et au Kirghizstan Au Kazakhstan il s’agit du chef d’un Akimat, c'est-à-dire une administration municipale, de district ou bien provinciale, qui occupe les fonctions de représentant du Président. Dans les provinces et les villes, les Akims sont désignés par le Président sur conseil du Premier Ministre. (Wikipedia)
6. (Entomologie) Insectes diptères ressemblant à de grosses mouches, parasites des animaux quadrupèdes et appartenant au genre Œstrus.
7. En russe dans le texte.
8. СНГ(Содружество Независимых Государств), en russe dans le texte, acronyme désignant la CEI (Communauté des états indépendants)
9. СНГ (Система Награждения Господ), Jeux de mot basé sur une abréviation pensée par l’auteur : Système de Gratification des Citoyens.
10. ТМД (Тыраштарды Марапаттау Департаментi), en kazakh dans le texte : Département à la Gratification des Honnêtes Citoyens.
11. Gorge chaude, fauconnerie, chaire encore chaude donnée à l’oiseau, l’auteur utilise un terme similaire « шып-шырға »
12. La nouvelle de la formation par M. Blair d'une équipe de conseiller pour dispenser des consultations aux autorités kazakhes sur les réformes économiques, a été annoncée par Daily Telegraph en 2011. Tony Blair et le Président kazakh ont fait connaissance en l'an 2000 et sont en contact depuis lors ; ils se connaissent assez bien, ce qui justifie le choix de Blair en tant que conseiller en matière de réformes économiques et de modernisation politique. Concernant la rémunération de M. Blair, Daily Telegraph avançait un chiffre de 8 millions de livres sterling par an (12,6 millions de dollars) cependant son porte-parole n'a pas confirmé ces informations. (© 2005-2013 La Voix de la Russie) http://french.ruvr.ru/2011/10/24/59223384.html
13. Grigori Alekseïevitch Iavlinski, né le 10 avril 1952 à Lviv, République socialiste soviétique d'Ukraine, est un homme politique russe. Le rôle de Iavlinski se révéla un peu avant la fin du règne de Mikhaïl Gorbatchev. Dès ce moment, il participa avec Mikhaïl Zadornov et Alexeï Mikhaïlov à l'élaboration du programme de réformes économiques "500 jours" qui fut présenté à Boris Eltsine pour réformer l'économie russe. Ce programme devait permettre de passer à une économie de type capitaliste en 500 jours. (Wikipedia)
14. James Giffen : le terme Kаzаkhgаtе fait référence au scandale au tourd de James Giffen, un home d’affaire américain et pendant un temps conseiller du président du Kazakhstan Nursultan Nazarbayev. Des procureurs aux Etats-Unis accusèrent  Giffen d’avoir remis des pots de vin au président Nazarbayev et à Nurlan Balgimbayev, premier ministre de l’époque, afin de s’assurer la signature de contrats concernant les champs pétroliers de Tengiz en faveur d’entreprises occidentales dans les années 90. (Wikipedia)
15. Почетный сельхозработник СНГ
16. Почетный коммунальщик СНГ

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