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Élection présidentielle au Kazakhstan : l’opposition se cherche une place

A deux jours de l’élection présidentielle kazakhe, tout semble joué d’avance avec la victoire annoncée du successeur de Noursoultan Nazarbaïev, Kassym-Jomart Tokaïev. Cependant, si les candidats alternatifs sont presque inaudibles, la grogne monte, notamment sur Internet.

Tout semble entendu pour l’élection présidentielle kazakhe du 9 juin prochain. Kassym-Jomart Tokaïev, président par intérim successeur désigné de l’ancien président Noursoultan Nazarbaïev, devrait l’emporter haut la main. Pourtant, une question se pose pour les différents candidats concurrents du favori : comment exister dans une campagne plutôt calme et marquée par un certain désintérêt de la part des citoyens ? Alors que les médias comme les futurs électeurs s’intéressent assez peu aux contenus des différents programmes, les challengers doivent avoir recours à des effets de communication afin de faire avancer leurs idées.

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Sept candidats sont actuellement en lice pour cette élection présidentielle kazakhe, la première en l’absence de Noursoultan Nazarbaïev qui a démissionné après trois décennies à la tête de l’État. Mais six d’entre eux sont quasiment invisibles dans un espace public largement dominé par Kassym-Jomart Tokaïev, grand favori du scrutin. Ainsi, les challengers s’évertuent à trouver d’autres moyens pour faire entendre leur message.

Démocratie de façade ou réel pluralisme ?

Par exemple, le candidat communiste, Jambyl Akhmetbekov, n’a pas manqué de se parer d’une écharpe rouge aux couleurs de son parti lors du seul et unique débat télévisé, organisé le 29 mai dernier. Mais c’est par quelques déclarations qui n’ont pas manqué de créer la polémique qu’il a choisi de faire parler de lui. Outre une grande réforme fiscale à mener, fer de lance de son programme, Jambyl Akhmetbekov a attiré l’attention par sa proposition de « créer un Facebook kazakh » afin de « lutter contre l’imposition des valeurs occidentales ». Faisant ici référence à la « culture gay » et la « détérioration des rapports parents-enfants ».

Affiche Candidat Akhmetbekov

De son côté, Daniya Yespaïeva a choisi de mettre en avant le fait qu’elle est la première femme à participer à une élection présidentielle au Kazakhstan. Porteuse d’un programme libéral, elle affirme en effet qu’une présidence féminine permettrait de mettre fin à la corruption, son cheval de bataille dans cette campagne. Mais, à l’image de la quasi-totalité des candidats, Daniya Yespaïeva ne cherche pas à remettre en cause le système politique actuellement en place au Kazakhstan, qui a permis selon elle d’assurer le respect des langues, des cultures et des traditions tout en garantissant l’unité nationale. Elle a également utilisé son nom pour promouvoir sa candidature, ce dernier étant composé du mot « oui » en langue russe (« da »), kazakhe (« ya ») et anglaise (« yes ») : DA-ni-YA YES-païeva.

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Si des nuances entre des candidats prônant davantage de libéralisme, d’autres souhaitant une forme de retour à des valeurs plus conservatrices existent, peu de critiques sont formulées à l’égard du pouvoir en place et de Kassym-Jomart Tokaïev. De ce point de vue, seul Amirjan Kossanov semble sortir un peu du lot. Communicant beaucoup par le biais des réseaux sociaux, le candidat du mouvement Oult-Tagdyry  est le seul à demander la libération des prisonniers politiques et à vouloir modifier la Constitution du Kazakhstan. « Je dis toujours que nous avons tout au Kazakhstan : pétrole gaz, minéraux… Mais il y a trois choses que nous n’avons pas : la liberté, la vérité et la justice. » Il s’est notamment emparé d’un des slogans des manifestants qui ont défilé pour demander des élections libres au début du mois de mai.

« Tu ne peux échapper à la vérité »

De fait, l’opposition au candidat du pouvoir s’exprime davantage hors des candidats « d’opposition ». Des mouvements de contestations inédits dans le plus grand pays d’Asie centrale ont eu lieu depuis le mois d’avril. A travers des actions symboliques et par le biais des réseaux sociaux, ces mouvements constituent pour le gouvernement une vraie menace, si l’on en juge par la féroce répression qui s’abat sur eux.

Tout a commencé avec une banderole un dimanche de marathon à Almaty. Le 21 avril dernier, des activistes ont déployé une banderole sur le parcours de l’épreuve avec les mots suivants : « Tu ne peux échapper à la vérité ». Il s’agit en fait d’un jeu de mots en langue russe avec le mot « courir » que l’on traduira par « échapper » dans le contexte. Les militants à l’origine de cette action défiant le pouvoir ont écopé de 15 jours de prison et sont depuis à l’origine d’un mouvement essentiellement actif sur les réseaux sociaux et par le biais d’actions symboliques dans les grandes villes du pays.

Marathon Almaty Banderole

Le slogan de la banderole s’est transformé en cri de ralliement pour les opposants, principalement parmi la jeunesse des grandes villes qui s’est rassemblée le 1er mai dernier dans le parc central d’Almaty avant de subir une forte répression et des arrestations arbitraires. Le mouvement s’est petit à petit déplacé sur Internet avec des actions plus symboliques.

Lire aussi sur Novastan : Les citoyens kazakhs manifestent contre une mainmise du pouvoir sur l’élection présidentielle

C’est ainsi que s’est organisé par le biais de Facebook et d’Instagram un concours encourageant les opposants au pouvoir à courir de la rue Nazarbaïev à la rue Pravda (« vérité » en russe), symbolisant ainsi leur refus du système en place et leur volonté de rupture avec le passé, pour des élections justes et plus de démocratie. De même, un hashtag #менояндым (« je me suis réveillé » en kazakh) a été lancé sur Instagram et Twitter : il a permis aux internautes de critiquer les politique mises en œuvre, de mettre l’accent sur les problèmes du pays (« je me suis réveillé dans un pays où la démocratie n’existe pas »).

La jeunesse investit les rues d’Almaty et réclame le changement

La montée de la contestation a été accompagnée d’une importante répression. Le 9 mai dernier, la quasi-totalité des réseaux sociaux ont été bloqués dans le pays. Plusieurs cartes SIM ont également été totalement bloquées, particulièrement dans le centre d’Almaty, l’ancienne capitale. Les autorités ont cherché à tuer dans l’œuf toute tentative de rassemblement contestataire en marge des célébrations du Jour de la Victoire, les célébrations de la fin de la Seconde Guerre mondiale dans les anciens pays soviétiques.

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Cette organisation en ligne est un fait nouveau et offre un terrain propice à de nouvelles formes d’actions originales, sortes de pieds de nez aux autorités qui répondent uniquement par la répression aux revendications des manifestants. Le 29 mai dernier, la statue du musicien Viktor Tsoï, un des symboles de la ville d’Almaty et lui-même réfractaire à l’autorité de son vivant, a été affublée d’une affiche affichant simplement le mot « peremen », « changement » en russe. Toutes ces actions d’un genre nouveau sont autant de signes que la jeunesse des grandes villes du Kazakhstan n’est plus prête à se satisfaire de la situation actuelle et que le futur pouvoir, quel qu’il soit, devra tenir compte de cette évolution dans les mentalités. Le mouvement s’est d’ailleurs donné un nom « qazaq koktemi », soit le « printemps kazakh ».

Nouvelle action symbolique : Almaty, la statue de l’artiste soviétique Viktor Tsoï a été affublée d’une pancarte réclamant le changement

Il est encore trop tôt pour dire si ces mouvements de contestation se poursuivront après l’échéance du 9 juin. Le sentiment que l’élection serait jouée d’avance est aujourd’hui très répandu dans la société kazakhe. L’absence de sondages d’opinions, légalement complexes à mettre en place, laisse cependant planer le doute sur l’ampleur de cette victoire annoncée. Ainsi, si Kassym-Jomart Tokaïev reste le grand favori de ces élections, les partis d’opposition ont encore la possibilité de s’insérer dans un paysage politique récemment ouvert par le départ de Noursoultan Nazarbaïev.

Au-delà de savoir qui sera le successeur de ce dernier, la principale interrogation de ce scrutin est de savoir s’il sera en mesure d’assurer la stabilité dans le plus grand pays d’Asie centrale, et à quel prix.

La rédaction

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Alors que l’élection présidentielle du 9 juin semble jouée d’avance, l’opinion publique manifeste sur Internet et d’autres actions. Ici, une pancarte demandant du changement (Peremen) a été ajoutée à la statue de Viktor Tsoï à Almaty
Capture d'écran Instagram / rukh2k19
L’affiche du candidat communiste, Jambyl Akhmetbekov
La rédaction
Lors du marathon d’Almaty le 21 avril dernier, une banderole affiche : « Tu ne peux échapper à la vérité »
rukh2k19 – Instagram
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