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Karlygash, ou l’hospitalité kazakhe

Ecrivain, chercheur et ancien militaire, René Cagnat est l'auteur de nombreux ouvrages sur l'Asie centrale. Nous publions ici, avec son aimable autorisation, l'un des ses souvenirs de voyage.

Dans les années 90, juste après la chute de l’URSS, j’ai eu la chance de servir en ambassade en Asie centrale. Je me suis vite aperçu que cette vaste contrée était  souvent devenue, après 70 ans d’Union soviétique, une terra incognita et qu’il fallait y mener une véritable exploration. Ainsi fis-je, de l’Aral au Pamir,  avec un merveilleux 4×4 Toyota qui me permettait de me faufiler partout entre  dunes de sable ou congères…

Ce fut une période extraordinaire à vivre, en particulier par mes rencontres : la population  avait gardé, malgré les épreuves, sa fraîcheur et sa gentillesse d’antan, telles que les rapporte par exemple Ella Maillart. Je connus ainsi toutes sortes d’aventures décrites notamment dans « La Rumeur des steppes

Le pays centre-asiatique qui, alors, me fascina le plus fut le Kazakhstan. J’aimais ses steppes argentées, ses cavaliers inlassables, ses femmes séduisantes, mais surtout l’équipée que représentait, en ce temps, toute traversée de ce pays de Mille et une Nuits. La misère y étant extrême, les populations, pour survivre, en particulier chez les nomades, pratiquaient à nouveau le brigandage, ce qui pimentait le franchissement de certaines régions. J’avais sous mon siège un magnifique colt Makarov et il m’arriva, une fois, de tirer en l’air, le bras hors de la portière, pour décourager les cavaliers qui, sur une mauvaise piste,  rattrapaient mon véhicule…

Mais, maintenant, je ne vais pas raconter ces « campagnes » qui, de toute façon, ne correspondent plus au Kazakhstan actuel : en vingt ans, il est devenu un pays stable, prospère,  presque accueillant. Je vais seulement vous conter, ce soir, un épisode secret que j’ai gardé bien au chaud au fond de mon cœur. Je le révèle aujourd’hui tant, à mon avis, il évoque l’hospitalité et, en même temps, l’honneur et la dignité du peuple kazakh.

Par un beau jour d’automne, au volant de ma chère Toyota (la coquille du colimaçon…), je rentrais d’une expédition dans l’Aral où  des soucis administratifs avaient retardé mon départ. Je savais que je ne pourrais atteindre, le soir, Kzyl Orda où m’attendaient le confort relatif, mais surtout la sécurité d’une auberge. Comme j’y étais accoutumé, je me mis à chercher, deux heures avant la tombée de la nuit, un refuge sûr, loin des brigands, dans ce désert immense du Kyzylkoum (le sable rouge en turc). J’avisai sur la droite, presque à l’horizon, une zone collinaire. Un chemin à peine tracé semblait y mener.  En le suivant, j’ai serpenté, sur une dizaine de kilomètres,  au travers de bosquets épars de saxaouls. Une fois les collines atteintes, tout changea. Je suivis entre elles un vallon presque verdoyant  : les premières pluies automnales avaient revigoré une végétation d’arbustres, presque un maquis. « Nous aurons un bivouac agreste », ai-je pensé. A peine cette idée me traversa-t-elle l’esprit que je vis monter une fumée au-dessus de la plaine qui s’ouvrait devant moi de l’autre côté des collines. J’arrête le moteur. Coup de jumelles. Je discerne dans une clairière une jolie yourte kazakhe en feutre parcouru de motifs traditionnels ; autour, quelques chèvres, deux vaches et des moutons. C’était paisible à souhait : je décidai de demander l’hospitalité au maître de céans, ce qui revenait à me mettre sous sa protection.

Pour n’inquiéter personne, j’arrêtai ma jeep à bonne distance et me rendis à pied vers le campement, le colt dans la poche quand même. Tout, à l’entour, respirait l’ordre et la propreté : un beau zhaïloo (un campement d’été en kazakh et kyrgyz), bien entretenu !  Arrivé près de la yourte que dorait  la lumière du soir, j’entendis à l’intérieur des voix d’enfants. Je m’arrêtai devant l’entrée recouverte par une superbe tenture portant un dessin ancestral : peut-être le tamga (le signe, le sceau) du clan local.

 Pozhalouista (s'il vous plait), dis-je en russe à haute et intelligible voix. Dans la yourte les conversations cessèrent. Une main souleva un côté de la tenture et une  Kazakhe apparut avec  un air surpris qui la rendait encore plus belle. Elle était assez grande, bien proportionnée avec un visage ambré où, comme l’eau au confluent de  rivières,  l’indéfinissable finesse asiatique se mêlait ou se juxtaposait de ci de là à la régularité presque grecque des traits touraniens. La trentaine, peut-être…  Sous la paupière étirée le regard était sombre, intense. Le chignon ramenant les cheveux en arrière dénotait une superbe chevelure « aile de corbeau ». Sa mise très simple de maîtresse de zhaïloo était d’une netteté méticuleuse. Deux petites filles, blondinettes dans les cinq ans-trois ans, se serraient contre elle.

Aussi étonné que ces charmantes personnes, je perdis un peu contenance :

« Gospozha, Madame – dis-je en russe comme si je m’adressais à une comtesse – je viens demander à votre mari l’hospitalité.

  • Gospodine, Monsieur ; répondit-elle sur le même ton, mon mari ramène ses troupeaux à soixante kilomètres d’ici et sera chez nous dans deux jours. Je crois deviner que vous êtes étranger ?
  • Parfaitement, je suis français… ».

Une intense stupéfaction marqua son visage. Après un long silence, elle répondit dans un français très hésitant, désuet mais correct :

« Pardonnez mon émoi, Monsieur : vous êtes le premier Français dont je fais  connaissance. C’est comme si vous tombiez du ciel ! »

C’était à mon tour d’être abasourdi : ici, en plein Kyzylkoum une telle rencontre !

Mais je me repris :

« Si votre mari est absent et si vous êtes seule, je ne peux rester ici : je vais continuer mon chemin ».

Ma réponse sembla l’atterrer. Elle regarda vers le sol, réfléchit,  puis, tout à trac, me fixant droit dans les yeux  :

« Non, je dois vous recevoir en tout bien tout honneur. Il serait dangereux que vous continuiez. Le pays n’est pas sûr. Ici, même en l’absence de mon époux  Sayan (nom masculin kazakh signifiant croc, canine), vous serez sous sa protection car tout le monde le connaît, le respecte et le redoute…

Entrez !  dit-elle, en écartant la tenture. Je m’appelle Karlygach ».

Je m’exécutai en prenant bien soin de pénétrer dans la yourte du pied droit (entrer du pied gauche est une offense et porte malheur). et en pensant que je m’engageais dans une bien sombre affaire…

L’intérieur de la yourte était très pauvre : il y avait tout juste ce qu’il fallait de  djer-teucheuk (couverture matelassée de soie) pour supporter cet automne un peu frisquet.  Karlygach prépara le thé tout en m’expliquant sa situation. Après de bonnes études littéraires à Almaty, elle était devenue professeur de russe et de français dans un collège de Tchimkent. Elle y fit la connaissance de son futur mari, jeune fonctionnaire plein d’avenir. Ils se marièrent juste quand l’effondrement de l’URSS et la crise survinrent. Sayan avait perdu son poste et le salaire de sa femme ne pouvait suffire pour subvenir à leurs besoins : il  décida donc de rejoindre son clan dans le Kyzylkoum et de s’y adonner à l’élevage. Ni Karlygach, ni Sayan n’avaient perdu le contact des leurs et, avec le soutien familial, s’adaptèrent vite. Sayan, excellent cavalier, de belle lignée, s’imposa aisément, devenant une sorte de chef local. Ici, c’était son coin de désert. Il y nomadisait avec ses troupeaux à partir d’un village situé « tout près » à cinquante kilomètres. Il aurait à y retourner pour l’hiver. Les affaires allaient mieux, mais ils connaissaient encore une certaine gêne.

Karlygach avait donc dû abandonner son enseignement et ses études universitaires en français. Mais elle avait gardé ses livres et ceux d’une bibliothèque désaffectée. Elle me montra les quelques romans qu’elle avait emportés ce printemps avant la transhumance. Il s’agissait d’éditions soviétiques en français d’auteurs bien vus par les communistes :   Flaubert, Barbusse et surtout Romain Rolland qu’elle semblait affectionner et dont elle lisait présentement le récit Colas Breugnon. Mon lointain cousinage avec cet homme de lettres l’impressionna beaucoup ; je lui montrai la page de son livre où l’auteur traite gentiment le menuisier Cagnat d’ « avale-tout-cru »… Tout ceci sous la yourte sur les franges du Kyzylkoum ! 

Je partageai leur maigre repas de laitages et de céréales : les enfants comme leur Maman semblaient parfaitement en profiter. Je m’aperçus que la fille aînée comprenait déjà quelques mots de français ! Puis Karlygach, à la nuit tombante, sous les premières étoiles, me conduisit vers l’emplacement de bivouac qu’elle m’avait choisi à 500 mètres de la yourte « pour respecter les convenances ». Il dominait la plaine où, ce soir, me dit-elle, il devrait y avoir un « feu d’artifice » résultant du départ d’une fusée à Baïkonour à une centaine de kilomètres de là. « Si vous me promettez de vous conduire en gentleman, je vous tiendrai compagnie ici pour y assister ». J’acquiesçai d’un hochement de tête… à grand regret ! Et elle partit s’occuper des enfants.

Elle revint alors que, dans le ciel, des myriades d’étoiles chassaient l’obscurité et s’assit sans façon à côté de moi. Comme il faisait un peu frais je lui mis sur les épaules mon blouson. Mon bras resta  autour de ses épaules… J’espérais qu’elle se serrerait un peu contre moi pour se tenir au chaud. Il n’en fut rien ! Elle resta bien droite, de marbre…

Le feu d’artifice se faisant attendre, nous parlâmes… littérature ! Comme elle lisait « Le feu » de Barbusse, j’évoquais, non sans malice,  ce chapitre où le héros du récit, retardé par de terribles tempêtes de neige, n’a plus qu’une nuit de permission à passer chez lui auprès de sa jeune épouse. Sur le chemin de sa ferme isolée dans la campagne, il rencontre,  dans la bourrasque, deux autres « poilus », trempés, transis comme lui. Pas question, dans ces conditions, de les abandonner. Arrivé devant sa maison, il les invite à passer la nuit sachant pourtant qu’il ne dispose, l’hiver, que d’une seule pièce chauffée. Le mauvais temps oblige les camarades à accepter. Ils se réchauffent, se restaurent et veulent partir par respect pour le jeune couple. Mais la tempête a redoublé. On leur demande de rester, ce qu’ils sont bien obligés de faire et dorment dans un coin de la salle commune. Au matin les trois « poilus » repartent pour le front dont ils ne reviendront pas…

Je demandais à Karlygach ce qu’elle en pensait : « le devoir d’hospitalité est sacré » fut sa seule réponse.

Nous ne parlâmes jamais de Sayan qui reste pour moi une énigme.

Finalement le tir de la fusée embrasa l’horizon vers le nord  d’un immense flash, la lueur montant dans le ciel avec des reflets oranges-jaunes persistants : impression d’aurore boréale démultipliant l’espace grisâtre qu’elle révélait à nos pieds. Nous n’étions plus sur Terre mais quelque part sur un astre en proie aux mystères cosmiques.

 

fusée lumière explosion espace Kazakhstan Baykounour

 

La chute n’en fut que plus dure lorsque Karlygach se leva…

« Demain, vous devrez partir aux aurores car, il se peut, j’aurai des visites…Bien sûr, je parlerai à Sayan de votre passage : il approuvera mon hospitalité qui correspond aux usages. Mais j’aime autant qu’il y ait le moins de témoignages possibles : mon homme est tellement imprévisible ! ».

Je la raccompagnai jusqu’à l’entrée de son logis et, jusqu’au bout fidèle à l’image de « gentleman » qu’elle m’avait imposée, je lui fis le baise-main : le seul contact que j’eus d’elle…

A l’aube, elle était devant sa yourte pour mon départ : impeccable, bien coiffée, impassible. Elle me donna un petit paquet : des provisions pour la journée. Je lui offris « Le Grand Meaulnes » que j’avais choisi pour cette expédition comme compagnon de route.

« Adieu, René – me dit-elle, d’une voix un peu sèche-. Il vaudra mieux ne jamais se revoir »…

Je m’inclinai et m’en fus.

Je la vis une dernière fois dans mon rétroviseur : elle était toujours près de sa yourte et, je crois, essuya une larme…

Voilà, tout est dit !

Puis-je revenir, Karlygach ?

 

René Cagnat

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