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Kazakhstan : il y a 35 ans, un « Tchernobyl » pétrolier à Tengiz

Il y a presque 35 ans, en juin 1985, sur les bords de la Caspienne, une catastrophe technologique inoubliable se produisait sur le forage n°37 du champ pétrolier de Tengiz, dans l’ouest du Kazakhstan. L’accident, à l’époque dissimulé à la population, aurait pu rayer la région de la carte. Une catastrophe souvent comparée à la tragédie de Tchernobyl survenue l’année d’après.

Novastan reprend et traduit un article initialement publié le 10 avril 2015 par le média kazakh Caravan.

Du temps du pouvoir soviétique, on dissimulait souvent les catastrophes de grande ampleur. Tous les organes de l’URSS s’y appliquaient, jusqu’au Comité de Sécurité d’État, bien connu par son acronyme KGB, et au Comité Central du Parti Communiste, le KPSS. Plusieurs décennies après la liquidation de la plus grande fontaine de gaz et de pétrole de l’histoire à Tengiz, dans l’ouest du Kazakhstan, les langues se délient enfin. Les liquidateurs osent évoquer les incroyables difficultés auxquelles ils ont dû faire face en ce jour funeste du 23 juin 1985.

Impossible de s’approcher de l’immense torche incandescente pour l’éteindre : la terre brûlait littéralement sous les pieds. Les tenues spéciales des pompiers et des protivofontanshiks, la brigade spécialisée dans l’obturation des puits de forage pétrolier ou gazier, s’enflammaient sous la chaleur.

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L’environnement a subi des dégâts colossaux. Des milliers d’oiseaux sont morts brûlés en volant au-dessus du feu. De gigantesques volumes de pétrole et de gaz soufré ont été dispersés dans l’environnement, empoisonnant tout ce qui vivait aux alentours.

23 juin 1985, le jour de la catastrophe

Pour remonter le fil de l’histoire, il faut revenir en juin 1985. Des travailleurs du pétrole, des géophysiciens et des foreurs venant de toute l’Union soviétique tentent de finir dans les meilleurs délais le programme de tests et d’exploration par sondages géotechniques profonds dont la finalité est l’exploitation du bassin pétrolifère de Tengiz.

Carte Tengiz Kazakhstan

L’emplacement du puits de forage exploratoire n°37 du consortium basé à Balyqshy, Embaneft’, a été défini pour déterminer précisément la structure géologique sous-jacente et estimer les réserves de pétrole. Les spécialistes doivent alors composer avec des conditions anormales de haute pression de couche et de grande concentration en sulfure d’hydrogène.

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« C’était le 23 juin 1985, le forage se déroulait normalement, sans écart par rapport aux prescriptions techniques », raconte Viatcheslav Ljubin, alors chef de la division des pompiers de la région (oblast) de Gouriev (aujourd’hui Atyraou dans l’ouest du Kazakhstan), il dirigeait le bataillon de pompiers du forage n°37- Tengiz. « À 14 h 20, à une profondeur de 4 467 mètres, le forage des deux derniers mètres a commencé à poser des problèmes, on a observé une absorption des boues de forage », un phénomène indésirable car ces boues sont essentielles pour poursuivre le forage.

Une première mondiale

« On n’a pas réussi à résoudre le problème. À 15 h 30, une fontaine incontrôlable de gaz et de pétrole d’une hauteur de plus de 200 mètres s’est embrasée. En 12 minutes, les constructions métalliques de la tour de forage se sont déformées à cause de la température et sont tombées », poursuit le pompier.

La chaleur se faisait sentir à une distance considérable du puits de pétrole embrasé, et brûlait sur 450 à 500 mètres carrés, se souvient Viatcheslav Ljubin. « Nous étions confrontés à quelque chose dont nous ne savions pas encore comment venir à bout. Il n’existait alors pas de documentation sur les tactiques d’extinction de fontaine gazo-pétrolière dans une configuration aussi délicate, en l’occurrence une haute teneur en sulfure d’hydrogène et une haute pression dans le forage. »

De fait, à l’époque, les techniques n’étaient pas vraiment adaptées à ce genre de situation. Il est devenu évident que la poursuite des travaux sur le forage serait très difficile et de longue haleine. Pour la prise de décisions, un état-major a été formé, rejoint par des représentants de différents services avec, en guise de chef, le premier suppléant du ministre de la Production pétrolière de l’URSS Valeri Igrevski. Ce dernier n’était pas un simple fonctionnaire mais un scientifique renommé, un des plus grands spécialistes au monde de l’obturation des grandes fontaines de pétrole et de gaz.

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En premier lieu, les pompiers devaient sécuriser le travail des agents spécialisés dans l’obturation des fontaines, en l’occurrence la recherche de la position de l’embouchure du forage ainsi que le nettoyage des débris métalliques.

Comme le feu sur le forage avait pris une forme pulvérisée, les divisons de protivofontanshiks ne pouvaient travailler efficacement sans que la construction métallique incandescente soit refroidie avec de l’eau. « Il fallait une quantité énorme d’eau, mais dans le raïon (district) du forage, il n’y en avait pas », fait remarquer Viatcheslav Ljubin.

Les pompiers tombaient dans des trous brûlants

« On s’est attelé à la construction d’un aqueduc de 13 kilomètres de long ainsi que de bassins artificiels. Les protivofontanshiks ont travaillé couverts par les pompiers, qui à l’aide de leurs lances arrosaient l’espace autour du puits de forage et de la construction métallique. La situation a vraiment exigé des efforts immenses, de la bravoure et même de l’héroïsme. La température de l’air atteignait 100 degrés ! », décrit Viatcheslav Ljubin.

Les lances à incendie en fonctionnement s’enflammaient et brûlaient comme des bougies. Les gens tombaient dans des accidents de terrain remplis d’eau bouillante, leur causant des brûlures sévères. En raison de la température très élevée et de la haute teneur en sels, utilisés dans l’eau pour refroidir la bouche de forage, des cristaux se formaient rapidement et bouchaient les ouvertures des lances à incendie.

En plus de cela, les gens ont dû subir les effets de l’acide sulfurique issu de la réaction entre l’eau et les produits de combustion. Il a été décidé d’envoyer un groupe de personnes vers la bouche du forage en feu afin de garantir une arrivée d’eau. Malgré les mesures de sécurité, le 29 octobre 1985, Vladimir Bondarenko, l’assistant du commandant de division du détachement paramilitaire de protivofontanshiks de Poltava en Ukraine, a péri.

« Par la suite, une rue de la cité de Tengiz a été nommée en son honneur et un monument a été inauguré près de la bouche du forage n°37 », se souvient Viatcheslav Ljubin.

« L’impressionnante torche continuait d’illuminer la steppe kazakhe, jour et nuit. Les efforts des protivofontanshiks et des pompiers, accourant de toute l’Union soviétique, sont restés vains. Il était clair qu’avec des moyens et des méthodes traditionnels, il serait complexe d’éteindre la torche à cause de la haute concentration en composants toxiques et de l’immense réserve de pétrole. »

Une véritable géhenne

« D’abord, un système de guidage à distance de la valve d’isolation et de fermeture de l’orifice de la fontaine a été élaboré pour opérer dans ces conditions de rayonnement thermique et de forte concentration en gaz hautement toxiques. Nous avons déterminé une stratégie : nous voulions tester le forage de deux puits technologiques inclinés débouchant à une profondeur de 3 500 mètres sur la conduite accidentée afin d’y déclencher ultérieurement des explosions. On a reçu un dispositif anti-éruption de RFA et un système de pose de tubes sous pression des Pays-Bas. »

Des travailleurs des unités paramilitaires du ministère de la Production pétrolière et du ministère de la Géologie de l’URSS ont participé à cette opération avec des pompiers venant de l’usine de réparation des équipements pétroliers et des pompiers des casernes de Gouriev (aujourd’hui Atyraou), de la péninsule de Manguistaou, d’Akioube, d’autres oblasts ainsi que des spécialistes étrangers.

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« Dans cette configuration, il était indispensable d’aménager un puits fiable autour de la bouche de forage puis d’y poser une valve d’isolement pour arrêter l’éruption », raconte Klychbek Kouandykov. En 1985, il était commandant de la section de la Caspienne du détachement paramilitaire de protivofontanshiks. « Le dispositif a été déplacé par des tracteurs, des bulldozers dans une atmosphère très lourde due à la combustion incomplète du pétrole et à la température. »

Il raconte que les protivofontanshiks sont partis vers le puits cracheur de feu avec des équipements spéciaux et des masques à gaz. Vêtus de vêtements ordinaires, il était impossible d’approcher à moins de 150 mètres du puits. Afin d’éteindre la fontaine gazo-pétrolière de Tengiz, de nouveaux matériaux ignifuges ont ainsi été expérimentés – du tissu à base d’amiante.

Des pans de ce matériau ont été cousus sur les parties potentiellement inflammables des tenues spécialisées des pompiers de l’époque et ces tenues ont été testées pendant trois minutes à une distance de quatre mètres de l’embouchure du puits. Le risque, sans aucun doute, était grand, mais tout s’est bien passé. Par la suite, des vêtements ignifugés de deux sortes ont été réalisés – légers, avec lesquels il était possible de travailler par de fortes températures pendant 15 minutes – et lourds, ces derniers rappelant les combinaisons des cosmonautes.

Comment le tank T-54 s’est rendu utile

« Pour la destruction de l’amas de métal issu de la tour de forage, on a eu recours à des moyens militaires, en l’occurrence le tank T-54. Si la direction du vent variait, alors la situation changeait autour du puits. Tout de suite, on redéployait les troupes et les équipements », poursuit Klychbek Kouandykov. Le bombardement de l’amas de métal a permis de dégager partiellement l’orifice. Dans le puits se trouvait une colonne de tubes de forage. Cinq minutes après le tir, ils ont commencé à pivoter sur eux-mêmes et, lentement, à remonter. En 15 à 17 minutes, le puits a recraché 3 840 mètres de tubes de forage d’un poids total de 152 tonnes.

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La grue agglomérée et les fondations en béton armé autour du puits ne pouvaient être directement extraits ni par une pelleteuse ni par de gros bulldozers. La situation exigeait le recours à des explosifs – rien de recommandable dans de telles conditions. Ailleurs, ça ne se faisait pas. Mais il n’y avait aucune autre option. Du 1er au 24 octobre, 12 explosions ont été réalisées. La fondation en béton a été broyée pas les obus, un entonnoir et des fossés de drainage ont été creusés. Après nettoyage, afin de refroidir l’accès à l’embouchure du puits, il a fallu arroser la fontaine de gaz et de pétrole avec de l’eau – à un débit de 160 litres par seconde.

« La valve d’isolement était arrosée en permanence. Au début, le guidage à distance vers l’embouchure du puits n’a pas fonctionné, personne n’arrivait à garantir l’étanchéité », explique Klychbek Kouandykov. C’est seulement au troisième essai, le 31 décembre 1985 à 18 h 00, que la « serrure » a pu être installée sur l’embouchure du puits. Elle a été correctement fixée à 23 h 30. Un système de vérins avait été spécialement conçu. À l’aide de ce système, le dispositif d’obturation a pu être déployé sur la torche. En conséquence, la température de l’air et du métal a drastiquement baissé.

Par la suite, la consolidation finale du puits de forage et sa cimentation ont pu être préparées. Mais c’est seulement 400 jours après le début de l’accident, c’est-à-dire le 27 juillet 1986, que le feu a été définitivement éteint. Et la catastrophe, finalement stoppée.

Svetlana Novak
Journaliste pour Caravan.kz

Traduit du russe par Arnaud Behr

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Les secours évoquent enfin les incroyables difficultés auxquelles ils ont dû faire face à Tengiz, en 1985.
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La catastrophe de Tengiz est souvent comparée à la tragédie de Tchernobyl de 1986.
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