Kassym-Jomart Tokaïev Président République Kazakhstan

Kazakhstan : le président va racheter les dettes des Kazakhs les plus défavorisés

Kassym-Jomart Tokaïev a annoncé le rachat des dettes de 250 000 citoyens kazakhs et l’allègement de celles de 250 000 autres. Cette mesure ponctuelle s’accompagne de déclarations sur une réforme de fond du système bancaire national.

Le 26 juin dernier, le président nouvellement élu du Kazakhstan, Kassym-Jomart Tokaïev, a annoncé des mesures radicales visant à alléger l’endettement excessif de ses concitoyens les plus vulnérables sur le plan socio-économique. Il a notamment engagé l’État à racheter intégralement les dettes de 250 000 Kazakhs, tout en allégeant celles de 250 000 autres.

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Cette démarche est présentée comme un accomplissement des promesses de campagne du candidat du parti présidentiel Nour-Otan, successeur officiel de l’ex-Président Noursoultan Nazarbaïev. Cette décision est également décrite comme un prolongement de son action entreprise durant la transition, entre le 20 mars et le 9 juin, où il a exercé la fonction de président par intérim du Kazakhstan.

Lutte contre l’endettement

Le communiqué du site officiel du président kazakh précise la portée des mesures annoncées, et en premier lieu les catégories sociales concernées par le rachat des dettes : familles nombreuses ou avec enfants handicapés, adultes invalides depuis l’enfance, familles indemnisées suite à la perte de leur seul appui, orphelins, adultes de moins de 29 ans orphelins depuis l’enfance, bénéficiaires des aides sociales de l’État.

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Pour chaque emprunteur issu de ces catégories, il s’agit d’un rachat par le gouvernement des crédits à la consommation non garantis, contractés auprès des banques de second rang et des institutions de micro-finance. L’État s’engage à couvrir ces dettes dans la limite de 300 000 tengués (692,3 euros) intérêts compris, et à condition que le montant total du prêt ne soit pas supérieur à 3 millions de tengués (6 923,5 euros), à la date du 1er juin dernier.

Selon les estimations des autorités, parmi les 500 000 Kazakhs qui ont des difficultés à rembourser leurs dettes, 86 % des prêts contractés représenteraient moins de 1 million de tengués (2307,7 euros), avec une moyenne de 300 000 tengués (692,3 euros). L’État s’attend donc à couvrir l’intégralité des dettes de 55 % des emprunteurs, à savoir plus de 250 000 personnes, tout en offrant un soutien de poids à ceux dont les dettes dépassent le montant fixé.

Réforme du système bancaire

Les mesures annoncées par le président kazakh ne s’arrêtent pas à un remboursement ponctuel des dettes des kazakhs les plus défavorisés. Au cours d’une interview accordée à Bloomberg, Kassym-Jomart Tokaïev a fustigé la politique de sauvetage systématique des banques privées, affirmant que l’État ne devait plus renflouer les prêteurs imprudents.

Manifestant sa volonté de réformer le système bancaire de son pays à long terme, le nouvel homme fort kazakh a annoncé des mesures contraignantes à mettre en place par l’intermédiaire de la banque centrale, et en coordination avec les maires des grandes villes ; la capitale Nur-Sultan, Almaty et Chimkent. L’objectif est à la fois d’éviter aux citoyens kazakhs de sombrer à nouveau dans le gouffre de la dette et de responsabiliser les banques privées en fixant des limites sur les prêts en blanc.

Tout d’abord, l’État a décidé de faire annuler les pénalités et amendes encourues par les citoyens, à la date du 1er juillet prochain, sur les prêts à la consommation non garantis. Dans un second temps, il a décrété l’interdiction totale pour les banques et les institutions de micro-finance à imposer tous types de pénalités aux emprunteurs au-delà d’un retard de paiement de 90 jours. Enfin, l’interdiction d’accorder des prêts aux citoyens kazakhs dont « le revenu est inférieur au minimum vital » a également été annoncée. Akorda, le site officiel du président kazakh, a par ailleurs précisé que d’autres mesures similaires, allant dans le sens d’une responsabilisation des banques privées, seraient prochainement décidées.

Une politique efficace ?

Selon le média Vlast, qui relaie les propos du ministre des Finances Alikhan Smaïlov, le coût du remboursement des dettes représenterait 105 milliards de tengués (242,3 millions d’euros), dont 88,5 milliards (204,2 millions d’euros) issus directement du budget de l’État. Néanmoins, Kassym-Jomart Tokaïev a affirmé, auprès de Bloomberg, que le coût total de l’initiative représenterait « un peu moins d’un milliard de dollars (878,5 millions d’euros) ».

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Quelle que soit la somme, en définitive, elle ne peut que représenter une charge supplémentaire pour le contribuable. Dans une tribune publiée sur le média kazakh « The Village », l’économiste Kassymkhan Kapparov dénonce l’inefficacité des mesures économiques annoncées par le président kazakh et affirme qu’elles ne constituent en réalité qu’une nouvelle opération de renflouement des banques par le gouvernement.

Une situation à réguler

Contacté par Novastan, George Voloshin, responsable France du cabinet d’intelligence économique Aperio Intelligence et spécialiste de la Russie/CEI, confirme l’aggravation de l’endettement des citoyens kazakhs au cours des dernières années. Selon ses informations, au 1er mars 2019, le montant des prêts aux particuliers restant dus était en hausse annuelle de 18%. Les prêts de consommation ont progressé de 13,5% entre février 2018 et mars 2019. De plus, malgré un taux annuel moyen de 20,4%, et un contexte où la plupart des emprunteurs particuliers ont plus d’un prêt à rembourser (de 1,76 en moyenne au 1er mars 2019), les banques continuent à financer des emprunteurs en situation instable.

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« Le niveau d’endettement est réellement élevé et pose un problème à la fois de remboursement du côté des banques et de stabilité financière côté clients », estime George Voloshin. Les banques sont tendanciellement tournées vers la prise de risque, pour diverses raisons (prêts frauduleusement accordés, négligence professionnelle, octroi de financement à des emprunteurs affiliés, etc.), et entretiennent la situation de surendettement. Celle-ci est encore aggravée par le fait que la population est généralement mal informée des nuances qui accompagnent chaque opération de crédit.

Des mesures à évaluer sur le long terme

Interrogé sur la pertinence des mesures mises en place par le président kazakh, George Voloshin estime qu’évaluer ce genre de mesures prendra de temps. « Je pense néanmoins qu’il aura un effet positif sur la population à condition que : 1/ les banques changent leurs pratiques pour éviter la répétition de la même situation, si nécessaire sous l’impulsion du régulateur ; 2/ ce rachat ne serve pas d’incitation à s’endetter davantage en espérant que la nouvelle dette sera également épurée », décrit l’observateur. « Le fait que la mesure est adressée aux classes sociales défavorisées peut en effet leur fournir un réel soutien économique en temps de crise. En revanche, cela n’exempte pas le pouvoir de la nécessité de mener des réformes profondes à la fois du secteur bancaire (contre la fraude interne notamment) et du marché du travail caractérisé par une faible productivité, un manque d’adéquation entre offre et demande et le manque de diversification qui est source de chômage structurel, surtout en milieu rural. » Il précise également que « les banques et organismes de micro-finance vont subir des pertes sur les intérêts et pénalités restant dus, mais vont quand même pouvoir récupérer une partie des prêts en souffrance ».

Ces initiatives économiques auraient donc le potentiel d’améliorer la situation des citoyens kazakhs, particulièrement des plus défavorisés, sans pour autant bouleverser le fonctionnement des banques privées. Il faut également prendre en compte le contexte politique de l’annonce de Kassym-Jomart Tokaïev, qui fait face à une contestation populaire sans précédent au Kazakhstan. Sur ce point, George Voloshin considère que le remboursement des dettes « entraînera sans doute une hausse de la cote de popularité de Kassym-Jomart Tokaïev ». Il ajoute néanmoins que l’amélioration de l’opinion publique, tout comme l’amélioration de la situation économique du pays, ne pourra être pérennisée que par une démarche réformatrice à long terme. « En l’absence de nouvelles turbulences à caractère économique, comme une dévaluation surprise, cela devrait permettre aux autorités de calmer les passions. Par contre, il ne s’agira que d’une mesure ponctuelle, sans trop d’effet s’il n’y a pas de réformes dans la foulée. »

Magomed Beltouev
Rédacteur pour Novastan

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Kassym-Jomart Tokaïev, président de la République du Kazakhstan
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