Kazakhstan Politique Jeunesse Jeune Transition Tolganaï Oumbetalieva

Kazakhstan : « Les jeunes vont devenir un outil de légitimation de la transition du pouvoir »

Pour la politologue kazakhe Tolganaï Oumbetalieva, le Kazakhstan utilise activement une partie de la jeunesse pour lutter contre une autre, qui organise des manifestations contre la mainmise du pouvoir. La chercheuse critique également un système éducatif profondément autoritaire. Interview.

Novastan reprend et traduit ici un article initialement publié par le média kazakh Vlast.

Après qu’une partie des étudiants ait participé à un débat public sur la construction d’un complexe hôtelier à Kok-Jaïlaou en novembre 2018, puis qu’une autre ait empêché aux journalistes de couvrir la tentative d’organiser un rassemblement contre le changement de nom de la capitale du pays le 2 avril dernier, il est devenu évident que l’État utilise activement une partie de la jeunesse pour lutter contre les manifestations.

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Pour tenter d’y voir plus clair, le journal kazakh Vlast a interviewé la politologue kazakhstanaise Tolganaï Oumbetalieva à propos de la politique de l’État à l’égard de la jeunesse. Qui et comment « éduque » l’État dans les écoles et les universités ? Que cache le programme « Rouhani Jangyru » ? Quel rôle de la jeunesse dans l’élection présidentielle ? Toutes ces questions ont été abordées avec Tolganaï Oumbetalieva. Cette interview a été réalisée le 19 avril dernier, soit avant l’élection qui s’est déroulée le 9 juin dernier et qui a vu Kassym-Jomart Tokaïev devenir président, malgré des manifestations historiques.

Vlast : Cette année, le président Noursoultan Nazarbaïev a déclaré 2019 comme « l’année de la jeunesse ». Cela vise principalement à résoudre les problèmes de logement, à augmenter le nombre de bourses d’études pour les étudiants, mais je n’ai pas vu une idéologie refléter la manière dont l’État travaillera avec les jeunes. A votre avis, est-ce intentionnellement négligé ? Ou simplement pas déclaré ?

Tolganaï Oumbetalieva : Je pense que l’erreur principale réside dans le fait qu’il existe une idée préconçue de la prise de décision. On a toujours pensé que l’État était assis au sommet et qu’il savait mieux que tout le monde ce dont les jeunes avaient besoin. Ce principe top-down est enraciné et, très souvent, les agences gouvernementales pensent que les jeunes ont besoin d’un logement ou de quelque chose d’autre, mais nous n’avons pas l’habitude de demander aux jeunes ce qu’ils veulent.

Il y a un autre problème : la soi-disant politique de la jeunesse. Si vous regardez bien, en fait, ce n’est pas une politique de la jeunesse, c’est une politique purement étatique qui est décrite comme une politique de la jeunesse. Par exemple, prenons le programme « Au village avec un diplôme », présenté comme étant un programme pour la jeunesse. En fait, je ne pense pas que les jeunes veulent aller vivre dans les villages. Par contre, l’État a besoin que parmi les habitants dans les villages, il y ait des spécialistes. L’État propose ce programme, mais ce n’est absolument pas dans l’intérêt des jeunes. Ce point de vue sur la résolution de problèmes continue de dominer. Peut-être existe-t-il des problèmes sociaux importants pour les jeunes comme le logement, mais il me semble que pour créer un programme et une idéologie en général, il faut d’abord parler aux jeunes.

Je pense que les personnes qui gouvernent actuellement l’État sont plus ou moins proches des valeurs néolibérales : tout a un prix et tout est vendu. En conséquence, le programme de logement dans son ensemble ne repose pas sur la manière de résoudre le problème des jeunes mais sur la manière dont l’Etat peut gagner de l’argent, c’est tout. Par conséquent, le logement est construit pour être vendu, mais les jeunes n’ont pas l’argent pour l’acheter.

Il existe un groupe de fonctionnaires qui travaillent soi-disant avec les jeunes, par exemple « Jas Otan », le département de la politique de la jeunesse. Quel est leur rôle ?

Mobiliser l’électorat des jeunes dans son soutien aux autorités. Et c’est tout. Ils motivent les jeunes ayant une carrière dans l’appareil d’État, ce qui présente certains avantages. Si vous travaillez là-bas, vous pouvez probablement acheter un appartement, il y a une stabilité, des relations, etc., c’est comme ça qu’ils les motivent. Mais l’objectif principal, je pense, est de mobiliser une partie de notre société pour soutenir les politiques ou les programmes du gouvernement.

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Dans le livre « Cocktail Molotov » publié en 2014, dont vous êtes la co-auteure, il est dit qu’il y a très peu de jeunes dans les organes de l’État. Je ne pense pas que la situation ait beaucoup changé depuis.

Chez nous, on pense que pour gérer, occuper des postes ou prendre des décisions, une personne doit avoir une certaine expérience. En principe, je conviens que l’expérience devrait être, mais cela ne signifie pas que les jeunes devraient être exclus du processus décisionnel. Leur voix doit être entendue. Chez nous, il existe la croyance que seul un cercle restreint de personnes a le droit de prendre des décisions et nous ne faisons pas confiance aux jeunes, ils sont trop inexpérimentés, stupides, etc. L’environnement adulte tente de dominer et de ne pas prendre en compte les intérêts des jeunes, de le régler pour lui-même, de manière à ne pas interférer avec le système et de faire en sorte que le jeune soit identique à l’environnement adulte.

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« Là-bas » seuls les élus et ceux qui sont déjà bien préparés sont autorisés. Des personnes qui cadrent bien avec ces règles. Ceux qui ont un point de vue différent, une position différente, restent à la mer. Le monde des adultes est très dur et les jeunes ne peuvent y aller sans être poussés, sans parents, sans relations. Peut-être l’un des passages est un diplôme. Par conséquent, nos jeunes vont étudier non pour acquérir des connaissances, mais pour obtenir une croûte, c’est le plus important. Tout le système est construit de manière à ce que les jeunes choisissent de telles valeurs, puis ensuite nous le critiquons.

En ce qui concerne le débat public sur Kok-Jaïlaou, où de nombreux étudiants ont été envoyés, nous avons essayé de comprendre ce qui les faisait se déplacer. Il s’est avéré que la Ligue de Jeunesse entretient des relations commerciales avec le chef de l’administration locale. Ensuite, il a été question de la façon dont des jeunes ont empêché des journalistes de travailler pendant une manifestation contre le changement de nom de la capitale. Il semble qu’ils travaillent maintenant avec les jeunes selon les méthodes du Komsomol.

Oui, la culture politique est restée soviétique. De nouveaux termes sont apparus, l’adaptation aux conditions modernes, le design, les relations publiques ont changé, sont devenus plus colorés, mais les règles du jeu politique avec les jeunes sont restées les mêmes, propagandistes.

Jusqu’en 2004 environ, il n’y avait pas de travail clair avec les jeunes. Pensez-vous qu’une génération a déjà grandi qui a digéré par l’ancienne-nouvelle idéologie ?

Oui. Toutes nos institutions de socialisation sont très étroitement contrôlées par les agences gouvernementales et il existe des règles claires. Il s’avère que les enfants, dès la maternelle, sont déjà très bien préparés pour ce système. Il est aisé de les gouverner : le jeune n’a pas une pensée ou une attitude critique à l’égard de ce qui lui est donné.

Cette situation existe car le système éducatif et les institutions de socialisation ne sont pas construits sur le développement de l’individu, mais sur l’éducation de cette personne dont le système a besoin. J’appelle le système d’éducation comme étant autoritaire quand tout est « top down ». Nous avons des enfants qu’on considèrent comme étant stupides et à qui on n’a pas besoin de demander leur avis. Ailleurs, il existe pourtant un système éducatif fondé sur le développement humain, sur des partenariats où les élèves et les enseignants du secondaire sont égaux. Il n’y a pas d’intelligents et de stupides, tous peuvent ensemble discuter du problème.

Les jeunes ont toujours leurs propres opinions. Si vous aidez votre enfant à se développer sans lui mettre la pression, en discutant avec lui, c’est-à-dire avec d’autres relations, il devient différent. Dans notre école, tout est maintenant décidé par le directeur. Certains problèmes peuvent être résolus par les enfants eux-mêmes, mais ils ne sont pas autorisés à le faire.

A l’inverse, la pédagogie du partenariat repose sur le fait que nous, adultes, apprenions des enfants et que les enfants apprennent de nous, dans un échange. Bien sûr, quand une personne est élevée avec un tel système, ils sont difficiles à gérer et on ne peut pas lui dire « Vous irez demain et voterez comme ceci ! ». Une personne aura toujours sa propre opinion, elle réfléchira un million de fois : « Pourquoi devrais-je y aller et où est ma position ? C’est ta position, soit, mais quid de la mienne ? ». Les jeunes n’ont pas cette pensée, de la naissance à l’entrée dans l’âge adulte. Aujourd’hui, leur pensée est élevée dans certaines limites et elle ne peut venir de nulle part ailleurs.

Quel avenir nous attend avec un tel système éducatif ? La Corée du Nord ?

Peut-être arriverons-nous à un régime totalitaire à l’avenir, d’autant plus que notre régime y ressemble de plus en plus. Une telle perspective est possible, mais j’ai toujours de l’espoir. Nos enquêtes menées avec la Fondation Friedrich Ebert montrent que notre jeunesse est diverse. Une partie a été élevée uniquement sous ce système, mais une autre partie est partie étudier à l’étranger et il y a des enfants qui adhèrent aux valeurs démocratiques, même s’ils sont très peu nombreux. Cela dépend beaucoup de la famille dont ils viennent.

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Nous n’avons pas seulement un système d’éducation autoritaire, nous avons aussi une famille dans laquelle grandit chaque enfant qui est également patriarcale et autoritaire. Bien sûr, il existe des familles où tout est construit sur des relations de partenariat. Un enfant élevé dans une telle famille et ne recevant que des connaissances scolaires se rebelle tout naturellement, car il est habitué à d’autres règles. De telles règles autoritaires ne lui conviennent pas. Nous avons besoin d’un changement holistique, toutes les institutions qui éduquent ou façonnent une personne doivent être modernisées ou réformées.

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À l’école, l’enfant devrait recevoir une éducation et non une instruction. L’instruction est la responsabilité des parents. La relation entre l’école et la famille a été construite pendant l’ère soviétique. La situation a maintenant changé. Vous voyez, quand les Bolcheviks sont arrivés au pouvoir, la majorité de la population n’était pas éduquée et l’école était au centre de propagation de l’éducation. L’enfant allait à l’école, les parents n’étaient pas instruits, puis l’école a tout arrangé : l’école a ainsi éduqué l’enfant pour qu’il revienne à la maison et éduque ses parents, leur donne des connaissances, et leur montre le chemin. Aujourd’hui, la situation est différente: très souvent, les parents sont plus éduqués que l’école. La fonction éducative, qui appartenait auparavant à l’école, devrait être transférée à la famille. L’école devrait réfléchir à la manière d’éduquer, d’élever une personne instruite.

En février, nous avons suivi une formation avec des enseignants. Nous avons formé plusieurs groupes, l’un étant les enseignants de l’école, le deuxième les enseignants de l’université, le troisième les parents et le dernier groupe, l’État. Et chaque groupe a été assigné. L’école a décrit les qualités qu’un diplômé devrait avoir, alors que les universités discouraient sur les candidats qu’elles attendaient et sur les diplômés qu’elles souhaitaient obtenir. Les parents devaient dire ce qu’ils attendaient de l’école et de l’université. Une équipe de fonctionnaires devait définir ce que l’État souhaitait du système éducatif. Savez-vous ce qui m’a surpris ? Aucun groupe n’a écrit « connaissance ». Tous les groupes ont mis en avant le « patriotisme », selon lequel une personne bien élevée et disciplinée devrait en être le produit. Ni les professeurs d’école, ni les universités, ni les parents, personne n’a même écrit « connaissance », même à la dernière place. Je comprends pourquoi nous avons un tel système éducatif : il ne fournit pas de connaissances, car au fond il n’a aucune valeur dans ce système.

Que comprennent-ils par le mot patriotisme ?

L’amour du pays. Vivre ici, ne pas déménager, participer à tous les évènements. C’est le concept de patriotisme que donne l’école. Le patriotisme était à la première place dans les réponses, à la seconde était d’être une personne bien élevée. La formatrice, qui a dirigé la conférence, n’était pas originaire du Kazakhstan et a déclaré qu’elle était intéressée par le fait que les parents jouent un rôle très important dans notre système et que l’école est prête à se conformer à leurs exigences. Il est nécessaire de changer le système éducatif, et en particulier les valeurs au sein de l’éducation, entre ce qui devrait être précieux et ce qui ne devrait pas l’être.

L’instruction est un concept trop large et à plusieurs facettes : c’est à la famille de décider de la manière dont l’enfant sera élevé, pas à l’école. Le système éducatif est synonyme de connaissance, mais comme il n’y en a pas, les universités et les écoles n’ont d’autre choix que d’instruire. Elles les élèvent du matin au soir : elles les conduisent au travail du samedi, aux défilés militaires, à la rencontre de personnalités, à jouer de la dombra (un instrument kazakh à cordes, ndlr), à chanter les jours fériés. C’est ce que notre système éducatif fait, à en juger par notre formation et ce qu’ils ont montré.

Lorsque nous avons écrit le livre « Cocktail Molotov », j’ai examiné tous les programmes pour les jeunes et ce que font les comités et les départements, ils sont tous engagés dans le domaine de la santé, ils construisent des clubs de fitness, ils insistent beaucoup sur le travail avec les jeunes, et le sport, c’est bien, je ne le nie pas. Mais la politique de l’État en matière de jeunesse devrait être légèrement différente. Le fitness, ce n’est pas l’Etat, c’est une entreprise

Le gouvernement n’est pas prêt pour un changement de paradigme ?

Les autorités ne sont jamais prêtes pour cela, tout dépend de la société. Dans notre pays, nous pensons que le gouvernement devrait tout résoudre, mais il y a des problèmes que nous pouvons résoudre nous-mêmes. Aujourd’hui, des universités sont indépendantes. La loi a déjà assuré que l’université n’est pas obligée d’envoyer un rapport au ministère sur le contenu des cours et pour certaines recherches, elle est devenue indépendante. Par conséquent, les universités qui jouissent de cette liberté peuvent aussi changer. Nous pouvons le faire nous-mêmes et nous n’avons pas besoin de l’État pour prendre une décision à notre place. Cela suggère une responsabilité que la société ne veut pas assumer pour résoudre ces problèmes.

Nous avons donné toute la responsabilité aux autorités, si quelque chose de grave se produit dans notre société, nous savons à qui incombe la faute : ce sont elles qui sont à blâmer, pas nous, nous qui avons donné cette responsabilité et nous ne voulons pas la prendre nous-même. C’est un processus à double tranchant. Si vous regardez l’histoire du développement humain, de la démocratie, c’est toujours une rébellion de la société, jamais l’aristocratie, les empires ne sont partis d’eux-mêmes. Ils n’ont pas changé, c’est la société qui doit changer. Et nous avons différentes alternatives : soit par la rébellion, soit par la révolution, soit par le dialogue et la discussion. Il me semble que la meilleure option est le dialogue. Que le pouvoir le veuille ou non, nous sommes une société et nous sommes plus nombreux.

Les jeunes ont-ils une volonté de protestation ?

Je pense qu’elle existe. La rébellion est toujours inhérente chez les jeunes. C’est elle qui a été le moteur de divers processus de modernisation. Je pense donc qu’il existe de tels jeunes, mais ils sont peu nombreux.

La stratégie de protestation la plus répandue parmi les jeunes est de voyager à l’étranger. Ils ne protestent pas, ils n’essayent pas de changer quelque chose ici, parce qu’ils ont été exclus de cette vie, du processus décisionnel. Dans une telle situation, la meilleure stratégie de protestation est la sortie.

Le programme « Rouhani Jangyru » est-il une tentative de mener une idéologie politique ?

Il me semble qu’il s’agit plus d’une réaction à la croissance des idées national-patriotiques, lorsqu’une partie kazakhe de la société s’est rebellée en affirmant que rien n’a été fait depuis 30 ans pour son groupe dans ce pays et qu’il s’est senti offensé. « Rouhani Jangyru » est apparu à ce moment-là, et il était possible de moderniser la conscience encore plus tôt. La modernisation de la conscience fait partie de la politique culturelle menée à l’époque soviétique.

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Tous les principes de « Rouhani Jangyru » sont les principes de l’Union soviétique, l’école soviétique, le programme n’est absolument pas modernisé, ni changé.

C’est-à-dire que les gens ont juste pris du papier calque, ils n’ont même pas essayé de connaître la situation dans le pays, ils n’ont même pas essayé de savoir qui sont ceux qu’ils veulent moderniser. Peut-être que ceux qui prennent ces décisions ont eux-mêmes besoin d’être modernisés ? Il n’existe pas de telle analyse. Par conséquent, je ne pense pas que le programme avait beaucoup de sens, je ne pense pas qu’ils aient réellement essayé de moderniser quelque chose, je suppose que c’était une tentative de donner une réponse à cette partie de la protestation, que nous allions changer, renforçant la partie kazakhe. D’où le latin et le développement sur l’histoire des Kazakhs.

Pensez-vous que l’idée d’introduire l’alphabet latin vient de là ?

Oui, il y avait une telle voix du bloc national-patriotique, associée aux relations anti-russes après l’annexion de la Crimée. C’était important pour nous, car de temps en temps nous avons un problème avec la Russie qui veut s’accaparer nos régions du nord du pays. Et cette peur s’est encore plus concrétisée lorsque nous avons vu comment cela se passait avec la Crimée. Pour nous, peu importait que la Russie prenne réellement le territoire ou pas, il était important pour nous de voir ce fait. Cependant, même cette latinisation a été faite n’importe comment. Le programme « Rouhani Jangyru » a officiellement jeté l’appât à la population qui s’est ensuite calmée. Nous nous modernisons, mais nous vivons comme nous vivions dans le passé.

En 2014, un tiers des jeunes souhaitaient quitter le Kazakhstan. Ces sentiments sont-ils encore plus forts maintenant ?

Cette année, nous effectuerons de nouvelles recherches et les chiffres seront plus clairs. Mais maintenant, je pense que certaines parties de la société ont renforcé leur volonté de quitter le pays. Surtout après nos modèles de transition. S’il y avait un espoir que quelque chose changerait après tout, attendons un peu, il reste encore un peu de temps, puis, lorsque nous verrons la transition se dérouler, je commence par exemple à penser : Y aura-t-il une perspective ? Ne sommes-nous pas en train de perdre du temps ? Peut-être devrions-nous penser à partir pour construire notre vie différemment ? Je pense que beaucoup de gens se posent de telles questions.

Comment l’État utilisera-t-il la jeunesse les deux prochains mois ?

Je pense que, comme auparavant, les jeunes participeront en tant que soutien, en tant que « prospérité » et diront que l’élite leur donne beaucoup et leur construit un avenir prometteur. Les jeunes soutiendront alors naturellement le pouvoir avec enthousiasme. La participation à des actions de protestation est possible quand ils créent de telles situations … Ils sont jeunes, ils sont très faciles à manipuler, ils peuvent écrire une déclaration, ce qui peut avoir des conséquences, comme on le voit avec les journalistes.

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Je pense qu’il y aura une utilisation à grande échelle des jeunes. Ce sera une tentative pour démontrer que la jeunesse de la société soutient la politique du gouvernement actuel, que c’est un pouvoir très prometteur et que les jeunes y voient leur place. Après tout, que dit la partie mécontente de la population ? Qu’elle ne voit pas de perspectives pour elle-même. C’est peut-être davantage une démonstration pour les pays occidentaux, qui surveillent de très près ce qui s’y passe et si ce modèle peut être légitimé. Les jeunes deviendront l’un des outils pour légaliser et légitimer toute cette transition du pouvoir, ce qui montrera que ce modèle choisi par la population a un avenir, car il reçoit le soutien des jeunes.

Les jeunes vivent dans les dortoirs des universités, c’est-à-dire qu’ils sont mis sous pression de toutes parts…

Oui, le plus important ici est peut-être de défendre votre université. L’université est responsable de l’éducation, elle ne devrait pas participer à la vie politique, et c’est la principale exigence du gouvernement, mais en même temps ils envoient leurs étudiants au débat public sur Kok Jaïlaou. Cette position conciliante de la direction des universités affecte également les étudiants. L’étudiant lui-même n’y serait peut-être pas allé, mais lorsqu’un professeur ou un recteur lui dit : « essayez de ne pas y aller, et vous serez sans formation demain ou vous serez expulsé des dortoirs ». Lorsque des jeunes seront mis dans de telles conditions, bien sûr qu’ils y iront.

Parmi eux, il y a peut-être des gens qui y croient vraiment, je ne l’exclus pas. Mais il y a des jeunes qui comprennent ce à quoi ils sont habitués, ils dépendent en même temps du système éducatif, du leadership, et ils y vont. Si vous faites un portrait, c’est un homme de 19 à 20 ans qui n’a probablement pas voyagé à l’étranger, il a même peu voyagé au Kazakhstan. C’est une personne très disciplinée, je pense qu’il a été élevé dans une famille très autoritaire, quand le père ou la mère dominait et prenait la décision pour l’enfant. Il n’a qu’une langue d’enseignement : il ne connaît que le russe ou le kazakh. Par contre, les bilingues ou ceux qui parlent trois langues ont une vision différente. Nous venons de terminer une enquête sur les valeurs qui met en évidence que les bilingues sont des personnes plus inclusives, tolérantes, ouvertes aux idées nouvelles et plus critiques de l’information. Et les gens qui reçoivent des informations uniquement dans une langue sont plus dépendants, ils n’ont souvent qu’une opinion et ils sont très concentrés sur leur exclusivité, sur le fait d’être spécial, d’avoir une culture spéciale. Dans ce cas, comme le disent les bilingues, nous sommes tous égaux et je ne suis pas meilleur qu’un autre.

Svetlana Romashkina
Journaliste pour Vlast.kz

Traduit du russe par Mathieu Lemoine

Edité par Etienne Combier

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La jeunesse aura un rôle important à jouer pour le nouveau pouvoir kazakh, estime la politologue Tolganaï Oumbetalieva.
Gulbakyt Dyussenova/ World Bank
Tolganaï Oumbetalieva a écrit « Cocktail Molotov » en 2014, un livre qui pointe la faible présence des jeunes dans la politique kazakhe.
Fondation Friedrich Erbert Kazakhstan / Facebook
Les jeunes Kazakhs préfèrent souvent partir à l’étranger plutôt que de contester le système en place.
PNUD CEI
Tolganaï Oumbetalieva critique particulièrement le système éducatif kazakh (photo d’illustration).
United Nations Photo
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