Kazakhstan : les ressorts d’une déstabilisation

Après des incidents de nature terroriste fin 2011 et les évènements de Janaozen deux mois plus tard, les épisodes violents qui ont touché l’Ouest du Kazakhstan en ce mois de septembre 2012 confirment l’existence de tensions structurelles dans le pays. Atyrau, Kulsary, Aqtobe jusqu’à la capitale économique Almaty (7 morts dans une explosion en juillet) ont été touché par des attaques ou des incidents impliquant forces de l’ordre et militants islamistes depuis plus d’un an. Ces attaques sont la face émergée de mouvements plus profonds des « plaques tectoniques » kazakhstanaises et internationales. Autrement dit, elles constituent les premiers symptômes visibles d’une période post-soviétique moins bien négociée qu’elle n’en avait l’air sur laquelle se greffe des évolutions géopolitiques profondes dont l’issue paraît encore bien incertaine.        

Bâtiments en feu lors d’une opération anti-terroriste à Almaty le 16 aout 2012
Bâtiments en feu lors d’une opération anti-terroriste à Almaty le 16 aout 2012 (9 morts selon les autorités). Crédit: Source

 

Mais que se passe-t-il donc dans le neuvième plus grand Etat du monde, réputé pour être le « Tigre » économique de l’Asie centrale, et, en dehors de l’immuable Turkménistan, le pays le plus stable de cette région ? Contrairement aux apparences, il n’est pas aisé de répondre à cette question. En effet, si les derniers évènements semblent attester d’un regain d’activisme islamiste salafiste bien réel, il faut les replacer dans une perspective à la fois intra et extra-kazakhstanaise et ne pas déifier cette menace.

Le Kazakhstan traverse une période trouble, pleine d’incertitudes, face à la transition politique qui s’annonce à court ou moyen terme : il semble évident que le règne de Nazarbaev touche à sa fin. Après vingt années d’une indépendance gérée par un seul homme et son clan, les luttes politiques qui se nouent en coulisse ainsi que l’émergence de forces revendicatives, forment un cocktail d’autant plus explosif qu’il tend à être manipulé par trois grandes puissances : les Etats-Unis, la Chine et la Russie. Les salafistes quant à eux, profitent du vide idéologique dans le monde musulman, de l’instabilité induite par la nouvelle donne internationale (Lybie, Syrie, Egypte, Yemen) et du soutien logistico-financier des puissances du Golfe (Arabie Saoudite, Qatar) pour accroître leur audience.

Le Kazakhstan est à la croisée des chemins et des influences, ce qui fait toute la singularité et la complexité de sa situation actuelle. Dictature répressive et corrompue, progression des contestations socio-économiques et politiques, montée de l’islam radical aux marges de la société, implication de puissances extérieures, convoitises sur les ressources énergétiques : les steppes kazakhes semblent à la veille d’une nouvelle « saison des épreuves »

Les faits : un terrorisme limité mais croissant

Ce mois de septembre a été marqué par une densification des attaques et incidents terroristes dans l’Ouest du pays. Une personne a été tuée par une explosion près d’une mosquée à Atyrau le 5 septembre dernier. Une semaine plus tard, cinq personnes sont mortes dans un raid des forces de sécurité dans un appartement, toujours à Atyrau. Sans doute en guise de riposte, une explosion et des échanges de tirs ont eu lieu près d’un commissariat, blessant deux policiers quelques jours plus tard. De plus, il semble avéré aujourd’hui que les douze corps retrouvés dans le parc national d’Almaty en août, constituent le macabre fait d’armes de deux islamistes : Zaurbek Botabayev et Sayan Khairov originaire de l’Ouest.  Si le nombre de morts reste pour le moment limité, il n’en demeure pas moins qu’une menace permanente issue d’individus très motivés semble peser sur les grands centres urbains du Kazakhstan.

Reconfiguration identitaire, Islam et  islamisme au Kazakhstan

Sans faire une histoire de l’Islam au Kazakhstan qui nécessiterait bien plus qu’un article, il faut exposer deux données fondamentales : la relation entre Islam et identité nationale ainsi que les échecs patents de toutes les tentatives d’instauration d’un Islam « officiel » contrôlé par le pouvoir.

Tout d’abord, l’islamisation des Kazakhs a été très lente et progressive. On peut considérer qu’elle est totalement aboutie au milieu du XIX° siècle. Par la suite, le durcissement de la colonisation russe a par un phénomène de réaction renforcé l’assise populaire de la religion musulmane. Ce sont les confréries soufies  (Naqshbendi, Yasawi ou Qadiri) qui jouèrent un rôle crucial dans cette islamisation, et de fait, elles demeurent encore très influentes aujourd’hui dans la manière de pratiquer l’Islam au Kazakhstan. Syncrétique depuis les origines, cette pratique s’est mêlée aux rites et à la culture préexistante de telle sorte que les Kazakhs, pratiquants ou pas, perçoivent l’Islam comme une partie fondamentale de leur identité. En parallèle, on observe la mise en place d’un Islam « officiel » par la tsarine Catherine II qui dota l’Islam d’un statut administratif propre et instaura un Muftiat, installé à Orenbourg puis Oufa, en 1782. Le mufti était nommé par un décret du gouvernement russe et également rémunéré par le pouvoir. De cette manière, l’Empire voulait contrôler une religion qu’elle percevait comme potentiellement déstabilisante en instaurant une administration religieuse « officielle » soumise au pouvoir central. Néanmoins, celle-ci n’avait que peu d’impact en pratique sur les consciences des croyants.

La politique soviétique envers l’Islam fut également fluctuante : d’une grande violence des années 1920 à l’entrée en guerre de l’URSS (1943), instrumentale durant la deuxième guerre mondiale, puis à nouveau répressive après la mort de Staline et l’avènement de Khrouchtchov. L’établissement et la conservation de Directions Spirituelles des Musulmans (pour le Caucase, le Turkestan et les Steppes) dont les instances décisionnelles étaient contrôlées par le Parti communiste, avait pour objectif d’encadrer la pratique religieuse publique comme privée. Cet « islam officiel »  n’avait que très peu d’impact effectif sur la pratique des fidèles : l’islam « parallèle » des confréries soufies avait une influence bien supérieure. Le soufisme constituait de plus, une sorte d’ « engagement », de posture militante face à l’imposition violente et sans concession d’un nouveau modèle de société.

La fin de l’Union soviétique a engendré une forte « demande » de spiritualité : certains ont parlé de « renaissance de l’Islam » à cette occasion. Le nouveau pouvoir kazakh a rapidement voulu contrôler ce retour du religieux dans la société, comme s’y étaient employé les administrations tsaristes et soviétiques avant lui.

Cependant, tout cela n’est pas sans rappeler l’ambivalence de la politique du régime de Nazarbaev à l’égard de l’Islam. En effet, le président du Kazakhstan n’a pas manqué de rappeler dans les premières années de l’indépendance le caractère musulman du peuple kazakh, tout en jouant sur les symboles (serment sur le Coran, Hadj ou pèlerinage à la Mecque…), liant ainsi identité nationale kazakhe et Islam. Pour autant, dans les faits, sa peur viscérale d’une politisation de l’Islam qui déstabiliserait son régime va le conduire à conserver ou à remodeler une bonne partie des instruments soviétiques de supervision du religieux (Direction Spirituelle des Musulmans, Conseil aux affaires religieuses, procédures d’enregistrement très sévères…), le fameux « Islam officiel ». Ainsi, toute personne paraissant plus pratiquante « que la moyenne » s’expose à des contrôles ou des arrestations arbitraires, y compris à la sortie des mosquées. En amalgamant ainsi musulmans pratiquants, «islamistes » et « wahhabites » (voir même les opposants en général), tout en se montrant de plus en plus répressif au cours du temps, le régime Nazarbaev a contribué à élaborer une prophétie auto-réalisatrice de radicalisation.

Un homme prie seul dans une mosquée à Aktau dans l’ouest du pays
Un homme prie seul dans une mosquée à Aktau dans l’ouest du pays. Source : Eurasianet.org 

De fait, aujourd’hui, de plus en plus de jeunes Kazakh(stanais) semblent se tourner vers des formes radicales d’Islam. Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs internes, avec tout d’abord la fermeture politique globale du régime qui n’accepte aucune opposition, et ce sous n’importe quelle forme. Vient ensuite la répression envers les milieux musulmans en général et la dégradation continue des droits religieux depuis l’indépendance, le creusement des inégalités économiques au sein de la population mais également entre les différentes régions du Kazakhstan. De plus, l’omniprésence de la corruption et du népotisme engendrent un sentiment d’injustice et des frustrations. Cependant, il ne faut pas déconnecter cette recrudescence de l’activisme salafiste au Kazakhstan de son environnement régional et des évolutions géopolitiques en cours.

Un Kazakhstan cerné par des « pôles de radicalisme » et une nouvelle donne favorable aux islamistes dans le monde musulman

La menace salafiste au Kazakhstan semble multiple et encore assez largement méconnue, car souterraine et constituée de petits groupuscules auto-radicalisés difficilement identifiables. Le principal groupe connu à l’heure actuelle est Jund-al-Khalifah dont les fondateurs semblent originaires de la vallée d’Atyrau.

Photo d’un extrait vidéo du groupe Jund-al-Khalifah.
Photo d’un extrait vidéo du groupe Jund-al-Khalifah. Crédit: Source 

Si les mouvements révolutionnaires et de révolte qui secouent le monde arabe depuis la fin de l’année 2010 semblaient avoir marginalisés les islamistes dans un premier temps (en particulier les salafistes et djihadistes), force est de constater que les choses ont changé depuis. Politiquement structurés comparés à d’autres courants, travaillant le corps social depuis plusieurs décennies (surtout en Egypte), ce sont les partis islamistes qui ont tiré profit de la nouvelle donne, notamment en Tunisie et en Egypte.

Dans leur sillage et dans les autres pays sont (ré-)apparus des mouvements salafistes, plus extrémistes, souvent armés, en particulier dans les pays dont la transition est caractérisée par la guerre (Libye, Syrie, Yémen). Ces mouvements semblent largement profiter du fait que l’Arabie-Saoudite les considère comme un vecteur d’influence dans la nouvelle donne régionale qui émerge et dans son face-à-face avec l’Iran chiite. Le régime wahhabite subventionne donc largement ces mouvements à grands coups de pétro-dollars, et ce même au-delà du Moyen-Orient arabe.

Asie centrale-«Afpak » : déstabilisation et radicalisation

« Af-Pak » est un terme inventé par l’administration Obama pour désigner l’imbrication entre théâtre afghan et crise intra-pakistannaise. Il est clair que c’est le principal foyer de déstabilisation, à la fois pour l’Asie centrale, mais également pour le sous-continent indien ou même pour la Chine. Le retrait total de l’OTAN à l’horizon 2014 risque de laisser un vide sécuritaire qui pourrait bien accroître la capacité de nuisance de tous les groupes armés islamistes liés aux combattants talibans et à l’idéologie qaediste (d’Al-Qaeda).

Il semble d’ailleurs que trois des fondateurs de Jund-al-Khalifah se soient déplacés à la frontière afghano-pakistannaise et que d’autres groupes salafistes kazakhs aient envoyé des volontaires et de l’argent à destination de ces deux pays.

De plus, le Tadjikistan comme le Kirghizstan paraissent entrés dans une nouvelle zone de turbulences depuis 2010. Le premier est plus répressif encore que le Kazakhstan en terme de liberté religieuse, ce qui contribue à radicaliser un courant islamiste, historiquement important. Le Kirghizstan quant à lui a connu en 2010 une (deuxième) révolution et des violences ethniques entre Kirghizs et Ouzbeks dans le Sud du pays, et semble aujourd’hui encore passablement instable. De plus, il semble que le groupe Hizb-ut-Tahrir, d’orientation salafiste mais qui se proclame non-violent, ait gagné en influence, en particulier chez les déplacés internes et les réfugiés liés aux affrontements, et ce jusque dans la capitale Bichkek. Et, fait notable, les combattants kirghizs seraient majoritaires au sein du groupe Jund-al-Khalifah. Cela implique tout d’abord une radicalisation islamiste nourrie par une dynamique régionale qui opère selon un double mouvement Sud-Nord (Afpak-Kazakhstan), Ouest-Est (Caucase-Kazakhstan-Xinjiang). De plus, ces combattants kirghiz sont susceptibles de revenir au pays avec un savoir-faire et une expérience qu’ils pourront utiliser, en profitant d’un maillage sécuritaire moins dense qu’au Kazakhstan.

Ainsi, l’instabilité de l’ « Af-pak » semble gagner progressivement l’Asie centrale, comme le redoutent des experts de la région tels René Cagnat ou David Gaüzere.

L’influence de l’ « Emirat islamique du Caucase » de Doku Oumarov : vers un terrorisme islamiste trans-caspien ?

Plus à l’Ouest, il se trouve que de nombreux citoyens kazakhstanais ont été retrouvés parmi les militants tués ou capturés dans le Caucase. Ces victimes sont sans doute majoritairement des Tchétchènes ethniques descendants des déportés au Kazakhstan par Staline dans les années 1940, retournés sur la terre de  leurs ancêtres pour le Jihad. Initialement nationaliste, l’insurrection a progressivement évoluée vers l’islamisme radical, en particulier à partir de la deuxième guerre de Tchétchénie lancée par V. Poutine en 2000. Si le président tchétchène R. Kadyrov a normalisé la situation avec Moscou, sa féroce répression interne a radicalisé encore davantage une partie de la (jeune) population. Ainsi, le conflit tchétchène a débordé sur tout le Nord-Caucase (Ingouchie, Daghestan…) pour se transformer en guérilla islamiste séparatiste régionale anti-russe.

L’émergence de mouvements armés radicaux dans l’Ouest du Kazakhstan, pas si loin du Nord-Caucase, n’est sans doute pas un hasard et des liens semblent se tisser entre Caucase, Volga et Ouest-Kazakhstan.

L’accroissement du militantisme islamiste chez les Musulmans de Russie (Tatarstan, Bachkortostan)

Enfin, au Nord du Kazakhstan, dans les territoires musulmans de la Volga au coeur de la Russie (Tatarstan, Bachkortostan), la tendance à la montée du militantisme semble également de mise. En juillet, plusieurs incidents armés ont visé des dignitaires religieux tatars connus pour leur engagement anti-salafiste. Le groupe qui a revendiqué ces attaques, les « Moudjahidines du Tatarstan », affirme être sous les ordres de l’émir du Caucase Dokou Oumarov. Ainsi, nous pouvons voir comment cet « émirat », en partie fictif, fait tache d’huile. De même, en juin 2012, cinq membres du Hizb-ut-Tahrir ont été arrêté au Bachkortostan pour la préparation et la distribution de livres, brochures et vidéos au contenu « extrémiste » (d’après les autorités russes). Le groupe Jund-al-Khalifah semble également lié au Tatarstan ou du moins à la diaspora tatare au Kazakhstan, deux de ses fondateurs, Ravil Kusainov et Rinat Habiulla, ayant des prénoms tatars.

Si cette tendance à la propagation du salafisme et à la radicalisation est inquiétante, il faut tout de même la relativiser et souligner son caractère marginal. Bien que la capacité de nuisance de tels mouvements ne doit pas être sous-estimée, elle ne concerne qu’un nombre réduit d’individus.

Cependant, la capacité de ces mouvements à tisser des liens trans-frontaliers et à profiter des zones ou des périodes d’instabilité pour s’implanter les rend particulièrement dangereux. Si l’influence croissante de l’Arabie-Saoudite dans tout le monde musulman à travers la propagation du Salafisme est à souligner, il faut bien constater que ce pays est l’allié indéfectible des Etats-Unis depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Il y a donc un « très-Grand-Jeu » entre Russie, Chine et Etats-Unis à prendre en compte dans ce qui se passe actuellement au Kazakhstan.

Tensions internes et «  Nouveau-Grand-Jeu » : le Kazakhstan à l’épreuve de la géopolitique

Au Kazakhstan comme au Moyen-Orient, un des facteurs déterminants de la géopolitique est la sécurité énergétique. Et dans un pays au potentiel tel que celui du Kazakhstan, de surcroît stratégiquement placé, la lutte se fait âpre.

En premier lieu, les Chinois tirent leur épingle du jeu par le partenariat qu’ils ont noué avec la compagnie pétrolière kazakhe KazMunaiGaz et qui leur assure des entrées d’argent conséquentes grâces aux revenus du pétrole kazakhstanais. Les Chinois se distinguent des autres puissances par une politique de « pénétration économique » de plus en plus importante, qui leur assure une influence croissante dans les pays limitrophes de leurs frontières occidentales. La préoccupation majeure de Pékin est le maintien d’un environnement régional stable n’entravant pas sa croissance économique ni ses investissements.

Pour le moment, leur seule raison de s’impliquer davantage dans la coopération militaire et stratégique avec le Kazakhstan est la question ouïghoure dans la province du Xinjiang. De ce côté là, les autorités kazakhes et chinoises semblent sur la même longueur d’onde pour parer à l’éventualité de tout autonomisme ouïghour, et les deux pays coopèrent étroitement le long de leur dyade pour ce faire. Malgré tout, si l’avantage commercial de l’empire du Milieu venait à être perdu ou amoindri, ou bien que la fin du régime Nazarbaev remette en cause la coopération sino-kazakhe sur le Xinjiang,  nul doute que les autorités chinoises changeront de posture.

C’est plutôt entre les Etats-Unis et la Russie que les points de friction semblent les plus importants au Kazakhstan et dans l’ensemble de la région. En effet, les Russes semblent adopter une nouvelle posture plus offensive en Asie centrale depuis le retour au pouvoir de V. Poutine en mai 2012. Ils viennent d’obtenir le prolongement du bail de leur base au Tadjikistan pour plus de trois décennies ainsi que le renforcement durable de leur influence militaire au Kirghizstan alors même que la base américaine de Manas devrait fermer en 2014. Au Kazakhstan, le Kremlin supporte de plus en plus mal de voir la manne énergétique kazakhe lui échapper de manière croissante à cause de l’insatiable appétit chinois et des complexes d’acheminement vers l’Ouest via la mer Caspienne. De plus, Moscou voit derrière les multiples déstabilisations en cours dans la Communauté des Etats Indépendants (extension du conflit tchétchène au Nord-Caucase, protestations dans les villes russes durant l’hiver 2011, mouvements sociaux et troubles islamistes au Kazakhstan, radicalisation sur la Volga …) la main des Etats-Unis.

Ces derniers compteraient à la fois sur des mouvements islamistes financés par des capitaux saoudiens que sur des ONG ou fondations américaines faisant la promotion des Droits de l’Homme, nombreuses en Asie centrale. Plus globalement, c’est dans la perspective d’empêcher l’Union Eurasiatique de voir le jour que Washington favoriserait différents types de mouvements. Certains vont même jusqu’à penser que l’apparition de mouvements islamistes dans l’Ouest du Kazakhstan ainsi que l’exacerbation des rivalités entre Grande Horde et Petite Horde auraient pour fin ultime de créer «  un Etat sécessionniste à la solde des Etats-Unis sur la rive kazakhe de la Caspienne où sont concentrés des gisements pétroliers et gaziers. »

Tout cela est difficilement vérifiable, mais le scénario se tient. Les Etats-Unis, constatant qu’ils sont en perte d’influence dans la région, pensent peut-être que leur salut réside dans l’instrumentalisation des dynamiques de fragmentations qui existent potentiellement dans tout l’ex-URSS.

Emeutes de Janaozen au Kazakhstan en décembre 2011.
L'hôtel Aru-Ana détruit lors des émeutes de Janaozen au Kazakhstan en décembre 2011. Crédit : Source.

L’apparition au grand jour du « feu qui couvait »

L’apparition et la recrudescence du terrorisme islamiste au Kazakhstan en 2011-2012 est inquiétante à plusieurs titres. Tout d’abord, ce pays a toujours été réputé comme le plus stable de la région. Mais l’ampleur croissante des inégalités économiques et des frustrations politiques travaillent le pays de manière souterraine depuis plusieurs années. La politique religieuse répressive du président Nazarbaev a achevé de jeter dans les bras d’un islamisme militant certains membres d’une jeunesse désoeuvrée, révoltée et en quête de sens idéologique et/ou spirituel. Ce qu’il faut noter, c’est que ce militantisme islamiste n’est pas monolithique et est à la fois endogène et exogène. Endogène car les communautés soufies, ou réseaux mystiques, qui connaissent un essor considérable depuis l’indépendance s’inscrivent dans les conceptions traditionnelles de l’Islam en Asie centrale. Pourtant, leur action semble depuis plusieurs années prendre une tournure de plus en plus politique et radicale, et de moins en moins contemplative. Exogène parce que le Kazakhstan, bien que situé dans les marges septentrionales du monde musulman, n’en est pas moins traversé par des courants islamiques transnationaux que nous avons évoqués précédemment. Ainsi, l’influence parallèle de ces deux sources de radicalisme n’a eu de cesse de se renforcer durant les années 2000. Cela montre que le rapport des jeunes au religieux s’exprime sur le mode d’une affirmation identitaire collective et que c’est « à travers cette affirmation identitaire collective que la contestation politico-religieuse du régime kazakh risque de se manifester ». Cette apparition au grand jour de l’islamisme radical au Kazakhstan démontre également, s’il le fallait encore, que « l’islam politique s’est manifesté là où des régimes autoritaires s’étaient montrés incapables de répondre aux aspirations sociales des jeunes et n’avaient réservé les projets de modernisation de leurs pays qu’à une poignée de privilégiés, projets dont de ce fait n’avaient profité que des clans liés au pouvoir et à des réseaux de clientélisme ou de corruption » (35). Il est donc fort probable que le durcissement en miroir du régime et des courants radicaux et militants au Kazakhstan se poursuive. Et ce d’autant plus si ces derniers sont soutenus par des pays tiers pour des raisons géopolitiques et stratégiques.
 

Panpi ETCHEVERRY

Diplômé de l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS)
Rédacteur pour Francekoul.com 

 

(1) Titre d’un roman du grand écrivain kazakh Abdéjamil Nurpeissov, qui raconte l’état des steppes kazakhes à la veille de la Révolution bolchevik d’Octobre 1917.
(2) Le Sud des steppes kazakhes est islamisé assez tôt, aux alentours du VIII°-IX° siècle. La religion musulmane a ensuite gagné progressivement le nord des steppes Après la conquête mongole, c’est la Horde d’Or qui a contribué à propager l’Islam dans la partie Nord de l’Asie centrale.
(3) Le soufisme est un mode d’approche et de pratique spécifique de l’Islam dont les rites varient selon les confréries. Le soufi cherche le contact direct avec Allah par la contemplation, la méditation, la répétition de prières voire même par le chant et la danse ou encore la poésie. Les prières sont en général guidées par un Cheikh qui est considéré comme étant le plus proche de Dieu. Les confréries soufies sont très nombreuses et existent depuis les débuts de l’Islam. Elles sont particulièrement nombreuses et actives en Afrique noire, dans le Caucase, en Asie centrale et en Asie du Sud-Est. Elles sont en général conservatrice sur le plan social et peuvent, dans certains cas, se politiser et revêtir une dimension militante.
(4) CARRERE D’ENCAUSSE H., L’Empire d’Eurasie. Une histoire de l’Empire russe de 1522 à nos jours, Paris, Fayard, 2005, pp. 143-144
(5) Il est à noter que la politique impériale russe comme celle de l’URSS à l’égard de l’Islam était d’une grande inconstance. En effet, avant de doter l’Islam d’un statut légal, les autorités impériales cherchèrent à convertir massivement les croyants de cette religion à l’Orthodoxie. En vain. Par la suite, St Petersbourg décida de soutenir les mollahs tatars dans leur entreprise de conversion des Kazakhs durant la première moitié du XIX° siècle.  Dès les années 1860, la politique islamique de l’Empire fut marquée par un retour à la répression, en particulier dans les steppes kazakhes.
(6) Elles servaient également de « vitrine » de l’Islam soviétique vis-à-vis du monde extérieur, et en particulier du Tiers-Monde, au sein duquel l’URSS cherchait à gagner en influence politique, idéologique voire militaire.
(7) BENNIGSEN A., LEMERCIER-QUELQUEJAY C., Le soufi et le commissaire. Les confréries musulmanes en URSS, Paris, Seuil, 1986
(8) ZENN J., « Kazakhstan attempts to contain Salafist-inspired terror groups », Central Asia Newswire, 22/09/12
(9) Le Parti de la Renaissance islamique du Tadjikistan, qui fut impliqué dans une guerre civile sanglante au milieu des années 1990. De fait, il reste encore des groupes radicaux dans ce pays, plus ou moins proche du PRI. Des incidents armés ont eu lieu en aout et septembre 2010 entre l’armée tadjike et des militants, faisant plusieurs dizaines de victimes.
(10) ZENN J., Ibid
(11) Ibid
(12) « Asie centrale-Afghanistan : petit essai de prospective » par René Cagnat dans la rubrique analyse du jour du site de l’IRIS, www.iris-france.org, 11 juin 2012.
(13) ZENN J., Ibid
(14) ZENN J., Ibid
(15) Le Bachkortostan, limitrophe du Tatarstan, est une République fédérée de Russie, située sur la Volga, au Nord-Ouest du Kazakhstan : http://aliben.unblog.fr/tag/bachkorkostan-bachkirie/#
(16) CAGNAT R., GAUZERE D., « Kazakhstan : Qui est derrière Janaozen ? », op.cit p. 3
(17) Terme géographique désignant une frontière commune à deux Etats.
(18) CAGNAT R., GAUZERE D., « Kazakhstan : Qui est derrière Janaozen ? », op.cit p. 4
(19) CAGNAT R., GAUZERE D., « Kazakhstan : Qui est derrière Janaozen ? », op.cit p. 3
(20) Ibid
(21) Ibid
(22)  HABIBA F., « Les réseaux mystiques au Kazakhstan : entre dhikr et militantisme ? », Cahiers d’Asie centrale [En ligne], 15/16 | 2007, mis en ligne le 22 avril 2009, Consulté le 16 octobre 2012. URL : http://asiecentrale.revues.org/index93.html
(23) Ibid
(24) Ibid

                         

Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *