Noursoultan Nazarbaïev, a lancé le programme culturel "La Grande Steppe" fin 2018

Kazakhstan : où va le projet « Grande Steppe » ?

Véritable stratégie culturelle pour les années à venir, « Les sept facettes de la Grande Steppe » veut situer le peuple kazakh, et son investissement culturel et historique dans le monde, en déterminant son influence passée et donc son rôle dans un futur proche.

Novastan reprend et traduit un article initialement publié par le média spécialisé sur l’Asie centrale, Fergana.ru.

En publiant en novembre 2018 son programme « Les sept facettes de la Grande Steppe », le président kazakh Noursoultan Nazarbaïev a livré une stratégie culturelle qui n’oublie absolument pas la géopolitique. D’un côté, la publication d’un tel article programmatique était attendue depuis longtemps par les historiens et la société kazakhe en général.

De l’autre, elle comporte plusieurs questions inattendues. Parmi elles, celle de savoir ce que peut donner la « Grande Steppe » au monde aujourd’hui et sous quelles formes ? Si cette question n’est pas si explicite, elle est tout de même  au centre de la réflexion de ce programme. Avec ce programme, le Kazakhstan affiche de nouvelles ambitions sur la scène internationale.

Un renouvellement de la conscience

Pour en parler, une table ronde a été organisée à l’ambassade du Kazakhstan à Moscou au début du mois de février dernier. Excepté les représentants du Kazakhstan, plusieurs historiens et journalistes vedettes ont pris part à cet événement. L’intitulé de la table ronde, « La Grande Steppe : un héritage historique des Turcs », va déjà au-delà de l’article-programme présidentiel, avec un cercle de thèmes évoqués bien plus large.

D’entrée, le ministre-conseiller de l’ambassade du Kazakhstan en Russie, Erlan Baïjanov s’est souvenu de Lev Goumilev et de son célèbre ouvrage « La Russie Ancienne et la Grande Steppe ». Par ailleurs, il a parlé d’une importance globale du thème annoncé à la table ronde, un thème qui a une relation directe avec l’histoire du Kazakhstan et de la Russie. Tous les deux pays sont historiquement à l’origine de plusieurs peuples turcophones et des peuples nomades en général. Erlan Baïjanov a particulièrement souligné le fait, que l’article de Noursoultan Nazarbaïev vise une modernisation de la conscience historique.

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La « modernisation » est, en effet, un des mots-clés utilisés par Noursoultan Nazarbaïev. En avril 2017, son article-programme s’appelait « Une vision vers le futur : la modernisation de la conscience sociale » et concernait alors la société kazakhe. Un tel accent sur la modernisation n’est bien évidemment pas une coïncidence. Surtout, si l’on se rappelle par exemple que l’exploit économique chinois avait commencé avec la politique des quatre modernisations.

Un pays au carrefour

Les intervenants de la table ronde ont pointé que le Kazakhstan s’est retrouvé au carrefour des cultures et civilisation. Une situation qui a poussé le peuple kazakh à être souple et plus ouvert face aux changements. En faisant partie d’abord de l’Empire russe, puis de l’URSS, le peuple kazakh a retenu beaucoup des traits de la civilisation européenne, après avoir retenu ceux de la civilisation islamique, chinoise ou encore mongole. Le Kazakhstan est un territoire qui a accueilli diverses civilisations avec des réelles qualités d’adaptation et est donc prêt pour de futures modernisations. Dès l’indépendance du Kazakhstan, d’importantes réformes économiques ont été mises en place.

Cependant, même si cela peut paraître étrange, moderniser la conscience est, dans un sens, plus compliqué que l’économie. Dans un premier temps, il est relativement facile de changer la conscience du peuple, mais peu après, cette conscience vise quand même à retourner à sa forme habituelle, à celle enregistrée pendant des centaines d’années dans une matrice. Se rajoute dessus l’inertie dans la pensée des fonctionnaires, qui sont généralement satisfaits de la situation existante et ils ne veulent aucune modernisation.

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Le président du centre des recherches scientifiques « Le Kazakhstan sacré », Berik Abdigaliouly, a rappelé que le concept de formation d’une conscience historique a été élaboré et pris en compte dès les premières années de l’indépendance, mais « le problème de formation d’une conscience historique unitaire est toujours présent aujourd’hui ».

Problèmes d’histoire et de mémoire

La position du Kazakhstan vis-à-vis des répressions est différente comparée à celle de la Russie, où jusqu’à nos jours, on ne sait toujours pas si Joseph Staline a été un tyran sanglant ou un manager effectif. Les Kazakhs ont plus de facilité avec l’histoire, car elle n’est pas impériale comme en Russie. De plus, tout porte à croire que les dirigeants du Kazakhstan n’ont pas peur d’accepter l’histoire du pays telle qu’elle est. « Dans notre histoire, il y a eu plusieurs moments dramatiques et de tragédies, de guerres meurtrières et de conflits, d’expériences sociales dangereuses et de cataclysmes politiques. Nous ne sommes pas en droit de les oublier. Il est nécessaire de prendre conscience et d’accepter son histoire dans toutes ses nombreuses facettes et dimensions », décrit le président Noursoultan Nazarbaïev dans « Les sept facettes de la Grande Steppe ».

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Berik Abdigaliouly a brièvement abordé les projets principaux indiqués dans l’article « Les sept facettes de la Grande Steppe » et plus précisément « L’Archive 2025 », qui est censé récolter et exploiter scientifiquement les documents historiques liés au Kazakhstan. Il a mentionné séparément le projet « Les grands noms de la Grande Steppe », en lien avec lequel se préparent le musée des grandes personnalités, le musée des arts anciens.

Le directeur du centre de recherche « Kazakhstan sacré » a également indiqué en tant que but essentiel de son arrivée à Moscou la volonté d’entendre les propositions des chercheurs russes et la possibilité éventuelle de commencer de nouveaux projets internationaux liés aux recherches historiques du Kazakhstan.

« Malheureusement, les contacts scientifiques au Kazakhstan demeurent affaiblis, chacun commence à écrire sa vérité », a remarqué Berik Abdigaliouly. Cependant, selon son point de vue, la situation peut être rétablie grâce aux événements communs entre les scientifiques kazakhs et étrangers, dont russes.

L’héritage de tous les peuples

D’après le vice-président de la société des orientalistes RAN, Dimitri Vassiliev, l’article de Noursoultan Nazarbaïev a un « intérêt exceptionnel pour la sauvegarde de l’héritage culturel des peuples de la zone de steppe eurasiatique, auxquels font partie des peuples qui vivent en Fédération de Russie ». D’après le chercheur, cela oblige les scientifiques russes à prendre part dans la réalisation du programme et dans la préparation des cadres scientifiques pour son développement. Le professeur a fait appel à la turcologie et a distingué la profonde relation historique entre les hommes de science du monde turc et slave.

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La proposition de Dimitri Vassiliev de préparer des cadres scientifiques pour la réalisation et le développement du programme proposé par le président du Kazakhstan est très démonstrative. Cela montre qu’en Russie, on a un rapport sérieux à ce programme et on considère que ce n’est pas une campagne occasionnelle, mais une longue stratégie.

Parler du passé pour évoquer le futur

Par la suite, Dina Amanjolova a pris la parole. Docteure en histoire, professeure, membre correspondant du RAEN (académie russe des sciences naturelles), elle a évoqué une idée qui, apparemment, était présente chez tout le monde et surtout chez Noursoultan Nazarbaïev : l’article faisant référence au passé parle en fait du futur. En effet, il s’agit avant tout de réaliser de nombreux projets dans ce programme.

Parmi les directives de travail proposées par le président kazakh, on retrouve la récolte et l’exploitation scientifique d’une énorme quantité de documents historiques, la création d’un parc encyclopédique éducationnel « Les grands noms de la Grande Steppe », mais aussi d’un musée d’arts anciens et de technologies de la Grande Steppe, la réalisation du projet « La civilisation turque : des sources à la modernité », la création d’anthologies du folklore et de la musique ancienne, le lancement à la production d’un cycle de documentaires scéniques, de séries télévisées et de long-métrages artistiques « démontrant la continuité de l’histoire civilisationnelle du Kazakhstan ».

De nouveaux objectifs pour la Grande Steppe

Pour le professeur en histoire, Alexandre Kadyrbaïev,  ce programme est important parce « que pour la première fois, on prend en compte l’éclairage objectif de l’histoire, c’est-à-dire que naît l’espoir de la possibilité d’une vision scientifique et non pas émotionnelle et mythologique de l’histoire du Kazakhstan comme partie de l’Asie centrale ».

Selon Alexandre Kadyrbaïev, ce programme est un espoir pour la discipline historique au Kazakhstan.« Ce n’est pas un secret que la vision sur les mêmes évènements est différente dans les historiographies russes, occidentales, kazakhes et chinoises. De même, que les pays-voisins de la région ont dans leurs historiographies des interprétations différentes sur ces mêmes évènements. Il faut développer une vision unificatrice et non pas la désunion, tout en se basant sur une méthode établie des recherches historiques et sur une compréhension académique de la vérité historique établie également. En ce qui concerne la science kazakhe, malgré sa déformation durant ces dernières décennies en faveur à la conjoncture politique instantanée, il reste au Kazakhstan une couche de réels scientifiques, même si elle est très fine.« 

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L’idée même de se tourner vers l’héritage culturel et historique de la Grande Steppe est sans aucun doute importante. Il est aussi important que pour l’étude et la popularisation de cet héritage, on compte attirer diverses forces : des scientifiques aux jeunes musiciens, des travailleurs de musées aux cinématographes. C’est très bien d’inviter des chercheurs étrangers, dont les chercheurs russes ce qui augmentera l’effectivité de la réalisation du projet en quelques fois.

Mais, à part le côté historico-culturel de l’article, on retrouve également le possible côté politique. Les Kazakhs, étant les héritiers de la Grande Steppe ont réellement une grande culture et un magnifique passé, mais aussi un projet géopolitique naissant. En effet, l’article présidentiel parle de « l’ancienne capitale du Kazakhstan« , Almaty, qui « est non seulement un centre spirituel de notre peuple, mais aussi un lieu sacré pour tout le monde turc ». Si l’on part de cela, le but est que le Kazakhstan lui-même devienne un centre culturel pour le monde turc. On peut se demander ici : pourquoi viser à devenir un centre du monde turc ?

Un des défis importants à relever aujourd’hui est la confrontation avec l’extrémisme islamique. En prenant en compte que les Turcs et la Grande Steppe sont traditionnellement liés à l’islam, il y a une interdépendance entre l’islam et ces pays. Dans ce sens, il serait probablement possible de ne pas utiliser seulement le potentiel historico-culturel de la Grande Steppe, mais aussi politique comme un facteur équilibrant en proposant une alternative pacifique à toute sorte d’extrémisme religieux.

Aleksey Vinokourov pour Fergana.ru

Traduit du russe par Guljigit Jyrgalbekov

Edité par la rédaction de Novastan

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