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Kazakhstan : pourquoi le massacre de Janaozen ne passe pas

La ville kazakhe de Janaozen a été le théâtre d’une grève des ouvriers du secteur pétrolier durement réprimée en 2011. Goulnara Bajkenova, journaliste au Kazakhstan, explique pourquoi la mort récente d’un des leaders de la grève ravive un malaise profond au sein de la population du plus grand pays d’Asie centrale.

Novastan reprend et traduit un article initialement paru sur Esquire.kz.

Les événements qui se sont déroulés dans la ville de Janaozen en décembre 2011, lorsque la police a tiré sur des manifestants, continuent de peser sur le Kazakhstan. Après la mort récente de Maksat Dosmagambetov, l’un des dirigeants de la grève, le nombre de morts est passé à 17, sept ans après.

Maksat Dosmagambetov a été le premier à déclarer devant le tribunal qu’il avait été torturé lors de son interrogatoire. En garde à vue, ses côtes et ses os du visage ont été brisés. Six mois plus tard, en prison, il a eu des maux de tête inexplicables pour lesquels il a reçu de l’aspirine. Deux ans plus tard, alors qu’il ne pouvait plus ignorer son état grave, il a été soumis à un examen médical qui a fait état d’un « ulcère facial malin ».

17 victimes

Cette maladie contractée six mois après son arrestation a finalement entraîné sa mort en 2018, soit sept ans plus tard. Maksat Dosmagambetov est sans doute mort des suites de la torture. Au tribunal et lors du seul entretien qui a suivi sa libération, il a donné des détails inquiétants sur ce qui s’est passé après la dispersion de la grève au poste de police de Janaozen, dévoilant au public les noms des personnes chargées d’enquêter sur le massacre. La police a rejeté toutes ses allégations, et Maksat Dosmagambetov l’a finalement payé de sa vie, estime Equire.kz.

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Voici ce que la dix-septième victime de Janaozen a déclaré : « Dans un espace confiné, ils m’ont frappé aux ongles et aux genoux avec un pistolet, puis avec un bâton. Ils m’ont agrafé les oreilles. » Lorsque des journalistes ajoutent certaines expressions à ces déclarations telles que « selon ses mots » ou « il affirme que sa maladie a un lien avec les tortures subies », cela sonne aujourd’hui comme superflu. À quoi d’autre peut-on associer un ulcère malin au visage ? La mort de Maksat Dosmagambetov, ouvrier et meneur de la grève qui a précédé le massacre de Janaozen, n’a eu aucune répercussion dans les médias kazakhs.

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Le silence et les tabous

Beaucoup voudraient oublier et faire oublier les événements de Janaozen au Kazakhstan et ainsi effacer l’histoire. Le silence créé artificiellement a été frappé ici en son cœur. Le journaliste français Vincent Prado, en reportage au Kazakhstan pour réaliser un documentaire sur le pays et ses mouvements actuels, a été arrêté le 27 septembre dernier lors d’une interview sur Janaozen. L’étranger s’en est tiré avec une amende, mais il aurait pu subir de bien pires traitements.

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Le tabou semble total sur le massacre de Janaozen. Les journalistes ne font pas de recherches pour découvrir la vérité, les politologues ne discutent pas du problème lors de conférences, les scientifiques n’écrivent aucune thèse sur l’affaire, les écrivains n’écrivent pas de livres et les poètes n’écrivent pas de vers. Rien ne se passe qui pourrait aider la société à comprendre ce qui s’est passé et pourquoi précisément à Janaozen. Et personne ne pense aux proches des victimes innocentes et aléatoires qui assistent aux célébrations de l’indépendance du jeune Kazakhstan, chaque 16 décembre.

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Des questions sans réponse, une tragédie sans y faire face, un crime impuni : il est toujours étonnant de constater à quel point l’opinion est répandue au sein de la population qu’il y a eu beaucoup plus de morts que ce que l’État a officiellement déclaré. Cette idée n’est finalement pas si saugrenue. Où sont les parents des victimes, leurs épouses, leurs enfants, leurs frères et leurs sœurs ? Officiellement, pas une seule personne n’a été portée disparue après la répression de la grève.

Goulnara Bajkenova
Journaliste pour Esquire.kz

Traduit du russe par la rédaction

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La ville de Janaozen au Kazakhstan a été le théâtre d’une dure répression d’ouvriers en grève en 2011.
Esquire.kz
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