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Kazakhstan : une transition du pouvoir « mal faite » ?

Le 17 juin dernier, Novastan France a organisé une table ronde sur l’après Noursoultan Nazarbaïev au Kazakhstan. Retour sur la transition qui a vu Kassym-Jomart Tokaïev arriver au pouvoir.

Le 17 juin dernier, Novastan France, en partenariat avec l’association Russinalco, a débriefé la transition du pouvoir au Kazakhstan à l’Inalco. A la suite de l’annonce de la démission de Noursoultan Nazarbaïev et de l’intérim effectué par Kassym-Jomart Tokaïev, une élection présidentielle s’est tenue le 9 juin dernier. Élu avec 70% des voix, Kassym-Jomart Tokaïev a néanmoins vu quelques évènements défrayer la chronique. Manifestations, arrestations et score de l’opposition qui n’avait jamais été aussi haut sont venus marquer cette période de transition.

Adrien Fauve, chercheur à Paris-Sud et spécialiste du Kazakhstan, George Voloshin, responsable France du cabinet d’intelligence économique Aperio Intelligence et spécialiste de la Russie/CEI, ainsi que Catherine Poujol, directrice de l’Institut Français d’Etudes sur l’Asie Centrale (IFEAC), ont tenté d’éclairer pour nous ces événements et leur portée. Face à eux, une salle avec une quarantaine de personnes très intéressées.

Une transition réussie ?

La sidération prédomine, le 19 mars, lorsque Noursoultan Nazarbaïev, président depuis l’indépendance du Kazakhstan, annonce sa démission. Pour Catherine Poujol, « l’évènement est d’une grande violence symbolique, annoncer cela, du jour au lendemain, à sa population qui est complètement droguée au président, c’est comme si d’un coup on arrêtait le médicament. » Pour nuancer cet effet, une période de transition débute. Comme le prévoit la constitution kazakhe, le président du Sénat, Kassym-Jomart Tokaïev, assure l’intérim, jusqu’à remporter l’élection du 9 juin dernier.

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Le scénario semble ainsi s’être déroulé comme prévu, le candidat du parti présidentiel Nour Otan étant élu, la transition semble achevée. Nuançant les apparences, George Voloshin préfère parler de transition inachevée. Selon lui, « tant que Noursoultan Nazarbaïev reste dans l’organisation du pouvoir, il n’y aura pas de réelle transition. Tokaïev est trop dépendant de la présence de son mentor. De mon point de vue, s’il y a transition, elle est assez mal faite. » Soulignant le côté solitaire du nouveau président, évoluant loin de la politique de clan, il doute de la capacité de l’ancien diplomate de se maintenir à la présidence si quelque chose arrivait à Noursoultan Nazarbaïev.

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Noursoultan Nazarbaïev avait dit à plusieurs reprises qu’à sa succession, il choisirait quelqu’un de jeune, Kassym-Jomart Tokaïev, même si de 13 ans son cadet, reste de la même génération que lui. Le nouveau président finira son premier mandat âgé de plus de 70 ans et « les mêmes questions ressortiront, celles sur son état de santé, sur sa capacité à diriger et gouverner » affirme George Voloshin. La personne qui assurait la continuité a été élue, et en cela cette transition peut être classée comme une réussite. Mais pour Adrien Fauve, le « jugement définitif de la transition doit être réalisé dans quelques mois voire quelques années », surtout après les mobilisations ayant eu lieu.

Mobilisations et manifestations marquant la période électorale

La contestation a débuté dans les rues d’Almaty, l’ancienne capitale. Les coureurs du marathon organisé dans la ville ont alors pu apercevoir un slogan « contestataire ». Les manifestations se sont soldées par au moins 4 000 arrestations, un chiffre qui ne cesse de grimper. « En général, ce type de manifestation se fait autour de problèmes socio-économiques. Là, c’est le moment électoral qui a créé cette mobilisation » souligne Adrien Fauve. Deux formes de mobilisations sont à distinguer, la première est organisée, utilisant les réseaux sociaux. La seconde est beaucoup plus spontanée, les personnes protestant le lendemain des élections.

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Derrière ces manifestations réside la lassitude de la population face aux problèmes économiques. « Il y avait une perte de confiance, de foi en l’avenir, comme une déprime sociale » ajoute Catherine Poujol. George Voloshin abonde en ce sens expliquant que « le Kazakhstan traverse depuis 2014 un marasme économique très profond. Le prix du pétrole a fortement chuté à l’époque et l’économie n’a pas été diversifiée comme cela avait été promis il y a 10/15 ans. Il y a beaucoup de gens sans travail, sans opportunité, je pense que cela s’accompagne d’une dimension politique puisque tout le monde comprend, au Kazakhstan, qu’avec cette soi-disant transition, le système restera verrouillé, il ne changera pas, je pense que Tokaïev n’a ni l’intention ni la capacité d’engager une réforme profonde du système politique aujourd’hui. »

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Face à ces manifestations, les autorités ont très rapidement reconnu les mobilisations. Kassym-Jomart Tokaïev lui-même, dans une interview à Euronews, a reconnu que les mobilisations relèvent des problèmes économiques et sociaux. Le nouveau président a annoncé qu’il cherchait « maintenant à intégrer les contestations, en créant un comité de conciliation ».

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En parallèle, la figure de l’opposant ayant réunis 16% des suffrages, Amirjan Kossanov, n’endosse également pas les revendications de la rue, allant jusqu’à « presque justifier la répression policière » comme le souligne Adrien Fauve. Les mouvements contestataires ne se retrouvent plus dans l’opposition que représente Amirjan Kossanov. George Voloshin explique ainsi, qu’« il est clair qu’il n’y a pas d’opposition réelle. Amirjan Kossanov est un peu la « Ksenia Sobtchak » du Kazakhstan, qui essaie de créer un contraste avec le pouvoir, qui le critique pendant la campagne, mais qui une fois l’élection passée déclare qu’il faut se ranger derrière le régime et le soutenir dans les reformes qu’il va mener. »

Une possible réforme du régime à venir ?

Le 13 juin, Kassym-Jomart Tokaïev, dans une interview donnée au Wall Street Journal, affirmait : « Je suis un réformateur, donc il n’y aura pas de statu quo ». Quelle portée ont réellement ces paroles ? Pour George Voloshin, justement, le nouveau président est l’homme du statu quo. « Comment imaginer Kassym-Jomart Tokaïev reformer un système au sein duquel les oligarques et personnes autour de lui estiment que le système est bon ? Ce dernier est actuellement à bout de souffle et une démocratisation semble s’imposer. » Malgré les rares changements budgétaires et la création de deux ministères, les observateurs ne peuvent s’empêcher de voir une véritable continuité.

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Si reforme il y avait, l’Ouzbékistan d’après Islam Karimov pourrait-il être un exemple ? Catherine Poujol estime que la disparition brutale de l’ancien leader ouzbek a pu pousser Noursoultan Nazarbaïev à prendre les devants et orchestrer sa succession de son vivant. La différence majeure entre les deux situations concerne les conditions de la transition. En Ouzbékistan, Islam Karimov venait de mourir, son Premier ministre Chavkat Mirzioïev est devenu président après la mort de ce dernier. Pour Kassym-Jomart Tokaïev, la situation est totalement différente : il aura en quelques sortes les mains liées par la présence de Noursoultan Nazarbaïev.

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Les réformes paraissent ainsi lointaines et très peu probables, l’ombre d’Elbasy, le « leader de la nation », planant encore sur le pouvoir kazakh. La continuité convient à tout le monde, aux élites en place aussi bien qu’aux puissants voisins du Kazakhstan.

Une vision géopolitique de la transition

D’un point de vue géopolitique, la stabilité semble convenir à tout le monde. « Tous les partenaires ont intérêt à ce que cela bouge le moins possible », estime Catherine Poujol, « la Russie et la Chine ne voulant surtout pas de changement ». Adrien Fauve rappelle de son coté, que lors du « Belt and Road Forum », un sommet dédié aux Nouvelles routes de la Soie chinoises, Noursoultan Nazarbaïev était invité malgré l’annonce de sa démission quelques semaines plus tôt. Avant l’élection, Kassym-Jomart Tokaïev ne s’était déplacé qu’en Russie et en Ouzbékistan. Depuis, il s’est déplacé au Tadjikistan et au Kirghizstan, pour des déplacements qui s’inscrivent avant tout dans la région.

Moins qu’une question géopolitique, la démocratie devra venir de l’intérieur, pour George Voloshin. L’élection de Volodymyr Zelensky en Ukraine a marqué les esprits, notamment en Asie centrale, lorsqu’il a déclaré « je m’adresse comme citoyen à tous les pays de l’ex-URSS et je peux leur dire : tout est possible ! ».

La rédaction

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Le 17 juin dernier, Novastan France a organisé une conférence sur la transition politique au Kazakhstan.
Dimitri Rechov
Des manifestations ont eu lieu dans plusieurs villes du Kazakhstan, aboutissant à 4000 arrestations. (Photo d’illustration)
Novastan
Noursoultan Nazarbaïev, ne compte pas s’éloigner de Kassym-Jomart Tokaïev, nouveau président kazakh.
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