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« La géopolitique est un frein à la démocratisation du Kazakhstan »

Daniyar Kosnazarov, membre de la rédaction du site d’information kazakh The Steppe, fait le lien entre les influences géopolitiques à l’oeuvre et la situation actuelle au Kazakhstan. Quelques jours après l’élection présidentielle qui a vu le candidat du pouvoir l’emporter avec 70% des voix, la société kazakhe est traversée de remous et le doute persiste sur une possible démocratisation du plus grand pays d’Asie centrale.

Novastan traduit ici un article initialement paru sur le site d’information The Steppe basé à Almaty, l’ancienne capitale kazakhe.

Noursoultan Nazarbayev a misé sur Kassym-Jomart Tokaïev pour plusieurs raisons. Le nouveau président du Kazakhstan n’est pas un oligarque, ne représente pas un clan politique particulier et, surtout, sa réputation n’a jamais été entachée. Il n’a été impliqué dans aucun scandale majeur, si l’on met de côté l’indignation populaire en réaction à sa décision de changer le nom de la capitale en hommage à son prédécesseur.

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De plus, les observateurs affirment que l’expérience diplomatique de Kassym-Jomart Tokaïev a joué un rôle déterminant. Il ne s’agit pas seulement de son expérience à l’ONU, mais aussi du fait qu’il a forgé, dès les premiers jours de l’indépendance, la politique étrangère du Kazakhstan telle que nous la connaissons. Bien que d’autres facteurs aient pu entrer en ligne de compte, ce sont les aspects géopolitiques qui ont été prédominants en vue de le désigner comme nouveau leader du Kazakhstan.

Plongée au coeur des péripéties géopolitiques

Le monde semble s’effriter de toutes parts. Les États-Unis ont perdu leur statut de puissance hégémonique et leur autorité morale après l’Irak, l’Afghanistan et l’élection de Donald Trump. La démocratisation n’a eu lieu ni en Russie, ni en Chine, ni en Iran, ni en Turquie.

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Kazakhstan Kosnazarov Analyste Relations Asie

Or, c’est ce moment géopolitique complexe que Noursoultan Nazarbayïev a choisi pour donner les clés du Kazakhstan à Kassym-Jomart Tokaïev. Il est vrai que le premier président consacrait énormément de temps et d’énergie aux questions de politique étrangère, ce qui est devenu de plus en plus difficile au fur et à mesure. C’est pourquoi il s’est empressé de passer la main. Désormais, l’objectif de Noursoultan Nazarbaïev est d’institutionnaliser son héritage diplomatique, même si cela peut conduire à davantage de personnification.

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Le deuxième président n’est pas un novice dans le domaine et a toute l’expérience requise en vue de plonger dans toutes ces péripéties géopolitiques. Noursoultan Nazarbaïev a trouvé en Kassym-Jomart Tokaïev un homme doté de toutes les capacités nécessaires pour mettre en œuvre la politique étrangère « multivectorielle » du Kazakhstan, se liant d’amitié aussi bien avec Moscou et Pékin qu’avec Washington. Ceci explique pourquoi, au cours de la campagne présidentielle, les apparitions médiatiques du nouvel homme fort kazakh ont été plus fréquentes en dehors du pays, tandis que les autres candidats se sont concentrés davantage sur les questions domestiques.

Une influence grandissante des pays voisins

Le monde se transformant progressivement en un rassemblement de « royaumes » hostiles, le Kazakhstan, en raison de sa situation géographique, va se retrouver sous une influence encore plus forte de Moscou et de Pékin, dont les relations avec l’Occident se sont largement détériorées au cours des dernières années. Les deux États autoritaires ne veulent pas de surprise à leurs frontières. En conséquence, à leurs yeux, la légitimité du nouveau président viendra de sa capacité à stabiliser la situation socio-politique à l’intérieur du pays.

Poutine Tokaïev Moscou

Plus la situation sera calme au Kazakhstan, plus Kassym-Jomart Tokaïev sera respecté par ses homologues russe et chinois. Le changement des élites politiques actuellement au pouvoir dans le plus grand pays d’Asie centrale pourrait, en effet, entraîner un changement institutionnel, une révision des relations avec les voisins, une potentielle sortie de l’Union économique eurasiatique ou encore la nationalisation du secteur de l’énergie. Ce que Moscou, Pékin et d’autres acteurs géopolitiques d’importance ne sauraient tolérer.

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Cela signifie que la géopolitique constitue un frein considérable à la démocratisation du Kazakhstan. En cas d’agitation massive, le nouveau président ne saurait faire preuve de la moindre faiblesse s’il veut convaincre ses influents voisins que tout est sous contrôle. La rigidité des autorités kazakhes dans la politique intérieure est dictée par l’image que le pays veut renvoyer à l’extérieur. Moscou et Pékin voient dans Kassym-Jomart Tokaïev l’homme à même de garantir un chemin prévisible et compréhensible pour le Kazakhstan.

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De leur côté, ils ne mettent pas de bâtons dans les roues du nouveau président, n’ont pas recours à des sanctions ou à d’autres mesures punitives afin ne pas compliquer le travail de Kassym-Jomart Tokaïev dans le domaine de la politique intérieure. Tous les scandales et les dissensions peuvent non seulement discréditer le président aux yeux de la population, mais aussi exacerber d’éventuelles luttes pour le pouvoir parmi les élites kazakhes.

Assurer l’ordre et la stabilité en interne

Ce n’est pas pour rien qu’on dit que la politique étrangère est une continuation de la politique intérieure. Pour que les grands voisins le respecte, le président kazakh doit assurer l’ordre et la stabilité de la maison. Or, il faut des réformes politiques sérieuses pour assurer l’ordre et la prévisibilité au sein de la société kazakhe. C’est d’ailleurs ce que demandent de nombreuses couches de la population. Cette situation va-t-elle créer des problèmes pour le nouveau chef de l’État ?

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L’accord tacite passé avec les « joueurs extérieurs » que sont les grandes puissances de la scène géopolitique laisse dans une certaine mesure les mains libres au nouveau président. L’existence d’un consensus entre les puissances sur la légitimité de Kassym-Jomart Tokaïev est un signal lancé aux autres politiciens du Kazakhstan de rester calmes et de ne pas s’opposer aux changements lancés par le successeur. Et, d’autre part, le soutien de Moscou et de Pékin affaiblit le nouveau leader kazakh. Après tout, pour eux, le plus important est que Kassym-Jomart Tokaïev ne casse pas le jouet dont il a hérité en lançant des réformes et que la situation ne devienne hors de contrôle.

Cela dit, ce serait bien mieux si la politique extérieure et la politique intérieure ne constituaient pas un tout. Parce que la société exige une transformation profonde du Kazakhstan, malgré la situation géopolitique complexe. Tout le monde réclame d’importants changements, ici et maintenant.

Daniyar Kosnazarov
The Steppe

Traduit du russe par la rédaction

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Kassym-Jomart Tokaïev a été élu président du Kazakhstan le 9 juin dernier avec plus de 70% des suffrages
Kremlin.ru
Originaire du Kazakhstan, Daniyar Kosnazarov est analyste spécialiste des relations internationales et de l’Asie centrale
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Vladimir Poutine et Kassym-Jomart Tokaïev se sont rencontrés le 3 avril dernier à Moscou
Kremlin.ru
Alors que l’élection présidentielle du 9 juin semble jouée d’avance, l’opinion publique manifeste sur Internet et d’autres actions. Ici, une pancarte demandant du changement (Peremen) a été ajoutée à la statue de Viktor Tsoï à Almaty
Capture d'écran Instagram / rukh2k19
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Commentaires
  • Le developpement du theme de l’impact geopolitique, vu sur differents angles (historique, economique etc) sur les processus internes en Asie Centrale pourrait etre tres interessant. Les relations entre la Russie et la Chine, principaux acteurs geopolitiques dans la region, sont tres complexes comme sont complexes les relations du Kazakhstan avec ces pays. Cette complexite cree une marge de manoeuvre pour le Kazakhstan. Par exemple, economiquement, les Etats-Unis et l’Europe, sont de principaux investisseurs dans l’economie kazakhe, surtout dans le secteur minier.
    La Russie est affaiblie economiquement du fait des sanctions. La Chine a aussi des problemes economiques qui soulevent des questions sur son projet BRI. La Russie depend de la reussite de BRI.
    Dans ce contexte, beaucoup depend de la politique des pays de l’Asie centrale dont le Kazakhstan. K.-J. Tokayev est un diplomate de carriere et connait bien la musique. On verra pour ses preferences et ses contraintes internes.

    18 juin 2019

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