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Le Kazakh, bientôt en lettres latines?

Dans un message au peuple, le président kazakh, Noursoultan Nazarbaïev, a souligné le besoin de favoriser l’essor de la langue kazakhe. A cet effet, le président a suggéré l’abandon de l’alphabet cyrillique au profit de l’alphabet latin, plus international. Quelle sont les ressorts de cette politique linguistique?

Selon le nouveau plan national de développement «Stratégie 2050», le Kazakhstan ferra bientôt partie du cercle des 30 pays le plus développés au monde. Dans un message au peuple expliquant les principaux axes d’évolution envisagés par le gouvernement, le président kazakh, Noursoultan Nazarabayev, a souligné le besoin de favoriser l’essor de la langue kazakhe. Selon lui, il convient qu’en 2025 le Kazakh ait un statut dominant sur le Russe et l’Anglais. Dans un pays aujourd’hui majoritairement russophone, ce discours amorce une lente révolution linguistique qui cherche à diminuer l’influence de la langue russe.

NNSeptembre 2011,  Le président du Kazakhstan Noursoultan Nazarbaïev pendant son discours devant les députés au Sénat à Astana. Сrédit : zakon.kz

Un point du discours a provoqué de nombreuses réactions: l’adoption de l’alphabet latin au détriment du cyrillique pour la langue kazakhe. Le président a précisé que cette réforme n’est pas liée à une évolution géopolitique du Kazakhstan: la Russie voisine reste un allié majeur du pays des steppes. Le Président a justifié cette décision en janvier 2013 devant les représentants des corps diplomatiques accrédités de la manière suivante:

           « Cette démarche a été dictée par la nécessité de développer la langue d’Etat, l’alphabet latin étant plus conforme à la langue kazakhe ».

Afin de mieux comprendre cet argument, il convient de remonter l’histoire de la langue kazakhe écrite.

Pré-histoire de la langue kazakhe

La langue kazakhe appartient à la famille des langues turciques, à distinguer du turc moderne parlé en Turquie, et plus précisément au groupe de kiptchak méridional, à l’intar des langues kirghize, tatare, bachkire, karakalpake,karachaï-balkare, nogai et d’autres dialectes. Les anciens Turcs nomades, aïeux des Kazakhs modernes, ont joué un rôle important dans l’histoire de l’Asie Centrale. Du Vème au XVème siècle le turcique était la langue véhiculaire pour la majeure partie de l’Eurasie.  A l’époque des khans Batu et Möngke, les documents officiels comme la correspondance internationale de la Horde d’or étaient rédigés en mongol et en turcique.  Le turcique littéraire a existé dès le XIIIème siècle et est à l’origine de toutes les langues d’Asie Centrale, à l’exception du Tadjik de racines perses.

monLe monument Bilge Tonyukuk présente des descriptions dans une ancienne langue turque. Crédit: Ismet11

Les plus anciennes traces de l’alphabet turc sont les inscriptions d’Orkhon-Ienisseï, retrouvées sur des monuments  dans les vallées d’Orkhon en Mongolie et d’Ienisseï en Sibérie. L’alphabet de l’Orkhon est aussi qualifié de köktürk, du nom du premier groupe turque connu à l’avoir utilisé, ou de runes d’Orkhon – runes turques du fait de sa ressemblance aux runes scandinaves.

orkhonLa rivière Orkhon, Mongolie. Crédit: Горынычъ – Зеленый змий

IenisseiLe fleuve Ienisseï en Siberie. Crédit: rogojkinoshk.ru

Au fur et à mesure du développement de l’islam au Xème siècle, la langue arabe a grandement influencé le turcique qui a fini par adopter l’alphabet arabe. Ce dernier s’est propagé au XVIIIème siècle parmi les peuples turcs depuis les villes de Boulgar (actuellement au Tatarstan) et de Khoresme (actuellement en Ouzbékistan).

En 1912 Akhmet Baitursynov a initié les prémices d’un alphabet kazakh basé sur l’écriture arabe. Toutes les lettres arabes non utilisées en Kazakh on été exclues de l’alphabet et ont été ajoutées des lettres spécifiques. Cet alphabet, appelé «Zhana emle», ou la «Nouvelle orthographe» et a été utilisé par les Kazakhs qui habitaient en Chine, en Afghanistan et en Iran.

ABAkhmet Baitursynov, homme d’Etat kazakh. Crédit : inform.kz

Dans les années 1930, afin de limiter l’influence islamique en Asie Centrale, le Comité du Nouvel Alphabet auprès du Comité Central Exécutif de l’URSS a élaboré un premier système d’écriture en latin ou bien «Yanalif» pour les langues turques de l’Union Soviétique. Après une période de transition, à l’orée de la Seconde Guerre mondiale, presque tous les alphabets latins des pays d’Asie Centrale ont été remplacés par l’alphabet cyrillique.

Expériences linguistiques des pays d’ex URSS

Après la chute de l’URSS, plusieurs ex-républiques de l’Union ont décidé de recouvrer l’alphabet latin. Le Turkménistan a été le premier à le réhabiliter en 1992.  Actuellement, l’Azerbaïdjan, la Moldavie et l’Ouzbékistan ont suivi l’exemple turkmène et la Géorgie comme l’Arménie ont décidé de réintroduire leurs alphabets historiques.

news paperLe journal «Le Kazakhstan social», Almaty 1937. Crédit: dic.academic.ru

Ces réformes ont eu des avantages comme des inconvénients. L’exemple de l’Azerbaïdjan montre que la transition d’un alphabet à un autre est possible. Le processus d’adaptation s’est déroulé sans difficultés grâce aux moyens engagés, majoritairement issus de la filière pétrolière. En Ouzbékistan, malgré un processus d’adoption de l’écriture latine adopté depuis 22 ans, l’alphabet latin n’a pas réussi à s’imposer. Chacun parle et emploie l’alphabet qu’il désire malgré les politiques de promotion et de restriction des langues. L’intégration informatique mondiale qui pousse à la maitrise des lettres latines n’a pas suffit à faire oublier le cyrillique. En revanche, la langue russe a fortement perdu de son influence dans le pays et l’analphabétisme a augmenté. Par ailleurs, une régression du niveau des activités culturelles écrites et scientifiques a été enregistrée. Le changement d’alphabet a posé en Ouzbékistan un sérieux problème d’héritage culturel : la majorité de textes officiels et littéraires ont été écrits en cyrillique pendant un siècle.

alphabetL`URSS, 1930, les habitants de Tachkent lisent le panneau informatique où est établi l’alphabet cyrillique. Crédit: mytashkent.uz

Aujourd’hui les en-têtes et titres des journaux et documents officiels ont tendance à être écrits en alphabet latin, mais le corps des textes restent écrit en cyrillique. A la suite du traité d’alliance Ouzbekistan-Russie en 2005, l’utilisation de l’alphabet latin a fortement décliné sur le territoire ouzbek. Au final, le changement d’alphabet semble avoir provoqué au sein de la population une perte de repères culturels, littéraires et historiques et a été la source d’une fracture générationnelle importante.

Les raisons de la reforme au Kazakhstan

En octobre 2012, pendant une visite officielle en Turquie, le président kazakh a lancé que « les Kazakhs ont manqué de perdre toutes leurs traditions nationales suite à la colonisation de l’Empire de Russie et de l’Union soviétique ».

presidentsOctobre 2012, Turquie. Le président kazakhstanais N. Nazarbaev et le président turc Abdullah Gül. Crédit: ng.ru

En janvier 2013,  le chef d’Etat a affirmé que le Kazakhstan, à travers ses multiples collaborations avec la Russie et la Biélorussie dans le cadre de l’Union eurasienne, demeure ancré à la sphère d’influence historique de l’Union soviétique. Lors d’une rencontre avec des représentants des corps diplomatiques, le président a précisé que

        « L’intégration eurasienne est un avantage stratégique pour la troisième révolution industrielle. Nous avons l’intention d’avancer ensemble vers les nouvelles technologies. Mais le Kazakhstan, la Russie et la Biélorussie restent des pays indépendants avec leurs propres intérêts nationaux ».

Dans un monde où les grands ensembles économiques sont rois, le Kazakhstan frontalier avec la Chine, ne peut pas s’éloigner de la Russie, ne serait-ce que pour des raisons économiques.  Bien qu’il existe aussi un projet régional d’intégration panturcique sous la forme du projet de «Nouvelle Route de la Soie», promu par les Etats-Unis cherchant à renforcer la région autour de l’Afghanistan, le Kazakhstan a choisi le bloc de l’ancien empire soviétique. C’est pour cela que le choix de l’alphabet latin apparaît plus comme une reconnaissance du triomphe mondial de l’alphabet latin – sous l’effet mondialisateur des échanges et des révolutions informationnelles – qu’un choix stratégique d’un éloignement avec la Russie. Cependant, les relations russo-kazakhes ne sont pas simples. En atteste les désaccords autour de la base spatiale de Baïkonour qui ne sont que le sommet de l’iceberg des désaccords entre Moscou et Astana. Il apparait clairement que l’adoption de l’alphabet latin est une  reconnaissance du rôle des langues occidentales dans la vie sociale kazakhe et de la politique extérieure.

Pour une nation historiquement nomade, l’alphabet latin ouvrira grand les portes de la mobilité internationale à son peuple comme il permettra aux autres peuple de découvrir plus facilement son grand et époustouflant territoire.

Saya Nurmakova
Rédactrice de Francekoul.com à Astana, Kazakhstan

 

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