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Le Kazakhstan à la croisée des chemins entre tradition et modernisation

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Le Kazakhstan est un pays en changement constant, avec un poids croissant sur la scène internationale. L’historienne Marlène Laruelle décrit l’évolution politique et socio-culturelle du géant de l’Asie centrale.

Novastan reprend et traduit un article initialement publié sur le média kazakh sayasat.kz.

D’importants changements sont en cours au Kazakhstan. De fait, l’État et la société sont en transition, tiraillés entre les incertitudes de l’avenir et le poids du passé. Cependant, cette transition reste encore corsetée par l’héritage soviétique et le poids de l’administration. Marlène Laruelle, directrice du programme « Asie centrale » à  l’Université George Washington, revient dans un entretien, sur les perspectives d’évolution du Kazakhstan et ainsi que sur ses prétentions régionales.

Pour certains experts, les réunions entre les chefs d’États centrasiatiques sont peu concluantes, tandis que pour d’autres c’est un signal fort qui permet de relancer les espoirs d’une coopération régionale. Qu’en pensez vous ?

Il faudra du temps pour qu’une véritable dynamique régionale voit le jour. Il est normal d’avoir plusieurs réunions avant que cela mène à quelque chose de concret.

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L’intégration régionale étant restée figée durant deux décennies, cela demandera encore du temps pour qu’une confiance se créée. Dans ce contexte, le fait même que de telles réunions aient lieu est déjà une avancée.

Pensez-vous que la mise en place d’un modèle d’intégration régionale soit judicieux? Ou devrait-on privilégier le développement et l’approfondissement des relations bilatérales?

Je crois qu’il est encore trop tôt pour espérer la création d’une institution régionale. Les pays d’Asie centrale devraient renforcer leur coopération régionale sur des questions spécifiques et apprendre à travailler ensemble avant de créer un cadre institutionnel. Je crois qu’à ce stade, deux domaines de collaboration devraient être prioritaires.

Tout d’abord, le problème des ressources en eau. En effet, l’Asie centrale a, aujourd’hui, le plus important niveau de consommation d’eau dans le monde. Celui-ci devrait être réduit, mais c’est un effort collectif.

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Deuxièmement, ils devraient travailler à une promotion du commerce interrégional incluant les grandes entreprises, les moyennes mais aussi les plus petites.

Il faudra du temps pour recréer une atmosphère de confiance entre les dirigeants des pays centrasiatiques.

La nouvelle ouverture régionale de l’Ouzbékistan soulève la question de la concurrence entre Astana et Tachkent pour le leadership politique. Selon vous, comment peuvent se développer les relations entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan?

Tachkent tente d’évoluer dans le même sens qu’Astana, mais pas de la concurrencer. Les nouveaux dirigeants ouzbèkes sont réalistes et savent que leur pays ne peut pas rivaliser avec le Kazakhstan pour le leadership régional.

Il y a de nombreux problèmes internes qui doivent d’abord être réglés avant que Tachkent ne s’érige en concurrent potentiel.

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De plus, les économies du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan sont devenues très complémentaires, de sorte que les deux pays ont de grandes possibilités de coopération.

En outre, Chavkat Mirzioïev, le nouveau Président, ne peut pas se positionner comme son prédécesseur, Islam Karimov par rapport à Noursoultan Nazarbaïev, car il n’est pas de la même génération.

 Selon vous, quel pays a dépassé le soviétisme et son héritage ?

Tout dépend de la définition que vous avez du soviétisme. Si l’on analyse les modes et les modèles de développement économique, le Turkménistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan se rapprochent des régimes soviétiques, tandis que le modèle kazakh est plus proche de la Russie de Vladimir Poutine et du Kirghizstan.

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Si vous voulez analyser les sociétés et leurs évolutions, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan ont une population plus jeune. Elles vont changer plus vite. Leurs mémoires du système soviétique s’effacera aussi plus rapidement.

A contrario, le Kazakhstan conserve une grande part de la culture soviétique. Cette question mériterait qu’on l’étudie plus longuement.

Quels sont les critères pour évaluer l’état de transition post-soviétique d’un pays ? Avez-vous votre propre « échelle », pour mesurer ces évolutions?

Je ne pense pas qu’un tel concept de transition soit applicable. Tout d’abord, la trajectoire des pays ne peut être calculée par une échelle, car les éléments, les critères culturels ou encore sociaux ne sont pas mesurables.

D’autre part, nous ne pouvons pas parler d’une « transition vers le point final » dans le sens où la démocratie et l’économie de marché ne sont pas une finalité. Nous constatons la montée en puissance de l’Asie alors que l’Ouest perd sa domination mondiale. Il serait donc faux de penser que les pays post-soviétiques évoluent vers le modèle occidental.

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Par ailleurs, le « post-soviétisme » n’est pas synonyme de bonne entente avec la Russie. La société géorgienne peut être pro-occidentale sur le plan géopolitique, mais cela ne signifie pas qu’elle ne soit pas encore empreint à des tendances soviétiques sur des aspects culturels par exemple, comme le sont d’autres pays plus pro-russes.

Il en va de même pour l’Ukraine – elle peut être plus pro-occidentale et avoir une société civile plus active, mais dans de nombreux aspects de sa politique et de son économie elle ressemble à la Russie des années 1990.

On tend à considérer que le Kazakhstan et la Russie évoluent de la même manière. Or, la campagne présidentielle russe a montré une nette différence de leadership. En effet, le Kazakhstan ne brandit pas la menace d’un ennemi extérieur pour renforcer son l’électorat, comme peut le faire la Russie. L’agenda kazakh vise à l’ouverture, tandis que celui de la Russie vise à un repli national. Et enfin, contrairement à la Russie, des mesures sont prises au Kazakhstan pour limiter l’influence du facteur religieux sur la société. Selon vous, ces divergences peuvent-elles creuser les deux modèles de développement ?

Le Kazakhstan et la Russie sont de proches partenaires. Vladimir Poutine et Noursoultan Nazarbaïev sont deux Présidents vieillissants, au pouvoir depuis longtemps. Bien qu’ils soient consensuels et légitimes, ils font aujourd’hui face à une lassitude grandissante de la part de leur population.

Si l’on s’attarde sur les différences, elles sont avant tout idéologique.

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La Russie est confrontée à son propre passé et est à la recherche d’une nouvelle place sur l’échiquier international. Par conséquent, elle se heurte aux États-Unis et à leur politique étrangère.

Le Kazakhstan, quand à lui, en tant que «nouvel» État se cherche une identité, qui se veut moins anti-américain et moins «impérialiste».

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Cependant il reste à Astana à définir la place de l’Islam au sein de sa société. Par conséquent, les deux pays sont confrontés à divers problèmes associés à la construction d’une identité. Il sera intéressant de voir comment ces deux pays affronteront leur transition présidentielle.

Selon vous, il y a t’-il une activité culturelle émergente au Kazakhstan ? Si oui, aide t-‘elle à surmonter les tendances conservatrices?

La société devient plus active en effet, alors que le régime politique n’évolue que très peu. Les jeunes générations sont le moteur de cette société. Reste à savoir si les autorités vont chercher un moyen de coopter ce nouvel activisme et de lui fournir un espace d’expression, ou si elles vont essayer de le réduire et de le marginaliser.

Dans le cadre du projet « Nouvelles connaissances humanitaires » 18 livres ont été traduits en kazakh ainsi que 100 nouveaux manuels scolaires. Quelle est la signification de ce travail?

Il est très important pour le Kazakhstan de traduire des livres dans sa propre langue. Le kazakh doit devenir une langue académique à part entière, et pour cela, elle doit se manifester dans différentes disciplines et développer un vocabulaire complet.

Aujourd’hui les principales œuvres occidentales sont traduites russes ; il est donc important pour le Kazakhstan d’importer ces livres sur le marché national et de les traduire en langue kazakhe.

Ces deux tendances qui remettent le kazakh au cœur de la culture nationale doivent être poursuivies en parallèle, et non en opposition l’une avec l’autre.

Y a-t-il pas un risque de voir une montée du nationalisme au Kazakhstan?

C’est évidemment une préoccupation au Kazakhstan, mais tout comme en Russie, en France ou aux États-Unis. Par conséquent, tout dépend de la définition que vous avez du nationalisme.

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Si le nationalisme est un patriotisme fort, encourageant les citoyens à être plus actifs dans la société et qui permet d’impulser son propre modèle de développement, alors c’est une tendance bénéfique, surtout pour la jeune génération.

En revanche, si le nationalisme signifie la violence contre ceux qui sont considérés comme des « étrangers » ou la «cinquième colonne», c’est une tendance dangereuse, mais celle-ci n’est pas aussi forte au Kazakhstan que dans certains pays occidentaux par exemple.

Taourjan Tolegenov

Traduit du russe par Camille Coatalem-Serikoff

Édité par Karl Haddad

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