Le Kazakhstan contre l’Ouzbékistan : jalousie et leadership

Le Kazakhstan et l’Ouzbékistan sont les deux puissances régionales d’Asie centrale, et par conséquent les rivaux naturels de la zone : au poids énergétique et économique du premier répond la puissance démographique et la stabilité politique du second.

La rédaction de Novastan a traduit une analyse de l’agence d’information Fergana qui dresse un tableau de la lutte pour le leadership centrasiatique à l’aube des élections américaines.

Les rapports entre l’Ouzbékistan et le Kazakhstan sont teintés de jalousie. On construit un métro à Tachkent ? Il est absolument nécessaire pour Almaty d’avoir le même moyen de transport ! Notre ville ne possède pas un million d’habitants ? Nous [Les kazakhs, NDLR] la fusionnerons alors avec les villes voisines pour y pallier! Quand, après plus de deux décennies, un métro a enfin été construit dans la plus grande ville du Kazakhstan, la comparaison était inévitable : à Tachkent, le métro est beau, mais le nôtre est mieux !

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Cette logique du « Nous serons toujours les meilleurs » s’applique ainsi à tout ! Dans la construction automobile, nos Chevrolet sont meilleures. Leur aviation civile possède des Boeing-787, mais nous aurons bientôt des Airbus-320 NEO. Dans le transport ferroviaire, nous construirons une ligne à grande vitesse d’Almaty à Astana, et leur « Afrosiyób » (train à grande vitesse) ressemblera alors à un balbutiement enfantin.

Le Kazakhstan a perdu de sa crédibilité

Une interview de l’ancien premier ministre kazakh Akezhan Kazhegeldin (en poste de 1994 à 1997) a été publiée dans le quotidien « Novaia Gazeta », puis sur la page Facebook du « Zagranburo de l’opposition du Kazakhstan ». Le témoignage de l’ancien homme d’état, qui vit depuis la fin des années 1990 en Occident à cause de désaccords avec le président Noursoultan Nazarbayev, a eu une résonance énorme : des dizaines de milliers de vues, des milliers de « like », « super » et autres «wow!». Un phénomène très rare pour la version kazakhe de Facebook.

Le secret de cet indéniable succès est simple : il est inhabituel pour Akezhan Kazhegeldin de critiquer son opposant de longue date à l’ « Ak Orda » (le palais présidentiel du Kazakhstan). Néanmoins, il a très vite évoqué lors de l’interview l’Ouzbékistan voisin, faisant un lien entre le futur proche de ce pays et les élections présidentielles aux Etats-Unis. D’après l’ancien premier ministre kazakh, les Etats-Unis sont fortement déçus par la politique d’Astana, et dans la perspective d’une victoire d’Hillary Clinton, la présence politique américaine dans les pays d’Asie centrale devrait se renforcer, et la coopération entre Washington et Tachkent devrait se développer.

« Le Kazakhstan a fait beaucoup trop de promesses, il y avait beaucoup d’attentes envers lui, lesquelles n’ont pas été remplies. Tout l’inverse de l’Ouzbékistan, qui n’avait rien promis à personne. Le calme Islam Karimov (ancien président ouzbek, en poste depuis l’indépendance et décédé le 2 septembre 2016) visitait de nombreuses résidences du pouvoir, et s’était également assuré qu’au contraire peu de personnes venaient lui rendre visite. Il semble aujourd’hui que le nouveau pouvoir suive ce chemin. D’après les dernières déclarations, la politique étrangère de l’Ouzbékistan sera non alignée».

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Un point sensible pour le citoyen kazakh

Kazhegeldin a touché la corde sensible de la jalousie du citoyen kazakh envers l’Ouzbékistan, qui est encore très fier du fait que les ouzbeks aillent non seulement chercher du travail en Russie, mais également au Kazakhstan. Kazhegeldin affirme ainsi que « pour les Etats-Unis, il n’y a aujourd’hui pas de pays plus intéressant que l’Ouzbékistan ». Les utilisateurs de Facebook ont également pu lire ses pronostics sur le futur développement du Kazakhstan, dont l’économie n’a pas pu, en 3 ans, sortir de la crise.

Par conséquent, il est naturel d’observer de tels commentaires: « L’Ouzbékistan, au moins, ne possède pas autant de dettes que nous. Si les créanciers demandaient son remboursement, nous irions chez les Ouzbèkes balayer les cours ». Ou encore « Dans quelques temps, l’Ouzbékistan voisin, et non pas notre pays, dictera les règles sur le marché centrasiatique. Ils ont tout pour le faire, et notamment le critère le plus important : la quasi-absence de dette extérieure, couplée à une capacité de travail enviable de la population locale. Tout le contraire de notre mentalité paresseuse ! Comme ça fait mal de voir vers quel fléchissement nous nous dirigeons, alors qu’on nous a tant dit que nous allions dans le bon sens».

L’Ouzbékistan est devenu prévisible

Il est difficile de dire quand les citoyens du Kazakhstan iront massivement « balayer les cours » de Tachkent, Samarcande ou Navoï. Cependant, sous le nouveau pouvoir, l’Ouzbékistan est en mesure de devenir la locomotive de l’économie de toute la région centrasiatique, estiment des experts kazakhs connus suivant attentivement les évènements chez les voisins.

L’un de ces experts est un ancien haut responsable au Ministère des Affaires Etrangères du Kazakhstan, Kazbek Beïsebaev. « L’Ouzbékistan, à la différence de ses voisins d’Asie centrale, a réussi à diversifier son économie. En premier lieu, le pays a réussi à réduire leur dépendance à la culture du coton. Aujourd’hui, l’Ouzbékistan exporte des voitures, des produits de l’industrie chimique, des produits agricoles ainsi que d’autres produits à valeur ajoutée. Cette année, ce pays a mis en service son deuxième complexe gazier et chimique moderne, a ouvert des nouveaux chemins de fer et autoroutes » remarque cet ancien diplomate kazakh.

Cependant, il attire l’attention sur les sérieux problèmes de ce pays : le contrôle étatique excessif de l’économie, le double cours du dollar -il existe deux taux de change en Ouzbékistan : un officiel, et un officieux au marché noir- et l’immigration de travail des citoyens ouzbèkes. L’ancien diplomate remarque également que cet état n’a pas encore crée de cadre juridique pour le développement de l’économie, alors que le Kazakhstan l’a fait depuis assez longtemps. Néanmoins, l’Ouzbékistan n’est pas dépendant des prix mondiaux du pétrole, au contraire de son voisin, et est ainsi pleinement en mesure de devenir le pays leader de la région.

A ce propos, Kazbek Beisebaev estime que la république a déjà démontré son leadership en Asie Centrale : « Si à Tachkent, Chavkat Mirzioïev, le président provisoire actuel, sera certainement le successeur d’Islam Karimov, parler à Astana de la succession est au contraire dangereux. C’est pourquoi l’Ouzbékistan a déjà poussé le Kazakhstan au second plan et est devenu le pays politiquement et économiquement influent d’Asie Centrale. Disons simplement que l’Ouzbékistan est le pays où il est possible de se projeter dans l’avenir, ce qu’il est impossible d’affirmer concernant son voisin ».

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L’analyste des questions économiques et financières Toulegen Askarov porte un point de vue un peu différent. Reconnaissant l’énorme potentiel du marché ouzbek, il souligne la faiblesse de son système financier, incompatible avec une réelle croissance économique. « Je discutais avec nos banquiers. Et tous remarquaient que le potentiel en termes de chiffres d’affaire dans le commerce de détail en Ouzbékistan est de loin supérieur à celui du Kazakhstan. Le  problème est seulement dans le fait qu’Islam Karimov n’autorisait dans son pays ni nos banques, ni les banques russes. » Toulegen Askarov ne croit pas que le nouveau pouvoir ouzbek changera son attitude envers les banques étrangères et pense que le potentiel économique et politique de cette république ne se réalisera pas.

Tout deviendra plus clair dans quelques heures

Mais revenons à l’interview d’Akezhan Kazhegeldin. Il pense que le futur rôle de l’Ouzbékistan en Asie centrale peut être reporté de plusieurs années, si les élections présidentielles sont remportées par Donald Trump, « qui a besoin de six mois pour expliquer où se trouve l’Afghanistan ». Il faut maintenant attendre quelques heures pour le « dénouement. » Il n’est pas exclu qu’une victoire de Trump soit plus bénéfique à Astana, puisque quelques influents hommes d’affaires kazakhs sont proches du parti Républicain.

Dans tous les cas, il est certain que pour la majorité des habitants du Kazakhstan, la victoire d’une équipe d’Astana dans un match de football contre une équipe de Tachkent serait vue comme un évènement très important dans la vie du pays.

Anatoli Ivanov-Vaïskopf

Article original en russe disponible sur fergananews.com

Traduit du russe par Léa André

Le président provisoire ouzbek, Chavkat Mirzioïev, en visite chez son homologue kazakh Noursoultan Nazarbaïev
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