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Le Kazakhstan prévoit la construction de deux réacteurs nucléaires

Le Kazakhstan projetterait de faire construire deux réacteurs nucléaires afin de répondre aux défis de la pénurie d’électricité, notamment dans le sud du pays. La nouvelle a été fraîchement accueillie par la population.

Le Kazakhstan aurait lancé un appel d’offres dans le courant du mois d’avril pour la construction de deux réacteurs nucléaires dans le pays, a rapporté le 6 juin dernier le média ouzbek Kun.uz. Ces réacteurs, qui devraient être construits à Ulken, sur les rives du lac Balkhach, dans le sud-est du pays, auraient attiré cinq entreprises. Parmi les concurrents, on trouve notamment la société publique russe Rosatom, la Compagnie nucléaire nationale chinoise, la société américaine NuScale Power, le consortium franco-japonais EDF-Mitsubishi et l’entreprise nationale sud-coréenne Korea Hydro and Nuclear Power. La compagnie qui remportera l’appel d’offres sera révélée en septembre prochain.

Si le sujet est sensible au Kazakhstan, marqué par les essais nucléaires soviétiques, les habitants du village d’Ulken espèrent voir s’implanter la nouvelle centrale nucléaire, rapporte Radio Free Europe. Les habitants pensent qu’elle relancera l’activité économique de la région en difficulté. De fait, un barrage hydroélectrique devait être construit dans les années 1980 mais le projet a été abandonné après la chute de l’Union soviétique. Aujourd’hui, la plupart des villageois travaillent dans des usines de transformation du poisson mais l’activité ne suffit pas à revitaliser l’économie.

Des considérations environnementales et logistiques préoccupantes

Dans le détail, les problématiques environnementales et logistiques inquiètent la population, à l’instar de l’expert Aset Naurysbaïev, interrogé par Living Asia, qui met en garde sur les conséquences potentielles d’un accident nucléaire. Selon lui, dans une telle perspective, le lac Balkhach serait voué à sa perte. De plus, Ulken est un centre logistique : le village se situe sur l’axe Almaty / Karaganda / Nur-Sultan. Dans le cas d’un accident, la zone serait fermée sur 30 kilomètres et les trains ne se rendraient plus à Ulken. La construction d’une voie de contournement s’imposerait alors et signifierait que le charbon en provenance de la ville minière d’Ekibastouz n’approvisionnerait plus la capitale économique, Almaty, le temps de la construction de cette nouvelle route.

Le choix géographique pour une telle architecture est d’autant plus alarmant que la région d’Almaty est sujette à une forte sismicité. Une situation qui a conduit à des projets de construction repoussés ou repensés, les protestations des écologistes et des habitants ayant obligé à reconsidérer les projets.

Le pouvoir kazakh brandit le référendum

Face à ces inquiétudes, le président kazakh nouvellement élu Kassym-Jomart Tokaïev s’est engagé à consulter la population sur le sujet lors d’une conférence de presse le 10 juin dernier. Il a déclaré que la centrale nucléaire n’était pas encore à l’ordre du jour et a promis de tenir un référendum sur la question.

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« Si besoin, nous discuterons de cette question avec la population. Si nécessaire, nous organiserons un référendum.  Le Kazakhstan est connu comme le leader du mouvement  de non-prolifération des armes  nucléaires, grâce à la décision historique de notre premier Président, Noursoultan Nazarbaïev, qui a fermé le site d’essais nucléaires de Semipalatinsk (en 1991, ndlr) », a-t-il déclaré, rapporte le média kazakh Tengrinews.

Le Président kazakh n’est pas le seul à tenter de tempérer les critiques de la population sur cette thématique sensible. Le fonds souverain du Kazakhstan, Samrouk-Kazyna et le ministre de l’énergie ont même démenti que le Kazakhstan avait lancé un appel d’offres pour la construction des réacteurs nucléaires. Une déclaration qui contredit ce qu’avaient rapporté les médias sud-coréens suite à la rencontre le 3 et 4 juin derniers du président du Samrouk-Kazyna, Almasadam Satkaliyev, avec des représentants d’entreprises sud-coréennes spécialisées dans le secteur. Selon le fonds, le projet est seulement en cours de discussion et cette réunion était purement informative et a permis d’explorer les technologies existantes sur le marché.

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« Je peux une fois encore affirmer avec fermeté qu’au Kazakhstan aucune décision sur la construction d’une centrale nucléaire n’a été prise ou acceptée. Nous sommes en train d’étudier la possibilité de construire le site, y compris les technologies que nous sollicitons aux pays qui les produisent, leurs caractéristiques techniques et leur coût », a réaffirmé le ministre kazakh de l’Energie. Le pouvoir kazakh entretient donc un flou artistique sur le sujet.

Un projet de longue date

Plus largement, les discussions sur la construction d’une centrale nucléaire au Kazakhstan ne datent pas d’hier, comme le rappelle Radio Free Europe. Dès la fin des années 1990, il a été question d’un tel projet sur les rives du lac Balkhach. En 2006, une même suggestion a de nouveau été formulée mais cette fois près d’Aktau, dans l’ouest du pays, au bord de la mer Caspienne. En 2009, la Russie a proposé son aide pour la construction d’une centrale nucléaire à Kourtchatov, au nord du pays, dans la région de Semeï, anciennement nommée Semipalatinsk. S’en est suivi la signature d’un mémorandum de coopération entre les deux pays en 2014, mais les initiatives ne se sont finalement jamais concrétisées.

Cette fois, l’idée semble avoir rapidement pris de l’ampleur. D’abord, Vladimir Poutine a publiquement offert au plus grand pays d’Asie centrale d’utiliser les technologies russes le 3 avril dernier. « Nous proposons de passer à de nouvelles formes d’interaction, je veux dire tout d’abord la possibilité de construire une centrale nucléaire au Kazakhstan en utilisant les technologies russes », avait proposé le président russe à Kassym-Jomart Tokaïev, alors président par intérim et en visite à Moscou, décrit Tengrinews. Dès le lendemain, le ministre kazakh de l’Energie Kanat Bozoumbaïev a annoncé qu’un site de construction était déjà prêt dans le village d’Ulken, dans la province du sud-est d’Almaty.

Cet emplacement est intéressant du point de vue économique et constitue une opportunité d’économiser les coûts de construction car il existe déjà deux lignes électriques de haute tension prêtes à l’emploi alors que la construction de nouvelles lignes représenterait une dépense conséquente.

Un passif embarrassant

Pour autant, il sera difficile pour les autorités kazakhes d’avancer rapidement sur ce sujet car les discussions sur la construction ont provoqué des protestations dans le pays par le passé, comme le décrit Radio Free Europe. Durant la période soviétique, les relations russo-kazakhes de coopération dans l’énergie atomique civile sont des plus sensibles. Le Kazakhstan a connu nombre d’essais nucléaires pendant la Guerre froide. Entre 1949 et 1989, 340 essais souterrains et 116 essais atmosphériques ont été réalisés dans la région de Semipalatinsk, dans le nord-est du pays. Les habitants de la région continuent encore aujourd’hui de subir les répercussions de ces essais sur leur santé.

Lire aussi sur Novastan : Récit du Kazakhstan, le « Cri » du polygone nucléaire de Semipalatinsk

Comme le rapporte Eurasianet, cet héritage soviétique est en plus mis en exergue avec la récente série « Tchernobyl » qui bénéficie d’une grande popularité auprès de la population. La série dresse un portrait peu flatteur de la gestion de la catastrophe et de la recherche des causes de l’accident, suscitant un climat anti-nucléaire au Kazakhstan à un moment où les leaders politiques centrasiatiques commencent à négocier des accords sur l’énergie atomique avec la Russie. Sans compter le poids des réseaux sociaux. Lors de la diffusion de la série, des personnalités influentes se sont prononcées contre le nucléaire en ajoutant le hashtag #менояндым (« je me suis réveillé(e) » en kazakh), devenu le slogan d’un mouvement émergent des jeunes kazakhs réformistes. Le ministre de l’Energie, Kanat Bozoumbaïev a tenté de tempérer l’impact de la série en appelant à « distinguer la réalité des images d’art ».

Un enjeu d’influence géopolitique russe

En attendant, la Russie paraît la mieux positionnée pour construire cette centrale. Lors de la rencontre en avril dernier, le Président russe a assuré que les deux pays tendaient vers une nouvelle forme de coopération et a proposé les services de la technologie russe, autrement dit Rosatom, la compagnie nationale russe qui cherche à étendre son influence. La société possède un portefeuille de 100 milliards de dollars (89 milliards d’euros) et fait état de 36 projets de réacteurs nucléaires dans 12 pays comme le Bangladesh, l’Egypte, l’Inde, la Biélorussie, l’Iran, la Hongrie ou la Chine.

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Dans sa stratégique d’influence, la Russie a déjà avancé ses pions sur l’échiquier centrasiatique. En juillet 2018, Moscou a signé un accord avec l’Ouzbékistan pour la construction d’une centrale. 13 milliards de dollars (11,5 milliards d’euros) ont été prévus, dont 11,3 milliards de dollars (10 milliards d’euros) d’investissement par la partie russe, toujours à travers la compagnie Rosatom. La construction devrait être terminée en 2028.

Lire aussi sur Novastan : Ouzbékistan : 13 milliards de dollars pour la construction d’une centrale nucléaire

Plus largement, selon Aset Nauryzbaïev, ingénieur et ancien président de la société d’exploitation du réseau électrique du Kazakhstan (KEGOC), le projet de construction de la centrale nucléaire répond davantage à une logique politique qu’économique. Comme il l’affirme dans son interview au média Livingasia, les institutions financières russes débloquent des prêts financiers pour subvenir aux besoins des pays qui projettent de faire construire des centrales nucléaires tout en sachant que l’argent du prêt ne sera pas remboursé car il pèserait trop lourdement sur le budget de ces pays.

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La Russie cherche plus que tout à étendre son influence et à cultiver la dépendance des pays centrasiatique dans un contexte d’avancée de la Chine avec son projet des Nouvelles routes de la Soie. Pékin accorde ainsi des prêts conséquents et envoie des compagnies et des travailleurs chinois dans les pays concernés par le passage de ces routes voulant relier la Chine à l’Europe ou la Chine à l’Afrique. En tant que partenaire énergétique, Moscou conserverait une influence dans la région.

Manon Mazuir
Rédactrice pour Novastan

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Le village d’Ulken, sur les rives du lac Balkhach, aurait déjà été défini comme le site qui accueillera les deux réacteurs nucléaires (Photo d’illustration).
Wrootrz
Le Lac Balkhach, dans le sud-est du Kazakhstan.
Nikolas Rybin
Kassym-Jomart Tokaïev et Vladimir Poutine se sont rencontrés le 3 avril dernier à Moscou.
Kremlin.ru
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