Lac Balkhach Kazakhstan Eau Environnement

Le lac Balkhach peut-il connaitre le même sort que la mer d’Aral ?

Dans un avenir proche, le lac Balkhach, joyau du Kazakhstan, pourrait connaître le même destin que la mer d’Aral, disparue dans les années 1960 de la main de l’homme, avertissent des experts internationaux. Plusieurs projets hydriques sont également à l’étude pour utiliser les fleuves sibériens.

Novastan reprend ici et traduit un article publié le 5 janvier 2020 par la version kazakhe du magazine Forbes. 

« Oubliez le pétrole – pensez à l’eau », déclarait le président américain John F. Kennedy en 1962. C’est au début des années 1960 que la crise de la mer d’Aral a commencé et qu’on a pu réaliser combien JFK avait raison. Depuis, le problème ne fait qu’empirer pour la mer, autrefois poumon bleu de l’Asie centrale et aujourd’hui réduite à peau de chagrin. Aujourd’hui, la catastrophe pourrait se reproduire avec le lac Balkhach, le plus grand lac du Kazakhstan et troisième d’Asie.

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Cette menace a été énoncée clairement lors d’un forum scientifique qui s’est tenu au début du mois de janvier dernier à Almaty. Intitulé « Approches innovantes pour la gestion de la ressource en eau en Asie centrale”, il a réuni des scientifiques des cinq pays d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Turkménistan) à l’invitation du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et du Fonds international pour la sauvegarde de la mer d’Aral.

Le lac Balkhach menacé par les besoins en eau chinois

La menace qui pèse sur le lac Balkhach vient de l’un de ses affluents, la rivière Ili, arrivant de la Chine. Pékin, qui est en amont du Kazakhstan, n’a pas voulu signer d’accord sur l’utilisation des fleuves transfrontaliers. La collaboration avec ce pays voisin, en cas de problème, ne sera donc pas facile. Plus largement, les scientifiques estiment que le débit annuel total des fleuves au Kazakhstan baissera de 81,6 kilomètres cubes actuellement à 72,4 d’ici à 2030.

« La superficie des terres arables irriguées en Chine est en constante augmentation, elles se sont encore accrues de 2 millions d’hectares au cours des dernières années », a déclaré Anatoly Ryabtsev, directeur de Kazgiprovodkhoz, l’Institut kazakh d’hydrologie. « Rien que dans le bassin de la rivière Ili, la Chine irrigue actuellement près d’un million d’hectares. Cela a des répercussions sur le Kazakhstan, puisque le fleuve Ili représente 80 % des apports en eau du lac Balkhach ! C’est pourquoi, nous considérons qu’à terme, ce lac est fortement menacé de connaître un destin identique à celui de la mer d’Aral. Une commission conjointe sino-kazakhe examine actuellement, cette question. Nous avons tous intérêt à préserver le lac Balkhach – nos voisins chinois l’ont bien compris également, et nous leur en sommes reconnaissants. Mais ils nous reprochent aussi d’utiliser l’eau de manière non rationnelle. »

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En Chine, des méthodes économes d’irrigation de précision sont déjà utilisées, tandis qu’au Kazakhstan, une irrigation par sillons est toujours utilisée. En Chine, le fond des canaux principaux est renforcé par des dalles étanches, ce qui n’existe quasiment pas chez son voisin centrasiatique. Ceci explique les écarts de rendement des canaux : 65 % au Kazakhstan contre 85 % en Chine.

Dégradation des conditions de vie locale autour de la mer d’Aral

Durant le forum, la situation du lac Balkhach a été constamment reliée à celle de la mer d’Aral, disparue dans les années 1960. Le constat s’impose : la catastrophe écologique de la la mer d’Aral, causée par une utilisation irrationnelle des ressources en eau, a eu des conséquences désastreuses pour des dizaines de millions de personnes, non seulement autour de la mer d’Aral, mais aussi dans les territoires avoisinants du Kazakhstan et d’Ouzbékistan.

La désertification, la dégradation des pâturages, la salinisation des sols, entre autres problèmes, ont rendu compliquées voire impossibles les activités traditionnelles de la population locale, en particulier dans le domaine de la pêche.

« Autour de la mer d’Aral, 44 % de la population est pauvre, alors que la moyenne régionale n’est que de 13,8 % », a déclaré Firouz Ibrokhimov, conseiller technique en chef du PNUD au Kazakhstan. « Les hommes en âge de travailler choisissent d’émigrer. Les sources de revenus sont instables et dangereuses. L’exposition aux tempêtes de poussière, la malnutrition et la baisse de la qualité de l’eau potable affectent négativement la santé de la population. L’anémie connaît une fréquence 30 % supérieure à la moyenne régionale, celle de l’asthme est 2 fois plus élevée, les maladies hématologiques 2,5 fois, la tuberculose 4 fois » a-t-il affirmé.

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La situation est encore aggravée par le changement climatique en cours et par la diminution attendue du débit des fleuves. Les prévisions de l’Institut ouzbèke d’hydrologie et de météorologie, Uzhydromet, tablent sur une diminution du débit du fleuve Amou-Daria de 10 à 15 % d’ici 2050, et de 2 à 5 % pour le Syr-Daria, les deux affluents de la défunte mer d’Aral.

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L’introduction de systèmes d’irrigation durables et économes en ressources constitue un élément essentiel d’adaptation de l’agriculture aux conditions climatiques changeantes. La protection de la ressource en eau et des mesures efficaces de régulation de la consommation d’eau sont également nécessaires.

Les économies d’eau ne suffiront pas en Asie centrale

De son côté, Dinara Ziganchina, directrice adjointe du Centre de coordination inter-étatique de l’eau pour l’Asie centrale à Tachkent, a attiré l’attention sur le fait que les économies d’eau ne contribueront que temporairement à résoudre le problème, et qu’en 2050 les réserves seront épuisées. Deux facteurs principaux y contribuent : d’un côté, une diminution du débit des fleuves, et de l’autre, un accroissement de la population locale et par conséquent de la consommation d’eau. On prévoit qu’en 2040, la population de la région augmentera de 8 à 10 millions d’habitants.
Dinara Ziganchina propose de relancer le projet de canal navigable « Sib-Aral », envisagé dans les années 1980, qui propose de rediriger les fleuves Ob et Irtych, présents au Kazakhstan et en Russie, vers la mer d’Aral.

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Les doutes exprimés par les écologistes avaient conduit au gel du projet : ils craignaient que les prélèvements d’eau n’affaiblissent fortement le cours inférieur du fleuve Ob, en particulier pendant les années sèches. Aujourd’hui, ce point de vue n’est pas partagé par la communauté scientifique. Et le fait est qu’actuellement, sous l’effet du changement climatique, le débit des fleuves sibériens augmente. Le professeur V.I. Kuzina, de l’Académie russe des sciences, estime quant à lui que d’ici 2050, le volume total déversé dans la mer de Kara par l’Ob et le Yenisei augmentera d’environ 100 kilomètres cubes par an.

Utiliser les fleuves sibériens pour alimenter le Kazakhstan

Certains ont alors imaginé des projets de détournement d’une partie du débit fluvial. Ainsi, le professeur britannique John Nissen estime que le captage de 60 kilomètres cubes par an des fleuves sibériens empêchera une élévation du niveau de l’océan Arctique de 6 centimètres, ce qui stoppera la fonte des glaces arctiques.

Une étude de faisabilité du canal « Sib-Aral » de 1983 prévoyait une longueur de la structure de 2550 kilomètres, une largeur de 150 à 300 mètres et une profondeur de 15 mètres, autorisant un débit de plus de 27 kilomètres cubes par an vers le lac Tengiz, envisagé alors comme bassin final de rétention.

Certains experts estiment toutefois nécessaire de réviser les paramètres autant techniques que financiers de cette étude de faisabilité qui estimait le coût de ce canal entre 20 et 30 milliards de roubles, soit une valeur à peu près équivalente à l’époque en dollars.

Un précédent avec le canal Irtych-Karanganda

Le Kazakhstan a déjà réalisé une telle expérience de captage du débit d’un fleuve au profit d’une région déficitaire en ressources en eau : le canal Irtych – Karaganda, qui a permis d’améliorer l’approvisionnement en eau du centre du pays. Mis en service en 1974, le canal s’étend sur 458 kilomètres. En plus de l’adduction d’eau potable, il a permis la création d’un certain nombre d’entreprises agricoles spécialisées dans l’agriculture irriguée sur les terres arables adjacentes.

Des spécialistes estiment qu’il est possible d’augmenter les prélèvements d’eau sur l’Irtych et de prolonger l’utilisation du canal existant. Une option consisterait y faire transiter de l’eau en provenance de fleuves sibériens vers l’Ouzbékistan via les sections Tobyl-Torgai et Aral-Syr-Daria.

Approvisionnement de la capitale

Dans le détail, le secteur prioritaire dans la mise en œuvre de ce projet serait la branche desservant la capitale Nur-Sultan. « La construction d’une branche de raccordement du canal Kanych-Satpayev au canal Nur-Sultan est à l’étude », a déclaré Anatoly Ryabtsev. « La dérivation débuterait près du village de Chiderty, s’étirerait sur une longueur de 340 km et longerait la route en direction de Pavlodar. Au point final, non loin de la capitale, la création d’un réservoir est envisagée, qui se déverserait dans le fleuve Ichim d’une part et relierait d’autre part la station d’épuration de la ville. »

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Un projet élaboré par l’Institut Kazgiprovodkhoz envisageait dès le départ plusieurs options. Présenté pour la première fois au gouvernement en 2008, il n’a alors pas été retenu. Mais il a de nouveau suscité l’intérêt à partir de 2014, quand le développement de la capitale a rendu cruciale la question de la disponibilité en eau.

Vers un canal trans-Kazakhstan ?

Le coût élevé du projet reste un frein majeur. Les spécialistes de l’Institut Kazgiprovodkhoz proposent 3 variantes pour ce canal trans-Kazakhstan, de 1 438 km, 2 287 km et 3 124 km, pour des coûts de construction s’élevant respectivement à 14,4 milliards de dollars, 21,5 milliards de dollars et 28,2 milliards de dollars. Le volume d’eau transporté reste le même dans tous les cas : 4,1 kilomètres cubes par an.

Le coût de l’eau pour la population, compte tenu des coûts de fonctionnement et des compensations, s’élèverait à 0,3 $ par mètre cube. Cette estimation se base sur une consommation standard d’un mètre cube par jour et par individu.

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Après les experts, il appartient désormais aux décideurs politiques de s’exprimer. Le Kazakhstan est loin d’être le seul pays intéressé par ce projet : c’est aussi le cas de la Russie, préoccupée par l’approvisionnement en eau de ses régions frontalières, mais également de l’Ouzbékistan, de la Chine comme de tous les pays d’Asie centrale. En cas d’accord sur un financement conjoint, le canal trans-Kazakhstan, pourra devenir une réalité.

Sergueï Bouyanov
Rédacteur pour Forbes Kazakhstan

Traduit du russe par Alexandre Lainé

Edité par Christine Wystup

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Le lac Balkhach pourrait connaître la situation de la mer d’Aral, avertissent certains scientifiques.
NASA Johnson via Visual Hunt
Le lac Balkhach est le plus grand lac du Kazakhstan.
Michel Bravo via Visual Hunt
Une vue du lac Balkhach depuis l’espace.
Adam via Visual Hunt
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