Kazakhstan Chine Kassym-Jomart Tokaïev Visite

Le président kazakh en visite à Pékin sur fond de sentiment anti-chinois

Le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev a rendu sa première visite à son homologue chinois Xi Jinping du mardi 10 au jeudi 12 septembre. Les deux dirigeants ont privilégié les sujets économiques à la thématique, plus sensible, des minorités ethniques vivant dans le Xinjiang.

La visite était plus qu’attendue. Le président kazakh a été accueilli par son homologue chinois le 10 septembre dernier pour une visite de deux jours à Pékin et Hangzhou. Kassym-Jomart Tokaïev et Xi Jinping s’étaient déjà rencontrés à Bichkek quelques jours après l’élection du président kazakh, en juin dernier, lors du sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS).

Le chef de l’Etat kazakh a commencé sa visite diplomatique par un discours en chinois à une rencontre du Comité sino-kazakh des entrepreneurs le 11 septembre à Pékin. En y accueillant les participants, le Kassym-Jomart Tokaïev a affirmé qu’en vingt-sept ans, le Kazakhstan et la Chine avaient tissé des liens « exemplaires » et avaient renforcé un partenariat stratégique fondé sur un « dialogue constant empreint de confiance mutuelle au plus haut niveau de l’Etat » indique le site officiel de la présidence de la République du Kazakhstan. Les échanges commerciaux entre les deux pays sont en effet en hausse constante depuis quelques années. En 2018, ils se sont accrus de 11,4% pour atteindre 12 milliards de dollars (10,8 milliards d’euros).

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Le président kazakh a souligné la priorité qu’il accordait à l’approfondissement de l’innovation, et de la coopération scientifique et technique. Il a manifesté un intérêt marqué pour les projets menés conjointement avec la Chine, notamment dans le domaine des hautes technologies. Le nouvel homme fort du pays le plus vaste d’Asie centrale a notamment fait la promotion du pôle technologique Astana Hub, rapporte le média en ligne Astana Times. Dans le secteur agricole, le président a exprimé sa volonté d’augmenter les exportations de blé et de sel vers la Chine. Enfin, le Kazakhstan souhaiterait attirer un plus grand nombre de touristes chinois et par conséquent, développer plus avant des infrastructures haut de gamme – correspondant aux standards chinois des 5A – permettant leur accueil.

Vers un renforcement du yuan au Kazakhstan

Dans le secteur financier, le président kazakh a annoncé sa volonté de favoriser la mise en place du mécanisme du RMB Connect sur la base du Centre financier international d’Astana, ce qui permettrait au yuan de « se répandre davantage dans le monde et de devenir une nouvelle référence monétaire pour les entreprises kazakhes ». Des représentants d’entreprises chinoises ont également pris la parole au cours de la réunion, dont Lu Yimin, PDG du groupe China General Technology, Ning Yun, vice-président du secteur import-export de Bank of China et d’autres dirigeants de banques et de groupes automobiles.

Kassym-Jomart Tokaïev a rencontré séparément Li Keqiang, le Premier ministre chinois, ainsi que Yang Jiechi, membre du Bureau politique du comité central du Parti communiste et directeur du Bureau des affaires étrangères du PCC, rapporte l’agence chinoise Xinhua. Ils ont axé leur discussion sur la coopération économique « stratégique par nature », selon le chef de l’Etat kazakh.

La Chine, un partenaire historique et stratégique pour le Kazakhstan

Le président kazakh, diplomate de carrière, a prononcé un deuxième discours à l’Académie chinoise des Sciences sociales le 11 septembre au cours duquel il a rappelé avoir passé cinq ans en Chine comme deuxième puis Premier secrétaire à l’ambassade d’URSS. Il s’est félicité du 70ème anniversaire de la République populaire de Chine et a salué la stratégie d’ouverture initiée par Deng Xiaoping dans les années 1980. L’ancien diplomate kazakh n’a pas manqué de souligner les relations amicales entretenues par son prédécesseur Noursoultan Nazarbaïev avec le président Xi Jinping.

« La Chine est un des Etats les plus proches de nous, l’un des premiers à avoir reconnu la souveraineté, l’indépendance et l’intégrité territoriale du Kazakhstan. La Chine est aussi l’une des premières puissances nucléaires à fournir les garanties appropriées au Kazakhstan sans conditions préalables » a affirmé Kassym-Jomart Tokaïev. « Notre position commune concernant la lutte contre les trois forces du mal – l’extrémisme religieux, le séparatisme et le terrorisme – a contribué à l’expansion progressive du dialogue sino-kazakh » a ajouté le président kazakh, dont les propos ont été transcrits sur le site officiel de la présidence.

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Le lendemain, jeudi 12 septembre, le président kazakh a visité à Hangzhou le siège de la compagnie multinationale Hikvision, spécialisée dans la conception et la fabrication de matériel de vidéo-surveillance. Il a également rencontré l’entrepreneur milliardaire Jack Ma, fondateur du groupe mondial Alibaba en 1999, dont il vient de quitter la direction après en avoir fait un « Amazon chinois ».

Kazakhstan Chine Kassym-Jomart Tokaïev Visite Jack Ma

Plus largement, cette visite a eu un but essentiellement économique. Les enjeux concernant les minorités ethniques, notamment la situation catastrophique des Ouïghours, n’auront pas été abordés par le président kazakh, qui a d’ores et déjà invité son homologue chinois au Kazakhstan en 2020.

Une cordialité diplomatique dans un contexte de tension anti-chinoise

Si au plus haut niveau de l’Etat, les relations bilatérales semblent n’avoir jamais été aussi bonnes, cette visite s’est déroulée dans un contexte de ressentiment des Kazakhs envers la Chine, sur le plan économique et sur le terrain des droits de l’Homme.

Depuis plusieurs semaines, rapporte l’agence Reuters, des manifestants kazakhs se sont opposés à la construction d’usines chinoises, jugées obsolètes et polluantes. Des rassemblements publics ont réuni des centaines de manifestants à partir du 2 septembre à Janaozen, Nur-Sultan (ex-Astana) et Almaty, la plus grande ville du pays. Les 55 projets en cours entre le Kazakhstan et la Chine font craindre aux Kazakhs de voir leur pays « racheté » par la Chine.

Le reproche majeur fait à la politique économique expansionniste de la Chine est relatif à la paie des travailleurs kazakhs, qui serait inférieure à celle des travailleurs étrangers. En 2016 déjà, s’étaient multipliées les manifestations contre une réforme agraire – aujourd’hui suspendue – qui aurait permis aux étrangers d’acquérir des terres, spoliant ainsi les propriétaires locaux.

Camps de détention dans le Xinjiang : un sujet évité

Le sentiment anti-chinois a pris de l’ampleur à mesure que la Chine mène des actions répressives contre les minorités ethniques de la région autonome ouïghoure du Xinjiang, au motif de « déradicaliser » ces populations musulmanes. Il y aurait en effet un million de prisonniers, dont des Kazakhs ethniques, dans des camps de détention du Xinjiang. Serikjan Bilach, militant kazakh pour les droits des minorités turciques et musulmanes de la région ouïghoure, a finalement été libéré par la justice kazakhe en août dernier, après avoir passé quatre mois en prison pour « haine inter-ethnique ».

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Sayragul Sauytbay, citoyenne chinoise d’origine kazakhe, avait également alerté l’opinion publique kazakhe en confirmant l’existence de camps de détention chinois dans lesquels plusieurs centaines de milliers de prisonniers musulmans – dont des Ouïghours et des Kazakhs, ces derniers représentant 6% de la population – subiraient des mesures de « rééducation ». Après avoir été condamnée à une peine légère par la justice kazakhe pour avoir franchi illégalement la frontière chinoise, l’ancienne directrice d’école maternelle a trouvé refuge en Europe.

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Une autre Chinoise d’origine kazakhe, Goulzira Auïelkhan, avait elle aussi alerté sur l’existence d’usines dans lesquelles des travailleurs issus de minorités ethniques recevaient un salaire largement inférieur au minimum légal après être passée par ce que Pékin appelle un « centre de formation professionnelle », a rapporté l’AFP en mai dernier.

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Des procès médiatisés qui ont contribué au renforcement d’un sentiment anti-chinois dans l’opinion publique. Cette sinophobie est parfois si ancrée dans la population locale que les mariages mixtes entre Kazakhs et Chinois sont fortement déconseillés et découragés. Des attaques contre des travailleurs chinois, incarnation des investissements chinois toujours plus nombreux, et soupçonnés de gagner plus que les travailleurs kazakhs, se sont également produites dans le pays. « Derrière ces manifestants, il y a des forces qui essaient d’insuffler des sentiments négatifs contre la Chine et le développement de nos relations bilatérales », a décrit à Eurasianet l’ambassadeur de Chine à Nur-Sultan, Zhan Xiao.

Eludés par les thématiques économiques, ces sujets sensibles n’auront donc pas été abordés par Kassym-Jomart Tokaïev et Xi Jinping au cours de ces deux jours de visite.

Eléonore de Vulpillières
Journaliste pour Novastan

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Le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev s’est rendu pendant 2 jours en Chine.
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Le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev (au centre) a rencontré Jack Ma (à gauche), l’ancien PDG d’Alibaba.
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