Le rôle du Kazakhstan dans l’intégration de l’union économique eurasiatique

Après la formation de l’Union douanière et l’Espace économique commun entre la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan, le lancement de l’Union économique eurasiatique est annoncé. L’UEE devrait devenir une unité économique régionale similaire à l’Union Européenne. Cependant, quel est le rôle du Kazakhstan dans cette intégration ?

Le Kazakhstan est le plus grand pays d’Asie Centrale. Aidé des ressources naturelles de son sous-sol (6ème rang mondial), il est devenu la plus importante économie dans la région.  Malgré le ralentissement économique mondial, les indicateurs macroéconomiques étaient positifs en 2010 – le PIB atteint plus de 142 milliards de dollars et affiche une croissance de 7%. Le pays a pour ambition de renforcer ses positions à l’avenir.

C’est pourquoi des bases institutionnelles solides ont été créées afin que soit assurée la stabilité de l’économie. Un Fond national contenant plus de 30 milliards de dollars d’actifs a été mis en place dans le but d’accumuler l’épargne nécessaire pour l’avenir et d’abaisser la dépendance de l’économie aux facteurs extérieurs négatifs. SA « FAN » Samrouk-Kazyna », consolidant le potentiel de l’Etat pendant la réalisation de grandes directions de développement, est une société qui possède soit en partie, soit la totalité des entreprises les plus importantes du Kazakhstan. Parmi celles-ci, la société nationale des chemins de fers, l’entreprise pétrolière KazmunayGas, la société atomique nationale Kazatomprom, Air Astana et d’autres. Samruk-Kazyna possède des actifs consolidés de 78 milliards de dollars ou presque 56% du PIB national.

Il est important de souligner le rôle de Noursoultan Nazarbaïev, le premier Président de l’Etat depuis 1990, dans le développement du Kazakhstan. Cet homme qui défendait l’intégration régionale, surtout des pays d’Asie Centrale, est l’un des acteurs politiques principaux de la région. Aujourd’hui, le Kazakhstan n’a pas choisi un unique « axe » de coopération. Au contraire, le Président kazakh mène une politique étrangère « multivectorielle », en se liant d’amitié aussi bien avec Moscou et Pékin qu’avec Washington. On voit cependant que la collaboration étroite avec la Russie et les autres pays de l’ex-URSS est prioritaire.

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Un timbre russe vantant les mérites de l’Union Economique Eurasiatique. Crédit : Wikimedia Commons

L’évolution de l’intégration régionale

Le processus de l’intégration régionale, dont les objectifs sont de promouvoir la libéralisation du marché et de renforcer la coopération économique, a intéressé certains pays de l’ex-URSS. Ayant acquis leur indépendance, ces pays ont commencé à améliorer leurs relations avec leurs voisins.
Chaque étape de l’intégration des territoires post-soviétiques, avec ses avantages et ses défauts, a joué un rôle important dans l’intégration régionale. Nous pouvons Considérer les communautés significatives créées depuis la chute de l’URSS, avec tout d’abord la Communauté des Etats Indépendants (CEI). La CEI est une collectivité intergouvernementale de coopération qui a été créee par le Traité de Minsk le 8 décembre 1991. Plus tard, au sommet d’Alma-Ata organisé à l’initiative de N.Nazarbaïev, le traité a été signé par l’ensemble des États membres de la CEI (l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Moldavie, le Turkménistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie).
Initialement élaborée dans l’objectif d’établir une intégration économique, la CEI est devenue l’arène de dialogues limitées entre pays de l’ex-Union soviétique.

Puisque la Communauté des Etats Indépendants n’a pas réussi à devenir une unité économique et politique à l’échelle mondiale, le Président du Kazakhstan a présenté son initiative de créer une nouvelle forme de coopération. En mars 1994 N. Nazarbaïev, intervenant à l’Université Lomonossov de Moscou, propose la création de l’union eurasiatique – le prototype de l’union économique eurasiatique. Selon lui, cette union devrait se fonder sur les intérêts économiques, les principes de fraternité, de non-intervention dans la politique intérieure des pays-membres et de respect de la souveraineté. Dans cette optique, il faudrait créer l’espace économique commun et les organes supranationaux. Alors, cette idée n’avait que des échos positifs des peuples et aucun soutien de la part des politiques des pays de l’ex-URSS.

Quelques années plus tard, les pays les plus intéressés en une coopération sont arrivés à un accord sur un traité pour la Communauté économique eurasiatique. Ce document a été signé entre la Biélorussie, le Kazakhstan, la Russie, le Tadjikistan et le Kirghizstan à Astana, Kazakhstan. La nouvelle communauté consiste en une union douanière destinée à renforcer les échanges entre les cinq pays membres. L’Eurasec n’a cependant pas pu réaliser son potentiel attendu et la coopération entre pays s’est davantage résumée à des accords bilatéraux.

Même si on n’a pas observé d’activités spéciales au sein d’Eurasec, cette organisation a tout de même servi de base à l’Union douanière entre la Russie, le Kazakhstan et la Biélorussie, mise en place en 2007. Le rendez-vous décisif du 28 novembre 2009 entre les Chefs d’Etats D. Medvedev, A. Lukashenko et N. Nazarbaïev a confirmé l’activation de l’Union douanière à partir de 2010. C’est ainsi que le 1er  juillet 2011, les frontières douanières entre les pays-membres ont été abolies.

L’union Eurasiatique, nouvelle UE ?

Avec l’établissement d’un tarif extérieur commun, l’Union entre ces trois pays a sérieusement affecté le Kirghizstan qui réexporte des marchandises de la Chine à la Russie. Par conséquent, il devenait indispensable pour le Kirghizstan de rejoindre l’Union douanière. Simultanément, l’intégration de celle-ci a continué à se développer jusqu’à la formation d’un Espace économique commun qui  est devenu  réalité le 1er janvier 2012 (toujours avec la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan).

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De gauche à droite : Noursoultan Nazarbaïev, Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine en mai 2002

En construisant l’Union économique eurasiatique, on tient compte de l’expérience de l’Union Européenne et d’autres associations régionales, leurs atouts et défis, comme l’a énoncé V. Poutine dans son article au journal Izvestiya. Il est vrai que cette organisation aura une base institutionnelle similaire à celle de l’UE. Par exemple, le traité de l’espace économique partage les tâches à différents organes possédant le pouvoir législatif, exécutif, judiciaire (le conseil économique supérieur eurasiatique, la Commission économique eurasiatique, le Conseil de la Commission, le Collège de la Commission, la Cour de justice de l’UEE).

Aujourd’hui les positions de la Grèce et d’autres pays qui ont gravement subis la crise financière font évoluer la situation complexe de toute la zone euro et même de toute l’Union Européenne. Dans cette conjoncture, les pays de l’Union eurasiatique doivent harmoniser leurs politiques économiques s’ils ambitionnent de créer une véritable union économique. « Il faut ajouter aux principes de l’intégration la responsabilité de chaque pays-membre dans son développement durable l’efficacité de son économie, de sa politique sociale et monétaire » – a expliqué N. Nazarbaïev dans son article au journal Izvestiya.
L’espace économique commun est une étape importante dans la  création de l’Union Eurasiatique, qui représente un PIB total de 2 milliards de dollars et un potentiel industriel de 600 milliards de dollars.

Ce projet, de par son importance, soulève des doutes au sujet d’une « réhabilitation » de l’Union soviétique. Les Présidents V. Poutine et N. Nazarbaïev rejettent strictement cette idée. « Ce sont des fantômes du passé et des spéculations » – selon N. Nazarbaïev.
De plus, ce dernier espère que l’Union eurasiatique aura une place spéciale sur la scène mondiale. Pour y réussir, il a décrit la stratégie de l’Union en quelques points importants. D’abord, l’UEE doit être une communauté économique globale et compétitive. Il faut créer un programme de coopération innovant et axé sur les nouvelles technologies pour les 10-15 prochaines années.
Ensuite, il faut éviter de hâter l’intégration eurasiatique, surtout avec des pays non-membres de l’Union douanière.
Finalement, il est nécessaire de devenir un centre financier indépendant, c’est-à-dire d’avoir une monnaie commune au sein de l’Union eurasiatique.  Cette hypothèse comporte de nombreux débats de société mais il est clair que l’étape suivante de cette union est la mise en place de l’union monétaire.

Il est toutefois difficile de parler d’union économique sans considérer différents aspects. Si les autorités des pays de l’Union douanière sont très motivés pour constater que cette union est potentiellement bénéfique aux participants, il existe toujours d‘autres points de vue.
D’une part, dans son article, N.Nazarbaïev rappelle l’augmentation d’un quart du chiffre d’affaires entre les trois pays depuis le premier semestre 2011. « On prévoit qu’il atteigne 100 milliards de dollars à la fin d’année. L’intégration ouvrira davantage le marché russe, déjà plus large et plus puissant que celui du Kazakhstan » – a-t-il dit.
Les avantages apparents comprennent, premièrement, la libre circulation des travaux, des capitaux et des travailleurs, prévue pour 2012. Elle ouvre des possibilités de se déplacer librement sur le territoire des Etats-membres, autrement dit, d’y travailler sans barrières administratives.
Ensuite, l’équipement technologique pourra être importé, notamment des pièces détachées et du matériel pour l’utilisation exclusive hors taxe. La part du Kazakhstan sur les droits de douane à l’importation de pays tiers va doubler – de 3.5% à 7.33%.

D’autre part, le tarif extérieur commun aux frontières des pays de l’Union douanière peut signifier que le Kazakhstan va effectuer tous ses échanges au profit des pays partenaires, aux dépens des consommateurs locaux. Cet état de fait, ainsi que le manque d’informations précises sur les avantages que le Kazakhstan tire de l’union douanière, suscitent des inquiétudes dans la société. L’idée d’un Kazakhstan comme un débouché commercial pour les pays de l’Union économique eurasiatique n’inspire pas les experts kazakhstanais. Toulegen Askarov, économiste renommé, expose les conséquences négatives principales avec tout d’abord « l’importation » de l’inflation russe. Ensuite, le bilan commercial déficitaire. Ainsi, le Kazakhstan importera plus de ses partenaires qu’il exportera. Le troisième aspect négatif est la présence de marchandises russes et biélorusses ayant des positions concurrentielles solides sur le marché kazakhstanais, aggravant la position de celui-ci.
Par ailleurs, les tendances récentes touchant les PME justifient ces prédictions pessimistes. L’Union douanière a déjà forcé plusieurs petites entreprises et « revendeurs » à cesser leur activité à la suite des droits de douane élevés pour les importations de Chine, d’Ouzbékistan, etc. Dans de nombreux cas, des entrepreneurs commencent à jouer sur le marché intérieur en augmentant des prix.

Il importe de souligner que malgré tous ces aspects négatifs il y a des acteurs qui bénéficient de l’intégration, notamment dans le secteur atomique, et les entreprises qui fournissent du charbon et des minerais ferreux pour les usines métallurgiques russes. Or, ces entreprises n’avaient jamais de problèmes en ayant profité des tarifs de l’Eurasec et leur collaboration s’est simplement renforcée avec l’activation de l’Union douanière.  Certes, le chiffre d’affaires de leur commerce est impressionnant, mais la question se pose encore: y a-t-il d’autres participants de l’économie kazakhstanaise qui gagnent de cette intégration?
Le Kazakhstan ayant la plus basse TVA dans l’Union – seulement 12% en comparaison avec les 17% de la Russie, il devient attractif pour la délocalisation de la production des pays partenaires. Cette stratégie va probablement augmenter le volume des investissements et des filiales étrangères dans le pays, dont les travailleurs locaux espèrent profiter.

Enfin, la création de l’Espace économique commun n’est pas la solution pour tous les problèmes du Kazakhstan, mais seulement un appui supplémentaire au développement économique.  Mettre au jour l’activité de l’Union, pour la rendre visible aux entreprises locales,  trouver un équilibre entre l’ouverture commerciale et la protection de son économie, surtout des PME, voilà le grand objectif pour le gouvernement du Kazakhstan.

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Vladimir Poutine et Noursoultan Nazarbaïev discutent lors d’un somment de préparation à l’UEE en 2001

Ce défi est évidemment bien plus facile à constater qu’à relever, et cela requiert notamment de la stabilité politique. Une des caractéristiques du Kazakhstan est la relation directe entre stabilité régionale et sécurité intérieure. Un exemple illustrant cette réussite de la politique intérieure et étrangère du Kazakhstan est la présidence du Kazakhstan à l’OSCE et le sommet de l’OSCE à Astana en 2010. L’importance et la réputation du Kazakhstan ont grandi après des initiatives prises pour une zone sans nucléaire dans toute l’Asie Centrale.

Reste à évoquer l’une des initiatives du Président Nazarbaïev concernant l’installation du quartier général des organes exécutifs de l’Union à Astana, qui est au centre géographique du continent de l’Eurasie. A son avis, cette décision permettra d’en finir avec les soupçons qui se présentent dans les pays-membres ainsi que dans le monde entier.
Pourtant des événements récents, comme les actes terroristes à Atyrau et Taraz et le conflit à Zhanaozen entre des protestataires et des militaires ont nuit à l’image du Kazakhstan. Les autorités du Kazakhstan accentuent désormais leur vigilance et prennent les dispositions nécessaires pour retrouver la stabilité et empêcher de tels actes dans le futur.
Ces faits n’ont aucun impact sur les projets globaux du pays, car ils ne changent rien à l’intégration régionale. En outre, le Président russe D. Medvedev a exprimé que « chaque événement politique se reflète dans la vie du pays mais il ne doit pas influencer notre volonté de créer le marché commun ».

Le Kazakhstan a déjà choisi sa voie de développement et tâche de la tenir. Même après avoir acquis son indépendance, ce pays a pris de nombreuses initiatives, s’invite dans des débats, a proposé ses services et ses idées pour l’intégration. Il est non seulement un membre de différentes organisations : la CEI, l’Eurasec, l’OSCE, l’Union douanière mais aussi un lobbyiste de l’intégration eurasiatique. Comme l’Espace économique commun ne semble plus être un rêve, le Kazakhstan fait face à de nouvelle épreuve, en qualité de son fondateur – comment garantir les bienfaits de l’intégration, attendus par la population ?

Aïperi SUBANKULOVA
Rédactrice en chef au Kazakhstan de Francekoul.com
Assistante de direction de la société AK&P

Relu par Etienne COMBIER

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Références :

1.    ru.wikipedia.org

2.    L’ Union Eurasiatique : de l’idée a l’histoire du futur (par le President N.Nazarbaïevayev, Izvestiya journal). L’article original – Н.Назарбаев: Евразийский союз: от идеи к истории будущего

3.    L’Union douanière : plus d’information, plus de comprehension (Centre d’Asie magazine). L’article original – Антон Яровой: Таможенный союз: чем больше информации, тем больше понимания, журнал Центр Азии, №20-21.

4.    L’intégration eurasiatique (par le Ministère du développement économique Zh.Aitzhanova, Dala men Kala).  L’article original – Жанар Айтжанова: Еуразиялық интеграция

5.    V.Poutine : Le nouveau projet de l’intégration eurasiatique est l’avenir qui est créé aujourd’hui. L’article original –  В.Путин: Новый интеграционный проект для Евразии – будущее, которое рождается сегодня

6.    L’union eurasiatique de Poutine.  L’article original – Isabel Gorst: Putin’s Eurasian Union : what’s in it for Kazakhstan ?

7.    Les autorités du Kazakhstan se trompent quand ils n’expliquent pas des avantages de l’Union douanière.   L’article original – Дерья Атабаев: Власти Казахстана ошибаются, не разъясняя выгоды Таможенного Союза

8.    Le Kazakhstan risque de perdre le marché du lait. L’article original – Зарина Ахматова: Казахстан рискует проиграть России и Белоруссии битву за молоко

9.    Quel effet a-t-il l’espace économique commun? L’article original – Наталья Суворовцева: Какой эффект несет единое экономическое пространство?

10.    Fazal-ur-Rahman : L’OSCE réanimé par le Kazakhstan. L’article original – Fazal-ur-Rahman: Kazakhstan rejuvenating OSCE

11.    Le Kazakhstan a obtenu le présidence de l’OSCE. L’article original – Казахстан стал председателем ОБСЕ

12.    Clinton: Le Kazakhstan explore le rôle croissant. L’article original – Clinton: Kazakhstan assuming an emerging regional role

 

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