« L’énergie nucléaire représente l’avenir », entretien avec Roman Vassilenko, directeur adjoint du projet ATOM

Le 25 février dernier, Francekoul.com a pu rencontrer M. Roman Vassilenko, directeur adjoint du Centre Nazarbayev sur le Projet « ATOM » (Abolish Testing : Our Mission).

Francekoul.com : Le Kazakhstan s'est affirmé devant  la communauté mondiale comme le premier pays au monde à avoir renoncé aux armes nucléaires et à déclarer son territoire comme zone dénucléarisée. Au mois d'août de l’année dernière, lors de la Conférence internationale à Washington le président de la république kazakhe Noursoultan Nazarbayev a annoncé le lancement du Projet international « ATOM » : Abolish Testing is Our Mission. A quel point l'interdiction des essais nucléaire est-elle réalisable?

Roman Vassilenko : Nous voulons émouvoir l'opinion publique internationale de manière globale afin que les gens réfléchissent à nouveau aux terribles conséquences des essais nucléaires. A travers le prisme de l'Histoire nous voulons rappeler toutes ces horreurs afin d'obtenir la ratification d’un traité d’interdiction complète des essais nucléaires. C’est le but concret de ce projet. Dans le monde, de nombreuses initiatives et organisations qui travaillent dans ce sens, mais nous pensons que nous pouvons fortement contribuer au succès de notre objectif commun. Actuellement nous travaillons activement au développement de notre projet au Kazakhstan comme à l’étranger. Nos partenaires au Kazakhstan sont l’Alliance civile du Kazakhstan ainsi que Jas Otan (l’Aile jeunesse du parti populaire démocrate « Nur Otan »). Dans le même temps  nous menons des actions diverses pour promouvoir au sein des universités la signature massive d'une pétition.

A l’étranger, nous présentons le projet dans les Etats concernés et les organisations internationales. Par exemple, l’année dernière le Projet « ATOM » a été présenté à la Haye où est située l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques. Le 19 novembre le projet a été présenté à l’ONU, dans ses bureaux de Genève et au mois de décembre dans les locaux du Carnegie Institution de Washington. Des expositions ont été réalisées afin de sensibiliser le public aux enjeux des essais nucléaire. Ont eu lieu une exposition de photographie intitulée «Une leçon pour le monde : histoire du désarmement nucléaire du Kazakhstan » et une exposition des œuvres de l'artiste Karipbek Kouyoukov, le concepteur d'ATOM. Kouyoukov est né sans bras à la suite de l'irradiation de sa mère. Cet homme est un exemple pour tous, il ne s'est pas remis à la fatalité de son sort et mène une vie artistique pleine, peignant des tableaux consacrés à des thèmes difficiles, pour lui comme pour nous. Nous voulons montrer toutes les conséquences des essais nucléaires à travers les expériences de vie de personnes comme lui. Nous savons qu’il y a au moins 1,5 million de victimes d'essais nucléaires. On peut dire que leurs vies ont été détruites par ces essais. Nous voulons que tout le monde sache cela et que les questions du désarmement nucléaire et de la non-dissémination des armes nucléaires reviennent à l’ordre du jour international.

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Au cours des dernières années, nous avons aperçu un signe de progrès après la signature d’un traité en 2010 entre la Russie et les Etats-Unis sur la réduction des armes nucléaires. Mais on sait qu’il existe aussi trois autres puissances nucléaires conséquentes. Ce sont la Grande-Bretagne, la France et la Chine qui ne font pour le moment aucunes démarches vers le désarmement nucléaire. Dans le même temps, des Etats comme l’Inde ou le Pakistan qui possèdent des armes nucléaires ne sont pas reconnus comme des puissances nucléaires, et ne font aucun effort vers un possible désarmement. La Corée du Nord est aussi un des pays qui développe son programme nucléaire et qui a récemment effectué un essai nucléaire. C’est un problème d’actualité qui concerne l’ensemble de l’Humanité. Nous estimons que le Kazakhstan et notre président ont tout lieu de promouvoir ce thème et de faire des progrès dans ce domaine puisque le Kazakhstan est le pays qui a été le plus sinistré au monde par les essais soviétiques. Mais nous ne sommes pas uniquement victimes : nous avons su nous débarrasser des armes nucléaires qui étaient sur notre territoire.

Est-ce que nous considérons que l'abolition des essais est réelle ou réalisable ? Ce n’est pas la question d’un jour, d’un mois, même d’un an. L’Humanité s’escrime à résoudre cette question depuis plus de cinquante ans, à partir du moment où l’arme nucléaire a été inventée. Il n’est évidemment pas question de rester les bras croisés. En 1968, le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires a été signé et prévoyait le désarmement des puissances nucléaires en contrepartie de la non-production d’armes nucléaires par les autres Etats. Ce traité concernait les cinq pays nucléaires que sont l’URSS, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France et la Chine. Cependant, d'autres Etats non inclus dans le traité cherchent à produire l’arme nucléaire à l’instar de l’Inde, du Pakistan et de la Corée du Nord. C’est pourquoi nous appelons les hommes à réfléchir de nouveau.

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On sait que la France et le Kazakhstan entretiennent des relations étroites dans de nombreux domaines tels que la culture, l’économie ou la politique.  Quelle est la position de la France par rapport à la politique antinucléaire du Kazakhstan ?

La France est un partenaire stratégique important pour le Kazakhstan. Des accords ont été signés, et nous sommes en train d’aboutir à des traités économiques. Depuis trois ou quatre ans, nos relations se sont considérablement améliorées et débordent du seul cadre du secteur de l'énergie dans lequel elles avaient été principalement constituées. Maintenant des industries comme l'industrie aéronautique et le nucléaire sont concernées par nos partenariats. A propos du désarmement nucléaire, la France, en tant que membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU a assumé des engagements à partir de 1968. Actuellement,  tous les Etats nucléaires possèdent des engins nucléaires comme auparavant, y compris la France. C’est pourquoi nous ne cessons pas de les appeler à bien réfléchir sur leur position dans ce problème et à entreprendre des démarches plus actives du côté de la dénucléarisation.

Quels travaux menez-vous pour aider les victimes des essais?

Nous voulons à travers attirer l'attention sur la situation des personnes qui ont été victimes des armes nucléaires non seulement au Kazakhstan mais aussi dans d'autres pays. C'est pourquoi du 1er au 3 mars aura lieu à Oslo le Forum International de la Société Civile auquel le Centre Nazarbayev participera, ainsi que Karipbek Kouyoukov. Le 4 et 5 mars le directeur du Centre Nazarbayev Kanat Saudabayev prendra la parole lors de la conférence sur les Conséquences humaines de l’emploi d'armes nucléaires qui réunit plus d'une centaine de représentants des gouvernements, d'experts et d’organisations internationales du monde entier. Ils se réuniront pour discuter des questions spécifiques liées aux effets des essais nucléaires. Nous nous efforcerons d’avertir à nouveau la communauté internationale de notre triste expérience et à attirer davantage d'aide internationale pour aider les victimes du procès de l'ancien site d'essais nucléaires de Semipalatinsk. Le Centre Nazarbayev finance des scientifiques qui étudient ce qui a été fait et ce qui pourrait être fait pour soulager les victimes des armes nucléaires du Kazakhstan. Au cours des vingt dernières années depuis la promulgation de la loi pour réhabiliter les victimes des essais nucléaires en 1992, beaucoup a été fait. Mais il n'est un secret pour personne que des personnes malades continuent de naître, et que la population continue de souffrir des maladies causées par le rayonnement. C’est un travail sans fin, avec encore beaucoup de travail à faire dans ce domaine.

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Nous savons qu’il y a beaucoup d’artistes qui expriment leur attitude et leurs émotions sur la vie à l’aide de leurs œuvres. Beaucoup d’entre eux réussissent à sensibiliser la société à la réalité de tel ou tel problème. En ce qui concerne les essais nucléaires, il y beaucoup de peintres, d’écrivains non seulement kazakhstanais mais aussi étrangers, comme Paulo Coelho qui abordent ce thème.  Personnellement, j'ai compris l'horreur des essais pour la première fois à l’école primaire quand j’ai lu le livre de A. Altaï « Explosion à Degelen » qui m’a remué jusqu'aux entrailles. En effet, comment faire pour que les survivants puissent transmettre toute leur amertume et leur souffrance à leurs lecteurs sans utiliser l’art ?

Quant aux intellectuels, nous soutenons actuellement des groupes d'intellectuels au Kazakhstan afin qu'ils soutiennent eux aussi le projet. Nous croyons qu'il s'agit là d'un bon mouvement. Nous voulons attirer des gens du monde de l'art ou des sportifs qui seront avec nous afin de coopérer et de mettre en œuvre le projet.

« L'énergie nucléaire représente l'avenir »

Le Kazakhstan est le plus grand producteur d'uranium au monde. Pendant une longue période nous avons débattu sur ce que nous pouvons nous permettre ou non. Il s’agit de développer ce secteur non seulement en termes de production de matières premières, car les minerais d'uranium ou de l'hexafluorure d'uranium produit au Kazakhstan est seulement la première étape du traitement du produit, mais aussi pour assembler un produit de qualité supérieure en modifiant en particulier les combustibles et éléments émetteurs ou des assemblages de combustibles. Ce sont ceux qui sont insérés dans le réacteur, avec des conteneurs de combustible nucléaire. Kazatomprom va produire avec la compagnie française Areva des combustibles pour ensuite construire une centrale nucléaire.

Lors d'une réunion avec le gouvernement en janvier, le président a soulevé la question de la construction de la centrale. Nous savons que nous avons eu en service un réacteur nucléaire et une centrale nucléaire à Aktau pendant vingt ans. Je pense que les préoccupations de la population sont justifiées, mais dans le même temps je reste convaincu que la position du président et du gouvernement est justifiée. Nous avons toutes les possibilités de développer ce domaine de l'industrie et il faut que nous le développions, parce que l'énergie nucléaire représente l'avenir. Il existe plus de 430 réacteurs nucléaires dans le monde. Bien sûr, nous avons entendu parler de divers accidents, mais chaque accident a ses raisons, sa propre préhistoire. Il y a des pays qui sont presque entièrement dépendants de l'énergie nucléaire, avec l’exemple de la France où 75% de l'électricité provient de l'énergie nucléaire. Donc, je suis sûr que cela va se faire, cela se fera  de la façon la plus sûre possible. Pour la construction on choisira le projet le plus sûr, le plus avancé. Et le fait que nous ayons un tel besoin n'est pas une question qui se pose dans notre économie. Il y a aussi un choix entre la construction des centrales à charbon, avec toutes les conséquences environnementales, et d'une centrale nucléaire qui a une empreinte écologique beaucoup plus réduite comparée au charbon ou au diesel. En outre, la même Kazatomprom développe des sources d'énergie alternatives. Nous sommes surtout dans un pays où le vent est très fort et où se développent l'énergie éolienne et solaire. Kazatomprom a construit une usine pour la production de cellules solaires, encore une fois avec des partenaires français. Autrement dit, nous avons aussi le potentiel de cette production. Ce n’est pas par hasard que l’EXPO-2017 se passera chez nous, car le Kazakhstan a proposé le thème « Energie du futur ».

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Nous avons de grands projets pour attirer les gens du milieu de l'art et du sport à ce projet. Nous espérons qu'ils viendront nous rejoindre et nous soutenir. Bien sûr, ce projet n'aurait pas été possible sans le soutien de l’organisation non gouvernementale Nevada-Semipalatinsk  qui a été fondée en 1989 et dont le chef permanent est Olzhas Omarovich Suleimenov. Des écrivains, des gens créatifs se sont exprimés sur le sujet. Rollan Seysenbaev a par exemple écrit un livre intitulé « Le jour de l'effondrement du monde » , avec un dialogue très pénétrant entre un père et son fils. Tout cela suggère que le thème est douloureux, qu’il n'est pas facile pour notre pays et notre peuple. A cet égard, il semble que ce projet ait un avenir parce que c'est un sujet qui nous concerne tous au Kazakhstan. Nous avons maintenant un certain nombre d'activités au niveau national, que nous prévoyons de réaliser avec des jeunes et de les informer sur l'expérience. Heureusement, ils n'ont pas entendu les explosions. Mais les conséquences atroces sont resté jusqu’à aujourd’hui. Et nous voulons faire en sorte que les jeunes n’oublient jamais cela.

Aisaule Akkozhina,
Rédactrice pour Francekoul.com à Astana

Relu par Etienne Combier et Panpi Etcheverry

Photos lors de l'interview par Beken Japarov, photographe du Centre Nazarbayev

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