Sinophobie Kazakhstan Chine Société Dossym Satpaev

Les racines de la sinophobie au Kazakhstan

Les sentiments anti-chinois se renforcent dans les populations kazakhe et kirghize. Si la politique répressive des minorités ethniques et religieuses dans le Xinjiang voisin touche de nombreuses familles kazakhes et accroît cette défiance, d’autres facteurs historiques, sociaux et économiques l’expliquent. Tentative d’éclaircissement avec le politique kazakh Dossym Satpaïev, directeur du Groupe d’évaluation des risques du Kazakhstan et membre du Conseil kazakh des relations internationales.

Novastan reprend ici et traduit un article publié le 4 novembre 2019 par la version kazakhe du magazine Forbes

Des cinq États d’Asie centrale, le Kazakhstan et le Kirghizstan sont les plus concernés par la sinophobie. Ses causes sont multiples.

Tout d’abord, elles peuvent être historiques : on peut remonter au conflit entre Kazakhs et Dzoungars, aux XVIIème et XVIIIème siècles. Les intérêts de la Chine l’ont d’abord amenée à soutenir les Dzoungars, puis elle a fait volte-face jusqu’à les considérer comme une menace. D’autres considèrent que cette animosité a pris racine durant la période soviétique. L’URSS entretenait des relations plutôt tendues avec Pékin, une sorte de paix froide, qui n’a pas empêché l’émergence d’un conflit frontalier sur l’île Zhenbao, à la fin des années 1960. Par la suite, Pékin et Moscou se sont livrés une incessante guerre de l’information.

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Deuxième élément d’explication, l’opacité des liens économiques entre le Kazakhstan et la Chine. De nombreux traités et accords signés entre les deux pays n’ont pas été rendus publics. Cette pratique est devenue habituelle à partir des années 1990. À cette époque, la même opacité caractérisait les relations que le Kazakhstan entretenait avec de grandes entreprises occidentales, principalement dans le secteur minier. Certaines ont conduit à des scandales de corruption très médiatisés. Nombre d’accords de partage de production liés à l’exploitation de matières premières signés à l’époque avec des investisseurs étrangers demeurent confidentiels.

Confiance, corruption et contestation

Par ailleurs, les citoyens kazakhs entretiennent une grande méfiance à l’égard des autorités, notamment en ce qui concerne la coopération avec la Chine. On craint, entre autres, que la corruption qui gangrène l’administration prévale sur la défense des intérêts de l’État dans ses relations avec un investisseur étranger.

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Le monde des affaires chinois possède toutefois des spécificités qui le distingue des entreprises occidentales. Ainsi, la plupart des sociétés chinoises sont directement ou indirectement liées à l’État, qui leur apporte un soutien politique et financier important en lien avec sa stratégie de puissance économique et géopolitique. En outre, les entreprises chinoises s’accommodent facilement de la corruption de certains pays plus pauvres d’Afrique ou d’Asie et ne font généralement pas grand cas des conséquences environnementales à long terme de leurs activités.

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La sinophobie fait écho aux tensions sociales alimentées par la baisse du niveau de vie, le manque de perspectives économiques et le sentiment d’injustice partagé par de nombreux citoyens kazakhs. En 1998, le président indonésien Suharto, au pouvoir depuis plus de 30 ans, a été forcé de démissionner dans un contexte de crise économique, de forte baisse des revenus de la population, de tensions sociales croissantes et de conflits ethno-confessionnels.

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L’inefficacité de l’administration étatique produit un effet domino lorsqu’elle renforce les protestations qui agitent la société et conduisent parfois à la désignation d’un bouc émissaire. Dans le cas du Kazakhstan, la sinophobie peut être instrumentalisée à des fins politiques, en vue de mobilisation de certaines populations. L’élite kazakhe tente notamment d’en tirer avantage dans sa lutte contre le pouvoir en place. Cet usage politique du bouc émissaire est couramment utilisé à travers le monde pour détourner l’attention des citoyens des réels problèmes socioéconomiques. La position économique et politique de la Chine en Asie centrale en fait une cible évidente pour d’autres États qui y voient une menace pour leurs intérêts géopolitiques.

Répression des minorités musulmanes en Chine

Par ailleurs, la politique discriminatoire et contraire aux droits de l’Homme menée par Pékin à l’encontre des minorités ethniques et religieuses, notamment dans le Xinjiang, alimente la controverse. L’émergence des « camps de rééducation » destinés aux Ouïghours, aux Kazakhs, aux Kirghiz et à d’autres minorités musulmanes du Xinjiang a provoqué une vague de protestations au Kazakhstan puis, fin 2018 et début 2019, les premières manifestations anti-chinoises au Kirghizstan voisin, où il semble que la sinophobie soit également alimentée par l’économie.

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Parmi les revendications des manifestants : égalité salariale et amélioration des conditions de travail, diminution du nombre de travailleurs migrants chinois, augmentation des charges sociales des entreprises chinoises, etc. Sur le long terme, l’immixtion de Pékin en Asie centrale pourrait provoquer un regain de sinophobie dans la région. À l’heure actuelle, toutes les républiques centrasiatiques sont laïques, mais l’augmentation du nombre de musulmans pourrait rebattre les cartes. Le racisme anti-chinois pourrait ainsi prendre plus d’ampleur si la répression contre les musulmans du Xinjiang se poursuit.

Un dangereux créancier

Enfin, la Chine est le premier créancier du Kirghizstan et du Tadjikistan. L’ancien ministre des Finances du Kirghizstan, Adylbek Kassymaliev, a ainsi proposé en 2018 de ne plus emprunter auprès d’Eximbank China. En effet, cette institution représente 44,8 % de la dette extérieure du Kirghizstan, contre 5,7 % (environ 138 millions d’euros) en 2010. Au printemps 2018, les autorités kirghizes ont défini une limite par créancier fixée à 50 % du montant total afin de diversifier les créanciers et de réduire les risques. Seule la Chine approche ce plafond.

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D’après les données du ministère des Finances du Tadjikistan, le montant total de la dette extérieure s’élevait à environ 2,7 milliards d’euros au début du deuxième semestre 2019. Les principaux créanciers du pays sont Eximbank China (54,1 % du total), le Fonds asiatique de développement (11,8 %) et la Banque islamique de développement (5,8 %). L’agence de notation Fitch prévoit un ralentissement de la croissance de l’économie tadjike en raison de la forte dette extérieure et de la vulnérabilité du secteur bancaire. Pour Fitch, les perspectives économiques du Tadjikistan dépendent de la coopération avec Pékin. Les analystes estiment que les autorités tadjikes vont tout faire pour restructurer la dette, mais impossible de prédire ce que la Chine exigerait en retour : un élargissement de l’accès aux matières premières du pays ? Un contrôle accru des entreprises stratégiques ? La cession à Pékin de routes de transport tadjikes ?

Contrairement au Kirghizstan et au Tadjikistan, aux ressources financières très limitées, le Kazakhstan n’est pas un État pauvre, comme le prouvent les milliards de dollars du Fonds national utilisés par les autorités pour sauver le système bancaire ou les milliards de tengués du Fonds de pension ayant financé divers projets inefficaces. Cet argent, combiné à une gestion de l’appareil étatique qui diminuerait la corruption, favoriserait la transparence et réduirait l’omnipotence des fonctionnaires, permettrait au pays de se développer et supprimerait le « trou noir » de l’économie kazakhe.

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Il est étrange qu’avec les moyens dont dispose son Fonds national et qui pourraient être investis dans des projets stratégiques, le Kazakhstan préfère emprunter de petites sommes à la Chine. D’autant que l’octroi de prêts étrangers requiert depuis longtemps une stricte gestion publique des risques pour évaluer l’ensemble des effets réels et potentiels, négatifs ou positifs, qui en découlent, non seulement pour l’économie du pays, mais aussi pour la réputation de ses dirigeants.

Diversifier les investisseurs et maîtriser l’influence de Pékin

La coopération pétrolière et gazière avec Pékin multiplie les alternatives de transports des ressources énergétiques pour le Kazakhstan et réduit ainsi la dépendance à l’égard de la Russie. La construction d’un oléoduc et d’un gazoduc reliant directement le Kazakhstan à l’énorme marché chinois permettra de dégager de substantiels profits. D’après les estimations des experts, la Chine a absorbé depuis 2005 près d’un tiers de la croissance de l’offre mondiale en pétrole. En mai 2003, la Chine, se calquant sur les stratégies occidentales, a commencé à se constituer des réserves stratégiques de pétrole. Les prévisions estiment que, d’ici à 2025, les membres de l’OPEP fourniront 66 % des importations chinoises en pétrole, contre 20 % pour les pays post-soviétiques.

Par ailleurs, la coopération économique sino-kazakhe est entièrement subordonnée au développement de l’économie chinoise. La demande croissante d’énergie de la Chine transforme le Kazakhstan en un entrepôt de matières premières, tant pour l’Occident que pour Pékin. Mais à qui la faute ? Qui est responsable de notre dépendance aux matières premières, près de trente ans après l’effondrement de l’URSS, au point que les budgets se calculent toujours sur la base de la conjoncture mondiale des prix ? Difficile d’incriminer la Chine, les États-Unis ou la Russie.

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Il semble évident que la Chine considère le Kazakhstan comme un simple pion dans sa stratégie économique et politique. La politique d’investissement n’est pas différente d’autres terrains de jeu chinois en Afrique, en Amérique latine ou au Moyen-Orient. Elle se base toujours sur la défense stricte des intérêts économiques de Pékin. Or, Nur-Sultan ne dispose d’aucun moyen de pression politique et économique sérieux et se retrouve donc en position de faiblesse au moment d’entamer des négociations. La Chine, elle, jouit d’une profusion de leviers économiques et politiques. Le seul moyen de freiner l’appétit chinois est de ne pas mettre tous les œufs dans le même panier et de diversifier les relations commerciales.

On a coutume de dire que la réussite d’un partenariat repose sur six piliers : le premier est le hasard, les cinq autres sont la confiance. Le sort a placé le Kazakhstan sur la carte entre deux puissances majeures, la Chine et la Russie. Or, la confiance de la société kazakhe envers ses puissants voisins ne cesse de s’éroder. À l’heure actuelle, le défi principal pour Nur-Sultan est de tirer plus d’avantages que d’inconvénients de son voisinage avec la Chine.

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Dans une large mesure, cet objectif dépend d’une stratégie de coopération clairement définie à court, moyen et long termes avec la Chine. Pour redonner confiance aux citoyens, il faudra privilégier la transparence des accords signés avec Pékin et l’identification des risques pour les intérêts kazakhs.

Ce changement devrait d’ailleurs concerner tous les investissements étrangers au Kazakhstan. Il n’est pas inutile de rappeler que le problème n’est pas tant l’expansion économique de la Chine que la corruption kazakhe, qui permet de conclure des contrats défavorables aux intérêts du pays et porte atteinte à sa sécurité. Un investisseur joue selon les règles existantes, tant officielles qu’officieuses. Quand ces règles vont à l’encontre des intérêts kazakhs, ce sont les fonctionnaires locaux qu’il faut pointer du doigt.

Dossym Satpaïev
Editorialiste pour Forbes Kazakhstan

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

Édité par Guillaume Gérard

Relu par Anne Marvau

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Le sentiment anti-chinois grandit au Kazakhstan (illustration).
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