L’industrie pétrolière et gazière du Kazakhstan : in oil we trust ?

Extraction des hydrocarbures. Source : geology.com

La guerre en Irak, l’instabilité au Moyen-Orient, la tension des relations entre l’Iran et les États-Unis, comme la guerre en Libye invitent à croire que l’or noir est devenu plus qu’une source d’énergie. Les hydrocarbures  représentent de la puissance, de la prospérité et même une certaine garantie de stabilité pour les pays qui en disposent. Grâce à ses réserves extraordinaires en hydrocarbures et aux investissements étrangers, le Kazakhstan vise l’entrée dans le « cercle élitaire » des producteurs pétroliers. Est-il prêt, toutefois, à mettre en œuvre cette ambition ?

Certains experts prédisent que le Kazakhstan peut devenir un producteur d’hydrocarbures majeur, à condition de les exporter sur le marché mondial. Et telle est son intention, car presque 80% des revenus de son économie proviennent de ses ressources naturelles. De plus, le Kazakhstan se situe au 11e rang mondial en termes de réserves en pétrole, avec plus de 39.8 milliards de barils, et, avec ses réserves de 1.8 billions de mètres cubes, au 9ème rang en ce qui concerne le gaz naturel. Seulement, la production actuelle ne dépasse que légèrement les 80 millions de tonnes par an. Bien que ce chiffre ait été multiplié par trois depuis l’indépendance du Kazakhstan et que l’on envisage que la production atteigne 81 millions de tonnes en 2012, on est encore loin des 100 millions prévus auparavant. Avant tout, pour mieux comprendre les problèmes de l’industrie pétrolière et gazière du pays,  il est indispensable d’observer sa situation actuelle.

Les principales réserves de gaz naturel et de pétrole se trouvent dans les oblasts (régions) de l’ouest  du Kazakhstan (cf. Carte). La plupart des gisements sont exploités par l’entreprise nationale –  Kazmounaïgaz, mais certaines corporations internationales des États-Unis, de Russie et d’Europe occidentale sont également présentes. Des consortiums réunissant différentes entreprises autour de projets communs avec des accords sur le partage de la production, ont été créés [1]. En fait, les États Unis ont été l’un des premiers pays à investir dans l’industrie gazière et pétrolière après l’obtention de l’indépendance du Kazakhstan, ce qui leur a permis de gagner le « jackpot» pétrolier – le Tengiz, dont le développement est effectué par la co-entreprise TengizChevrOil, née d’un l’accord entre le gouvernement du Kazakhstan et l’entreprise Chevron en 1993. Les partenaires actuels sont Kazmounaïgaz (20%), Chevron Overseas (50%), Exxon Mobil (25%) et Lukoil (5%).

Quant au Kachagan, le plus grand champ pétrolier découvert ces trente dernières années, il contient 38 milliards de barils de pétrole et plus d’un billion de mètres cubes de gaz naturel. Le projet est dirigé par le consortium NCOC (North Caspian Operating Company) qui regroupe des entreprises internationales comme ENI, ExxonMobil, Shell, Total, ConocoPhillips, Inpex et Kazmounaïgaz.

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Ce dernier, dont l’actionnaire exclusif est le Fond national du bien-être public «Samrouk-Kazyna », représente la plus grande société pétrolière et gazière locale.  Ayant dans ses actifs des actions des entreprises parmi les plus importantes dans l’exploration, la production et la transportation du gaz et du pétrole, cette entreprise dispose d’un avantage évident. Le 14 décembre 2011, on a finalement signé la convention entre le Kazmounaïgaz et le Karachaganak Petroleum Operating sur une participation à hauteur de 10% dans le projet. Et ne sont nommés là que les principaux gisements dont dispose le pays (cf. le tableau annexe pour plus  de plus amples informations).

Il faut aussi remarquer la présence croissante de la Chine, dont les entreprises possèdent 100% de PetroKazakhstan et 50% des actions dans les entreprises suivantes : le CNPC-Aktobemunaigaz, le Karazhanbasmunai, le Buzachi Operating Ltd et le Mangistaumounaïgaz.

Gisement

Région

Réserves estimées

Exploité depuis (dés l’indépendance du Kazakhstan) [2]

Entreprise/consortium

Pétrole

Gaz

Kachagan

La partie nord de la Mer Caspienne

38 milliards de barils

1 billion de mètres cubes de gaz naturel

La première phase du projet : prévu fin 2012

NCOC – North Caspian Operating Company

Tengiz

Oblast d’Atyraou

jusqu’à 25 milliards de barils

1.8 billion de mètres cubes de gaz naturel

1993

TCO – TengizChevrOil

Karatchaganak

Oblast de l’ouest du Kazakhstan

8.96 billions de barils

2.4 milliards de barils de gaz condensat et 453 milliards de

mètres cubes de gaz naturel

1998

KPO – Karachaganak Petroleum Operating

Ouzen

Oblast de Mangistaou

2.92 milliards de barils

KMG – Kazmounaïgaz

Koumkol

Oblast de Kyzyl-Orda

960 millions de barils

15 milliards de mètres cubes de gaz naturel.

1991

Koumkol Nord – Tourgaïpetroleum,

Koumkol Sud – PetroKazakhstan Kumkol Ressources

Kenkiyak

Oblast d’Aktobe

340 millions de barils

1993

CNPC-Aktobemounaïgaz

La production actuelle : problèmes et solutions

En réalité, la production cumulative des entreprises à participation chinoise a été de 25 millions de tonnes en 2011, soit 30.9% de la production totale (qui s’établit à 80.38 millions de tonnes de pétrole en 2011). Par ailleurs, le ministre du gaz et du pétrole du Kazakhstan, S.Mynbaiev, ne se montre guère satisfait par ces résultats, affirmant que l’industrie n’a pas réalisé le plan d’extraction. L’une des causes principales de ce fait est la grève des ouvriers de la société Ouzenmounaïgaz, ayant immobilisé l’extraction en 2011[3]. Se pose encore la question comment les problèmes d’un gisement du Kazakhstan peuvent affecter toute l’industrie. En fait, on estime qu’il y a 256 gisements d’hydrocarbures au Kazakhstan, dont 236 gisements du pétrole et 64 contenant du gaz. Les raisons du manque de production relativement au plan semblent peu évidentes.

D’abord, il y a les conditions de l’extraction des hydrocarbures, notamment les caractéristiques des gisements. La majorité des gisements kazakhstanais se situe à très grande profondeur (jusqu’à 5000 mètres), ce qui induit une pression élevée au fond et la présence de soufre. On peut noter l’exemple du Kachagan, dont l’exploitation était prévue pour 2010, mais a été remise à 2013 en raison des difficultés d’exploitation et de questions environnementales.

On tâche de résoudre ces problèmes en attirant des entreprises internationales disposant de technologies nouvelles. Les réserves d’hydrocarbures souffrent encore d’un manque d’équipement, comme on le voit  à l’exemple de Caspi Meruerty Operating Company qui a annoncé en août 2011 de ne pas lancer la forage du secteur marin Zhemtchouzhiny. La cause? Des installations et l’équipement sont dépassés. Mais il n’est pas douteux qu’on trouve des solutions techniques quand la motivation s’exprime en milliards de dollars de revenus attendus. Ainsi, le consortium coréen KC Kazakh BV et le Kazmounaïgaz ont commencé la construction d’équipement spécialisé. Ensuite, le Statoil norvégien s’est aussi proposé de construire l’installation pour le secteur Caspien en contrepartie du développement du gisement Abaï.

Pendant que le pétrole de la Mer Caspienne présente un morceau de choix pour les joueurs internationaux, se pose encore le problème du transport d’hydrocarbures du Kazakhstan vers les marchés mondiaux. Aujourd’hui la majorité des hydrocarbures est toujours acheminée vers la même destination – la Russie. Même si beaucoup de consommateurs se trouvent en Europe, il est presque impossible de contourner le plus grand pays du monde. Par exemple, L’oléoduc Ouzen-Atyraou-Samara (cf. Carte) donne la possibilité d’exporter du pétrole vers l’Europe en exploitant des terminaux de la Mer Noire et de la Mer Baltique. A ce jour, il transporte 15.75 millions de tonnes de pétrole, la moitié de sa capacité maximale. L’autre oléoduc, le Consortium de la Caspienne, relie les gisements de l’Ouest du Kazakhstan, notamment Tengiz et Karatchaganak, à la Mer Noire, et permet de transporter 28.2 millions de tonnes de pétrole par an. On y prévoit d’accéder à 67 millions de tonnes en 2014.

Cependant, le rejet de la proposition d’élargissement de cette dernière pipeline pousse le TengizChevroil, le Kazmounaïgaz et l’Agip KCO vers un accord sur la création du Système de la Transportation Caspienne permettant de trouver des débouchés via l’oléoduc Bakou-Tbilisi-Ceyhan. Si les réserves de pétrole d’Azerbaïdjan ne suffisent pas pour garantir la rentabilité du réseau, ajouter le pétrole du Kazakhstan pourrait davantage motiver les États-Unis. Ainsi, on planifie également d’évacuer du pétrole de Kachagan par ce système.

Le rôle de la Chine s’accroît également dans le domaine industriel : ces derniers temps, le gouvernement du Kazakhstan et le Ministère du Pétrole et du Gaz ont lancé des projets d’échelle vers la Chine. Premièrement, la pipeline Atasou-Alachankou (2228 km) qui amène le pétrole d’Atyraou vers la Chine, est à quelques étapes de l’accès à sa capacité maximale de 20 millions de tonnes par an. Aujourd’hui, il ne reste qu’à construire la dernière route reliant les gisements de Kenkiyak et de Koumkol.

Cependant, le gazoduc Kazakhstan-Chine, faisant part de  la ligne Turkménistan-Chine, est déjà en construction, et vise à transporter 50 milliards de mètres cubes de gaz naturel. Il comprend deux tranches, l’une du Beineou au Chimkent et l’autre des frontières d’Ouzbékistan et du Kazakhstan vers le Khorgos.

La collaboration intensive avec les chinois induit de plus en plus d’inquiétudes concernant les enjeux géopolitiques de l’Empire Céleste dans la région, liés à l’augmentation de sa consommation. Le développement accéléré de la Chine, de l’Inde et d’autres pays d’Asie du Sud-Est permet d’expliquer l’augmentation de l’extraction, d’autant plus que les prix des hydrocarbures sont élevés. Ce fait motive aussi les producteurs pétroliers et gaziers à explorer des gisements autrefois réputés non-rentable et d’investir dans des projets plus audacieux.

Par exemple, dans le projet Kachagan, 21 milliards de dollars ont déjà été investis sans que rien n’ait été produit. D’ailleurs, l’entreprise russe Loukoil est en train de fermer ses projets marins des gisements « Atachskii» et « Tyub-Karagan» du fait qu’aucun résultat positif ne s’est encore présenté. Néanmoins, le Kazakhstan ne désespère pas. Plutôt, selon T. Koulibaïev, l’ancien chef de Samrouk-Kazyna, «ce résultat, même négatif, n’en est pas moins utile, en ce qu’il nous donne une idée plus précise de la réalité des structures pétrolières et gazières ».

Perspectives de l’industrie pétrolière et gazière

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Source: japanfocus.org

Quoi qu’il en soit, ce sont les gisements marins auxquels le Kazakhstan attache sa gloire et ses espoirs de devenir «la Norvège de l’Asie centrale» et grâce auxquels elle reçoit de l’argent aujourd’hui. Le secteur kazakhstanais de la Mer Caspienne, dont les géants Kachagan, Kourmangazy (jusqu’à 1,8 billion de tonnes de pétrole) et Noursoultan (jusqu’à 6 milliards de tonnes de pétrole et 4 billions de mètres cubes de gaz naturel) font partie, pourrait porter le Kazakhstan à un statut de producteur pétrolier de troisième ou second rang d’ici une quinzaine d’années. On a déjà annoncé que la production des hydrocarbures doit augmenter d’un quart en 2016 au niveau de 102 millions de tonnes de pétrole dans la Prévision du développement socio-économique du Kazakhstan 2012-2016.

Certes, les hydrocarbures sont encore avant tout exploités dans des gisements terrestres, mais le Kazakhstan devrait bientôt sentir le succès de l’exploration marine ainsi que ses contraintes. On entend la critique du gouvernement sur le retard dans le processus d’exploration du secteur caspien, comme dans l’exemple de Kachagan.

D’ailleurs, au-delà de problèmes purement économiques, d’autres enjeux viennent se mêler à la situation. Ainsi, certains s’expriment sur les risques d’extermination de la faune unique de la Caspienne, gravement induite par ces projets. On ne voudrait pas revivre le scénario de la catastrophe récente du golfe du Mexique.

Aussi,  les délais dans l’exploration de la Caspienne peuvent se tourner à l’avantage du Kazakhstan, en lui permettant, dans un premier temps,  d’approvisionner son marché intérieur avec le gaz de Kachagan. Le ministre du gaz et du pétrole, S. Mynbaïev, a présenté cette perspective comme faisant contrepoids à l’augmentation du budget du projet Kachagan. Même si le Kazakhstan compte principalement sur des investisseurs étrangers, il est clair qu’il ne va pas abandonner ses propres positions dans le secteur. Prenons l’exemple de l’amendement sur « le contenu kazakhstanais » de la loi de « Sous-sol », adoptée en juin 2010. Celle-ci insiste sur une primauté locale dans l’achat de marchandises, dans les travaux et les services liés à l’industrie des hydrocarbures. Pour ne pas oublier le personnel local, surtout dans les entreprises internationales, la proportion de citoyens Kazakhs  parmi les cadres doit être d’au moins 70%, et 90% pour les employés et les ouvriers [4]. Afin de protéger sa propre économie, le gouvernement du Kazakhstan essaie de se dégager de la dépendance aux joueurs internationaux. Toutefois, dans la réalité et si l’on contemple la situation globalement, ces actions ont une effectivité limitée.

En considérant le potentiel du pays ainsi que le déséquilibre mondial actuel entre la production et la consommation des hydrocarbures, le Kazakhstan a clairement la possibilité d’augmenter le volume d’extraction annuelle et par conséquent, son exportation au marché mondial ainsi que les revenus qu’il en tire. Et après? Il est incontestable que la dépendance de l’économie aux ressources naturelles n’est pas une solution à terme. Il faut donc diversifier l’économie et  investir dans des secteurs plus divers pour appuyer le développement. Mais pour l’instant on ne voit que la course à l’or noir…

Aïperi SUBANKULOVA
Rédactrice en chef au Kazakhstan de Francekoul.com
Assistante de direction de la société AK&P

Relu par Florian Coppenrath


Remarques :

  1. Pour savoir plus sur la construction de l’industrie pétrolière et gazière du Kazakhstan, consultez l’article d’Hélène Rousselot : Hydrocarbures au Kazakhstan et au Turkménistan indépendants: la construction d’un secteur stratégique 1991-2002 (http://www.diploweb.com/Hydrocarbures-au-Kazakhstan-et-au.html)
  1. La plupart des champs pétroliers et gazier ont été découvert et meme exploité à l’époque de l’Union Soviétique. Il est pourtant évident que l’extraction principale se tient à la période du Kazakhstan indépendant.
  1. Vous trouverez l’analyse des causes de la grève durant presque 7 mois et finissant par manifestations avec 14 victimes dans l’ouvrage «Kazakhstan : qui est derrière Janaozen» présenté par René Cagnat et David Gaüzère pour l’Institut de Relations Internationales Stratégiques, Janvier 6, 2012
  1. En cas d’infractions, on prévoit des amendes dont le montant n’est pas établi par la législation. On peut ainsi infliger des sanctions administratives et civiles.

Sources:

  1. BP Revue Statistique de l’Énergie Mondiale 2011. Le document original – BP Statistical review of World Energy June 2011, British Petroleum.
  2. L’analyse de l’industrie pétrolière et gazière du Kazakhstan. Le document original – RFCA ratings, Анализ нефтедобывающей отрасли РК, Алматы, 2011.
  3. Elvira Dzhantureeva : L’industrie pétrolière et gazière du Kazakhstan 1996-2010. Des résérves, la production et des invesstisements, le magazine Kazakhstan, №5, 2011). L’article original – Эльвира Джантуреева : Нефтегазовый комплекс Казахстана в 1996-2010 гг. Запасы, добыча, инвестиции. Международный журнал Казахстан, №5, 2011.
  4. R. Alchanov : L’économie du Kazakhstan au cours de 20 ans – des ressources naturels, le journal Kazakhstanskaïa pravda, №328-329, 2011. L’article original – Р.Алшанов: Экономика Казахстана за 20 лет – минерально сырьевой комплекс. Казахстанская правда, №328-329, 2011.
  5. Des éspoirs suspendus du plateau continental du Kazakhstan. Le document original – Отложенные надежды казахстанского шельфа. Международный журнал Казахстан, №5, 2011.
  6. On aura plus de pétrole, le magazine Kazakhstan, №5, 2011. L’article original – Редакционный обзор : Нефти будет больше, Международный журнал Казахстан, №5, 2011.
  7. La production du pétrole a augmenté 3 fois et la production du gaz naturel a augmenté 5 fois depuis 20 ans de l’indépendance. L’article original – За 20 лет независимости добыча нефти увеличилась в 3 раза, добыча газа – в 5 раз.
  8. Dans le projet Kachagan on a réalisé 21 milliards de dollars d’investissements. L’article original – http://www.meta.kz/334099-po-proektu-kashagan-osvoeno-21-mlrd-investicijj.html
  9. Le bras de fer autour du Kachagan, journal Koursiv, janvier 2012. L’article original – Перетягивание Кашагана, газета Курсив, январь 2012
  10. Des questions actuelles et l’analyse de la legislation de l’industrie pétrolière et gazière du Kazakhstan. L’article original – Актуальные вопросы и анализ применения законодательства в нефтегазовой отрасли
  11. ru.wikipedia.org
  12. www.mgm.gov.kz – le site du Ministère du Gaz et du Pétrole du Kazakhstan
  13. munaigaz.kz – le portail informatique du secteur pétrolier et du gazier du Kazakhstan
  14. www.iacng.kz – le portail informatique du pétrole et du gaz du Kazakhstan
  15. www.kmg.kz
  16. www.ncoc.kz
  17. www.tco.kz
  18. www.kpo.kz
  19. www.kitng.kz
  20. www.cnpc-amg.kz

 

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