Moukhtar Ablyazov (crédits : The Guardian)

Moukhtar Ablyazov, les juges et la politique

Mercredi 31 juillet de cette année, Moukhtar Ablyazov, présenté comme le critique du régime de Nursultan Nazarbayev le plus influent, a été arrêté par la police française à Mouans-Sartoux, près de Grasse. Ce n'est que le dernier événement dans les longues tribulations judiciaires de ce banquier et politique au Kazakhstan, en Russie puis en Europe.

 Ablyazov, comme tous les oligarques russes, a commencé sa carrière d'entrepreneur dès le début des années 1990. En 1993, il fonde une société de holding, « Astana Holding » qu'il dirige jusqu'en 1997, alors qu'il devient le premier président de « KEGOC », une compagnie d'exploitation du réseau électrique dès la fondation de celle-ci. Sa carrière politique commence en 1998 : il devient alors ministre de l'énergie, de l'industrie et du commerce de la République du Kazakhstan. Il est décrit, concernant cette période, comme un des jeunes espoirs de la nouvelle élite Kazakhe à l'aube du XXIe siècle.
 Il quitte ce dernier poste en octobre 1999 sous le poids de diverses accusations de détournement de fonds. Les deux années qui suivent, il dirige le conseil de direction de, respectivement, Kazakhstan Airlines et Temirbank, qui appartient à Astana-Holding. Il est brièvement détenu par les autorités kazakhes en 2001, dans ce qui semble être une menace à son égard. Une fois libéré, il participe à la création de « Choix Démocratique du Kazakhstan », un parti d'opposition qui sera dissous en 2005, juste avant les élections. En 2002, il est condamné à 6 ans de prisons pour détournement de fonds publics, d'abus de pouvoir et d'activités commerciales illégales. Dix mois plus tard, il est libéré par grâce présidentielle. En échange, comme il est rapporté, il aurait promis de ne plus s'engager en politique. S'en suivent quelques postes en Russie, puis, en 2005 il devient de directeur de la banque kazakhe BTA, une des plus importantes du pays.

Poursuites judiciaires et cavale

En février 2009, il est accusé par BTA d'avoir saisi des actifs d'une valeur de plusieurs milliards de dollars, et est démis de ses fonctions. Il s'enfuit alors au Royaume Uni, et l'affaire passe devant la haute cour de Londres. En septembre, le fonds souverain kazakh injecte des fonds dans BTA pour la sauver de la banqueroute, devenant son actionnaire majoritaire. Cette action sera plus tard décrite par Ablyazov comme l'apogée d'une longue campagne du régime visant à lui saisir BTA. En 2010, un mandat d'arrêt à son égard est également émis par la Russie pour des crimes financiers commis sur son territoire. Bien qu'il obtienne le statut de réfugié politique au Royaume Uni en 2011, ce qui le protège d'une extradition vers la Russie, il perd plusieurs procès contre son ancienne banque et est condamné à rembourser environ 2 milliards de dollars. Les juges ne suivent pas son argumentaire, qui dénonce les accusations comme émanant d'intérêts politiques. Par ailleurs, cette même année, il est accusé d'être l'un des organisateurs d'une structure terroriste dans le cadre des évènements autour des manifestations à Zhanaozen en décembre. En 2012, il est condamné à 22 mois de prison par la cour londonienne pour outrage au magistrat, après qu'il ait refusé de coopérer dans le cadre de l'affaire l'opposant à BTA, ce qui le pousse à quitter le Royaume Uni.

Plus récemment, cette affaire a fait du bruit en juillet, suite à l'expulsion forcée par les autorités italiennes d'Alma Shalabayeva, l'épouse d'Ablyazov, et d'Aloua, leur fille de six ans. Des forces spéciales s'étaient introduites dans leur villa le 29 mai, à la recherche du mari, et les deux ont été renvoyées à Almaty deux jours plus tard, accusées d'être en possession de documents falsifiés. En réalité, la famille s'était procuré des passeports de la République Centre-Africaine, dont l'authenticité a plus tard été confirmée par cet État, ainsi que de permis de séjours Schengen. Alors que le public a eu vent de ces faits, l'extradition a provoqué un scandale politique en Italie, forçant le ministre de l'intérieur, Angelino Alfano, à s'expliquer devant le parlement. C'est finalement son chef de cabinet qui a dû rendre son poste pour avoir reçu l'ambassadeur kazakh peu avant l'arrestation. L'Italie a par ailleurs rétroactivement annulé la demande d'extradition, et des experts de l'ONU demandent à présent que Mme Shalabayeva et sa fille soient autorisées à retourner en Italie. Quant à Moukhtar Ablyazov lui-même, alors qu'il était d'abord question, notamment pour le Financial Times, d'une demande d'extradition russe, il semble bien que ce soit la demande d'un juge Ukrainien qui soit à l'origine de son arrestation, selon un témoin de la police française. D'après RBK-Ukraine, il aurait été trouvé en possession de plusieurs passeports à des noms différents, ce qui aurait amené la police à envoyer une demande, entre autre, au bureau d'Interpol en Russie. Mais la demande d'extradition de laquelle il s'agit provient bien d'Ukraine. Ce jeudi matin, il passe en audition devant un juge à Aix-en-Provence. Celui-ci lui a indiqué qu'il est bien l'objet d'une demande d'extradition, tandis que certains de ses soutiens, réunis devant le consulat français à Almaty, ont adressé une lettre au Président Hollande demandant que ce « dissident » ne soit pas extradé.

Un Khodorkovsky kazakh ?

Globalement, la situation d'Ablyazov au Kazakhstan n'est pas sans rappeler les cas de Khodorkovsky et Lebedev en Russie. Selon Radio Free Europe et sa branche kazakhe Azattyq, cette arrestation est le résultat d'un acharnement contre cette figure d'opposition de la part du président  kazakh. Celui-ci se sentirait trahi, alors même qu'il avait soutenu Ablyazov dans son ascension et après qu'il ait rompu à plusieurs reprises sa promesse de ne plus s'engager en politique. Il est souvent présenté comme l'opposant le plus sérieux au régime, étant celui qui « a fait le plus d'efforts organisationnels pour défier le régime et Nazarbayev personnellement. Tout cela a rendu Nazarbayev très irrité et a provoqué sa colère », selon Yevgueny Zhovtis, le directeur du Bureau international pour les droits de l'homme et l'état de droit au Kazakhstan. Le journaliste indépendant Serguey Duvanov craint que suite à son arrestation, Ablyazov ne soit extradé en Russie, puis au Kazakhstan « cela porterait un coup très sérieux aux forces démocratiques au Kazakhstan ».

Qu'en pensent donc les kazakhs eux-mêmes? Les avis des lecteurs de Zakon.kz sont plutôt partagés. Certains estiment qu'il devrait faire face à ses accusations et répondre de ses actes, soulignant le luxe dans lequel il vivait en Europe et l'accusant d'avoir volé de l'argent à l'État et au peuple. D'autres, de leur côté, mettent en avant ses qualités comme dirigeant de BTA, son intelligence, et le fait que d'autres parties de l'élite politique s'en sortent en commettant des faits similaires. Dans tous les cas, malgré son influence et sa place dans l'opposition au régime, il semble appartenir pour beaucoup à une élite privilégiée seulement soucieuse de ses propres intérêts. Qu'il soit un héros ou un voleur, les accusations qui pèsent sur Ablyazov sont lourdes, les 6 milliards de dollars qu'il aurait soutiré à BTA en font « un des cas de fraudes les plus lourdes et les plus complexes de l'histoire bancaire », selon Tengri News, et cela sans compter les accusations dont il fait encore l'objet en Russie et au Royaume Uni. Des enquêtes criminelles à son sujet auraient par ailleurs lieu, selon le procureur général kazakh, en Hongrie, Lithuanie et à Chypre.

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