Noursultan Nazarbayev et Barack Obama lors de la remise du talisman. Crédit : The Astana Times

Obama réélu grâce à Noursultan Nazarbayev ? Analyse des scories d’un système

La presse kazakhe rapporte le 8 novembre que c'est grâce à un talisman donné par Noursultan Nazarbayev que Barack Obama aurait été réélu. Cette amulette traditionnelle kazakhe, appelé Tumar, avait été offerte par Nazarbayev au président américain lors du sommet sur la sécurité nucléaire organisé en mars dernier. C'est le journal Aikyn, l'un des principaux quotidiens nationaux au Kazakhstan, qui remarque ce fait et conclue à son impact décisif sur la victoire du 44ème président des Etats-Unis. " En d'autres termes, toutes les prédictions se sont révélées justes. […] Nazarbayev a offert à Obama un Tumar kazkah afin qu'il puisse gagner avec éclat lors des élections présidentielles. Le cadeau spécial du «leader de la Nation» (le titre officiel de N. Nazarbayev, ndlr) a amené la victoire à Obama." rapporte le journal.

Le 1er novembre, des chercheurs kazakhs avaient également affirmé avoir découvert un yaourt qui augmentait l'espérance de vie des Kazakhs, et en priorité celle de Noursultan Nazarbayev. La BBC a repris l'information tout en affirmant, par la voix de l'un des experts interviewés, que "les Kazakhs sont sur quelque chose". 

Ces deux exemples pourraient être interprétés comme des nouveaux signes d'un culte de la personnalité autour de Noursultan Nazarbayev. Pourtant, les choses semblent plus complexes et tendent à montrer qu'un jeu subtil est en place entre assujettissement volontaire des médias, des différent centres de pouvoirs, et une fausse modestie de la part de N. Nazarbayev.

Ainsi, l'épisode du yaourt a débuté sur une boutade du président lorsqu’on lui a proposé au Parlement de devenir président au-delà du terme pour lequel il a été élu (2022). Il avait alors répondu qu’au vu de son âge il leur faudrait trouver un élixir de vie pour que cela se réalise. Les parlementaires et autres chercheurs, ainsi que les médias, se sont empressés de prendre cette déclaration au sérieux. Cette volonté de la part de la presse de plaire à tout prix au président a abouti ici à dépenser plus de deux millions de dollar sur ce projet. C'est également la presse, comme le journal Aikyn, qui a fait le lien entre l'amulette et la victoire d'Obama, alors même que le sujet était une blague sur les réseaux sociaux.

Un autre fait à relier à ces derniers a lieu en 2008 pour le dixième anniversaire de la nouvelle capitale – voulue, pensée, et presque créée par le premier président de la République Kazakh –  Astana. Les parlementaires font alors une pétition pour demander de renommer la capitale «Noursultan» en l’honneur de son créateur. L’intéressé s’est exprimé à ce sujet en faisant savoir qu’il laisserait cette décision aux prochaines générations, sans dire totalement non. Le président, qualifié de dictateur par de nombreux observateurs, ne dément qu'avec peu d'énergie, en offrant publiquement une modestie peu en accord avec les monuments ou tableaux à son effigie sur l'ensemble du territoire.

Vue sur le centre dAstana. Crédit : Anatole Douaud
 

Ces faits peuvent paraître incroyable de nos jours, voire même l’œuvre loufoque d’un mégalomane. Cependant, il faut souligner  l’importance d’un système mêlant un héritage soviétique de surenchère zélée pro-productiviste, de compétition clanique, et d’un pouvoir ultra-centralisé en la personne de Nazarbayev.
L’Union soviétique était connue pour ses chiffres de production aux nombres de zéros interminables, qui faisait du système économique communiste le plus compétitif, le plus productif, le meilleur des modèles. Système où chaque village, et chaque usine devait donner à Moscou des chiffres de production toujours plus élevés et surtout, toujours meilleurs que le voisin pour magnifier leur fibre de Stakhanoviste aux yeux des touts puissant chefs au Kremlin ou d’autres chapelles. Cette pratique  donne du sens, une continuité, une logique à la surenchère à laquelle se livrent les apparatchiks du Kazakhstan de Nazarbayev.

A la chute de l’Union soviétique N. Nazarbayev a construit une nouvelle République, indépendante de la Russie impérialiste/URSS pour la première fois de son histoire. Avec un succès aujourd’hui largement reconnu : stabilité, paix sociale (relative, mais existante), réussite économique fulgurante. Cette dernière résultant de la richesse incroyable des sous-sols Kazakhs, mais aussi d’une politique de libéralisation et de diversification qui porte aujourd’hui tous ses fruits. Le Kazakhstan est aujourd’hui l’ancienne République soviétique la plus prospère et avec les taux de croissance réguliers les plus élevés de toute la zone CEI.

Cette réussite a concentré incomparablement tous les pouvoirs entre les mains de Nazarbayev, qui a su maintenir un équilibre politique au sein des élites nouvelles et anciennes de son pays qui relève d’une finesse somme toute chirurgicale. Un sens du compromis, de la récompense, du bannissement, des complots, des secrets, digne des meilleurs cours européennes à l’âge d’or des monarchies absolues.

Le tableau représentant N. Nazarbayev, d une longueur de plus de neuf mètres. Crédit : Xin News
 

Mais la comparaison ne s’arrête pas là. En effet, le Kazakhstan a historiquement été divisé en clans (les Zhuz), qui se sont scindés, multipliés et arrangés avec l’Histoire et les changements économiques et sociétaux, mais qui demeurent d’actualité. L’appartenance à tel ou tel groupe reste un dénominateur identitaire fort se traduisant par l’entraide ou les coups bas selon son clan. Nazarbayev a veillé à balancer fortement ces clans au sein de l’Etat indépendant, en multipliant les positions de pouvoirs souvent plus honorifiques que réelles. La logique aristocratique de la politique s’exprime ici dans toute sa force, cette même logique qui pousse les gouvernants démocratiques à représenter toutes les tendances ou mouvements de leur majorité dans leur gouvernement.

Le système mis en place par Nazarbaev et qui aujourd’hui encore s’exprime avec force notamment à travers le dernier remaniement gouvernemental ressemble fort à un système de cour. Où chacun cherche à plaire, se faire remarquer par le souverain ou du moins ses subordonnés, pas forcément pour obtenir des places ou de l’argent, mais simplement pour montrer à l’ensemble du système et de son entourage qu’il est un bon Stakhanov moderne, zélé, respectueux, nationaliste.  La gloire personnelle, le prestige, la position sociale sont des objectifs importants dans une société marquée par le siècle inachevé de soviétisme, mais surtout par les structures ancestrales qui poussent à placer au-dessus de tout le paraître.

Ce système politique pousse à ces scories ridicules que sont les élixirs de vie et autres talismans au pouvoir de faire élire l’homme le plus puissant du monde. Mais c’est aussi un système qui pousse à la stabilité. Comme sous Louis XIV dans la France monarchique, tant que les puissants de la République pensent à plaire à Nazarbayev, personne ne prépare la guerre contre lui. En sera-t-il de même lors de sa succession ? Sujet majeur dans toutes les couches de la société kazakh, la succession fait peur. Les systèmes de cour ne mène rarement à des fins glorieuses ou calmes.

Asyl Tursunbekova
Journaliste pour Francekoul.com
Etudiante en Affaires Européennes à l'Université Americaine d'Asie Centrale

Anatole Douaud
Fondateur de Francekoul.com

Relu par Etienne Combier 

Sources :

MURPHY Johnathan, « Illusory Transition? Elite Reconstitution in Kazakhstan, 1989-2002 » Europe-Asia Studies, Vol. 58, No. 4 (Jun., 2006), pp. 523-554
OSTROWSKI Wojciech, Politics and Oil in Kazakhstan, Routledge, New York, 2010. 
PECK, Anne E, Economic Development in Kazakhstan, Routledge, London, 2004. 
RusEnergy, Oil Lobby in Kazakhstan, structure and personalities, December 2008. 
SATPAEV Dosym, An Analysis of the Internal Structure of Kazakhstan’s Political Elite and an Assessment of Political Risk Levels, 2007. 

Noursultan Nazarbayev et Barack Obama lors de la remise du talisman. Crédit : The Astana Times
The Astana Times
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