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« Pneumonie kazakhe » : l’étrange faux pas diplomatique de la Chine

La publication, sur le site de l’ambassade de Chine au Kazakhstan, d’un communiqué informant les ressortissants chinois d’une recrudescence de « pneumonies inconnues » plus mortelles que le Covid-19 dans trois régions du pays, a engendré dans les médias chinois la propagation de rumeurs sur l’existence d’un nouveau virus. Suivi d’un démenti ferme des autorités kazakhes qualifiant les propos de « fake news », ce faux pas diplomatique a brièvement jeté un froid entre les deux partenaires, qui s’attachent depuis à arrondir les angles.

Alors que l’épidémie de Covid-19 continue à prendre de l’ampleur au Kazakhstan, le 9 juillet dernier, le bureau de l’Économie et du Commerce de l’ambassade de Chine à Nur-Sultan a mis en garde les ressortissants chinois contre une vague de « pneumonie inconnue » dans le pays. Le média allemand Deutsche Welle rapporte que le service diplomatique a tout d’abord publié un message sur sa chaine WeChat faisant état d’une « pneumonie kazakhe » particulièrement présente dans les régions d’Aktobé et d’Atyraou et dans la ville de Chimkent, avant de se fendre d’un communiqué (en chinois uniquement) sur son site internet. « Le taux de mortalité de cette maladie est bien plus élevé que celui du nouveau coronavirus. Les services de santé du pays mènent des recherches […], mais ils doivent encore identifier le virus », affirme ce dernier, d’après le média chinois South China Morning Post. Le communiqué cite également le chiffre de 1 772 décès au cours de l’année, dont 628 au mois de juin, et affirme que des citoyens chinois comptent parmi les victimes.

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Comme l’explique le média américain The Diplomat, le texte a rapidement été repris par l’agence de presse Xinhua puis par de nombreux médias chinois et hongkongais qui, prenant pour argent comptant la déclaration de l’ambassade, ont multiplié les articles alarmistes. Le sujet a ainsi circulé massivement sur les réseaux sociaux, comptabilisant plus de 800 millions de vues sur Weibo, selon le média officiel chinois Global Times, qui a aussi noté l’apparition de rumeurs liant cette « pneumonie inconnue » à la présence de laboratoires américains sur le territoire kazakh.

Bref coup de froid sur les relations sino-kazakhes

Le lendemain, le ministère de la Santé kazakh a fermement démenti l’existence d’une telle maladie, qualifiant les informations disséminées par « certains médias chinois » de « fake news », mais se gardant de pointer directement du doigt l’ambassade, comme le rapporte le média kazakh Tengrinews.kz. Le communiqué publié sur le site officiel du ministère insiste sur le fait qu’en les classifiant comme des « pneumonies virales d’origine étiologique non identifiée », les autorités appliquent les protocoles mis en place par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) concernant les cas présentant des signes cliniques du Covid-19 mais des résultats négatifs en laboratoire.

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Face à cette réponse, les autorités chinoises se sont empressées de tenter de limiter les dégâts. D’après le South China Morning Post, le ministre kazakh de la Santé, Alekseï Tsoï, s’est entretenu par téléphone avec l’ambassadeur chinois Zhang Xiao, quelques heures seulement après la publication du démenti. Le résumé de la conversation partagé par ce dernier sur Facebook indique que « les deux parties ont […] noté l’extrême importance du soutien objectif de l’information sur l’activité anti-épidémiologique et le caractère inadmissible d’une interprétation libre des sources d’information sur la pneumonie en République du Kazakhstan ». Le diplomate chinois affirme également avoir exprimé son entière confiance et son soutien au gouvernement kazakh. Comme le remarque le média kazakh Azattyq Rýhy, le ministre de la Santé kazakh a, de son côté, remercié la Chine pour son soutien dans la lutte contre l’épidémie, mentionnant en particulier la visite d’un groupe d’experts médicaux et l’envoi d’aide humanitaire. La dernière cargaison en date a été réceptionnée à Almaty le 7 juillet dernier, selon le média kazakh Liter.kz.

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Comme le fait remarquer The Diplomat, il ne s’agit là ni du premier mauvais calcul de Pékin dans sa gestion diplomatique de la crise du coronavirus, ni même du premier écart de l’ambassadeur Zhang Xiao au Kazakhstan. Ce dernier, que le magazine international place dans « une série d’ambassadeurs et de responsables de la politique étrangère antipathiques » représentant la nouvelle diplomatie chinoise dite des « loups combattants », s’était déjà illustré en mars dernier par une diatribe contre les États-Unis qui lui avait attiré les foudres de nombreux internautes kazakhs.

Les pneumonies sous le feu des projecteurs

Si les déclarations des deux parties laissent penser que l’incident est clos, celui-ci a eu pour effet d’attirer l’attention sur le problème des pneumonies au Kazakhstan, qui ne sont actuellement pas comptabilisées dans les statistiques officielles de l’épidémie de Covid-19. Le faux pas diplomatique de Pékin a ainsi suscité l’intérêt de nombre de rédactions internationales, de la BBC au Times of India en passant par CNN, alors même que la situation épidémique dans le pays et plus généralement en Asie centrale était jusqu’à présent passée sous le radar des médias étrangers.

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Conséquence probable de ce coup de projecteur, le 10 juillet, le directeur du Programme de gestion des situations d’urgence de l’OMS, le Docteur Michael Ryan, s’est vu interrogé sur la situation au Kazakhstan lors de la conférence de presse quotidienne de l’Organisation. Évoquant la piste de « faux négatifs », celui-ci a déclaré que l’OMS travaillait de près avec le gouvernement pour enquêter sur la cause de cette hausse des cas de pneumonie. « Nous gardons l’esprit ouvert tant que nous n’avons pas de diagnostic définitif. Mais la trajectoire ascendante des cas de Covid-19 dans le pays suggère que beaucoup de ces cas [de pneumonie] sont en fait des cas non-diagnostiqués de Covid-19 », a-t-il conclu.

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La polémique et sa résonance internationale ont également alerté le président Kassym-Jomart Tokaïev. Au cours d’une réunion du gouvernement retransmise sur YouTube le 11 juillet dernier, celui-ci a demandé des informations supplémentaires sur ces pneumonies « de nature inconnue » au ministre de la Santé. Comme le rapporte le média kazakh officiel Nur.kz, après qu’Alekseï Tsoï lui a présenté les statistiques officielles, le président a enjoint le gouvernement à diriger ses efforts non seulement contre le coronavirus, mais aussi contre les pneumonies. « Vous ne devez en aucun cas fermer les yeux ou essayer de masquer le problème », a-t-il déclaré, selon Tengrinews.kz.

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Le gouvernement n’a pour l’heure pas indiqué quelle approche il compte adopter à l’avenir, notamment concernant la question stratégique de la comptabilisation conjointe ou séparée des cas de Covid-19 et de pneumonie. Face à ce flou, dans une vidéo publiée sur Facebook et relayée par le site Tengrinews.kz le 13 juillet dernier, le chef du service de neurochirurgie de l’Hôpital Central d’Almaty, Mynjilki Berdikhodjaïev, a exhorté le ministère de la Santé à inclure les cas de pneumonies dans les chiffres des infections au nouveau coronavirus, et ainsi à « arrêter de jouer avec les statistiques ».

Pia de Gouvello
Rédactrice pour Novastan à Bichkek

Relu par Aline Cordier Simonneau

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L’ambassade de Chine au Kazakhstan a alerté sur une « pneumonie inconnue », générant des articles paniqués à travers le monde (illustration).
Francisco Anzola via Visual Hunt
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