Kazakhstan Culture Retard Société Normes

Pourquoi les Kazakhs ont-ils l’habitude d’être en retard ?

La turcologue Aiman Kodar, spécialiste de l’Orient et rédactrice en chef du magazine Tamyr, explique pourquoi le fait d’être un retard apparaît comme une sorte de droit immémorial que l’on peut constater dans la vie quotidienne des Kazakhs. Elle élargit ensuite à d’autres normes de la culture kazakhe.

Novastan reprend et traduit ici un article initialement publié le 29 janvier 2018 par le média kazakh Caravan.

Le retard est-il constitutif de la culture kazakhe ? Cette question, clairement provocatrice, a été posée à Aiman Kodar, turcologue et rédactrice en chef du magazine culturel kazakh Tamyr. Pour y répondre, elle cite le psychologue Geert Hofstede, qui a travaillé sur les critères des particularités culturelles. « Il y a différentes strates » dit Aiman Kodar.

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La première saute aux yeux dès que l’on sort d’un aéroport kazakh : le nombre très important de SUV. En Turquie, par exemple, on trouve principalement de petites voitures, alors que dans les pays producteurs de pétrole, comme le Kazakhstan, l’essence n’est pas chère donc on peut se permettre de rouler en jeep. Cette habitude est devenue un véritable fait culturel.

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Le second critère, selon Geert Hofstede, renvoie aux notions de normes et de règles. « Une norme est ce qui est accepté, conseillé dans une société. Si vous ne faites pas cela, on vous le reproche, on vous ridiculise, ou on va vouloir que vous corrigiez votre attitude », décrit Aiman Kodar. Trois normes définissent l’attitude des Kazakhs : l’ujat, soit la honte, l’obal, qui correspond au gaspillage inutile des ressources, et le saouap, qui signifie que si tu fais quelque chose de bien pour quelqu’un, on te le rendra forcément.

Le droit d’être en retard

Selon Aiman Kodar, les retards des Kazakhs sont liés à leur relation ancestrale avec le temps et l’espace. Pour certains peuples, la notion de territoire est fermée, chacun préserve son espace, personne ne se tient à l’écart. Pour les Kazakhs, le territoire est ouvert, la steppe est vaste, les terres ont été traversées par les routes de la Soie. Les Kazakhs se dispersent eux-mêmes dans leur espace. C’est pourquoi, pour un Kazakh, l’espace est plus important que le temps, il domine. Certes, ils ne se déplacent plus à cheval, ne vivent plus dans des yourtes, mais la mentalité a été profondément marquée par ce mode de vie.

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Les Kazakhs ont une relation plus vague avec le temps : cela n’a pas de valeur. Contrairement à certains peuples pour qui être à l’heure est important, il est permis au Kazakhstan d’être en retard, il suffit de se justifier, et chacun le comprend. Récemment, on a construit un parking payant, les gens se sont indignés : « Payer pour le temps, qu’est-ce que cela veut dire ? »

Pour Aiman Kodar, on peut encore noter cette distinction intéressante : chez les peuples sédentaires, les arts se développent dans l’espace, alors que chez les nomades, ils se développent dans le temps (musique, oralité).

Hommes versus femmes

La turcologue élargit ensuite le propos à d’autres traits de la société kazakhe. Selon elle, elle est essentiellement masculine : elle privilégie le succès, l’argent, la réussite. Dans les sociétés féminines au contraire, on privilégie le confort et la réalisation de soi en tant qu’individu unique, avec ses spécificités, ses particularités.

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Au Kazakhstan, seules comptent la réussite et la richesse. La faiblesse n’est pas encouragée, de même que la manifestation des sentiments en public. « Dans les sociétés masculines, la concurrence est reine et les conflits se résolvent souvent par le scandale. Dans les sociétés féminines, on privilégie le dialogue, on essaie toujours d’arrondir les angles », décrit Aiman Kodar.

Une culture marquée par la pensée collectiviste

La pensée collectiviste a aussi fortement marqué la société kazakhe, et il faut, là encore, en chercher l’origine dans les steppes et la vie nomade.

Comme a pu le montrer le philosophe soviétique Georgi Gatchev (1928-2008), il ne faut jamais tenter de monter une tente près d’une yourte : si on est un hôte, on entre dans la yourte familiale ; si on est un ennemi, on reste dehors et on meurt dans la steppe. Le sens du groupe est prépondérant, il est mal vu que quelqu’un se démarque. Et même si on se dirige progressivement vers d’autres structures mentales, cette vision des choses se transmet encore de génération en génération.

Un principe de survie

« Le respect, voire la vénération du maître, du supérieur, de l’aîné, domine la société kazakhe », affirme Aiman Kodar. Cette dernière est très verticale, contrairement à certaines sociétés occidentales, beaucoup plus horizontales. Mais la relation à la hiérarchie est ouverte et respectueuse : sans un leader fort, admiré et respecté, autrefois, les gens n’auraient pas survécu dans les steppes.

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« Aujourd’hui, la société kazakhe entre dans le processus de mondialisation, mais il paraît important, pour qu’elle ne s’y perde pas, de garder le contact avec le patrimoine culturel et de chercher à l’analyser. Marcher au pas de la modernité, tout en restant flexibles et attachés aux normes ancestrales. C’est un des buts du journal Tamyr », conclut Aiman Kodar.

Marina Jegaï
Rédactrice pour Caravan

Traduit du russe par Alma Cohen

Edité par Christine Wystup

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La société kazakhe tolère assez facilement le retard, même important (illustration).
t_y_l via Visual Hunt
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