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Quel Kazakhstan après Noursoultan Nazarbaïev ?

Noursoultan Nazarbaïev a démissionné de la présidence du Kazakhstan, à quoi ressemblera un Kazakhstan sans lui ? Interview prospective avec Régis Genté, journaliste spécialisé sur la région et observateur éclairé.

Cela s’est joué en quelques minutes. Après un règne d’une trentaine d’années, le président kazakh Noursoultan Nazarbaïev a démissionné le 19 mars dernier, dans une allocution télévisée. Rapidement, le successeur au Premier président est connu : il s’agit de Kassym-Jomart Tokaïev, président du Sénat et diplomate de formation. Il devient le 20 mars président par intérim du pays le plus vaste d’Asie centrale.

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Pour autant, celui qui était le dernier président centrasiatique en exercice depuis l’URSS devrait rester très présent sur la scène politique kazakhe. Avec un président démissionnaire, mais toujours décideur, à quoi ressemblera le Kazakhstan de demain ? Une semaine après cet évènement historique, Novastan a rencontré Régis Genté, journaliste spécialisé sur la région et observateur éclairé.

Un jour après la démission de Noursoultan Nazarbaïev, son successeur Kassym-Jomart Tokaïev est déjà inauguré. Pourquoi une telle urgence ?

On ne sait pas vraiment pourquoi maintenant, mais il y a peut-être des raisons personnelles. Il se sent peut-être faible ou malade. Ce qui est sûr, c’est qu’il a déjà 78 ans et qu’il prépare son départ depuis longtemps. Si on regarde ce qu’il fait depuis une grosse dizaine d’années, on voit que c’est quelqu’un qui a pensé à sa succession et qui sait qu’il n’y aura pas d’autre Nazarbaeïv avec la même autorité.

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Comment a-t-il préparé son départ ?

Noursoultan Nazarbaïev a préparé le terrain à la dernière minute en posant la question de sa succession au Conseil constitutionnel en février dernier. C’était un peu une plaisanterie car c’est lui qui a concocté tout l’arsenal juridique et constitutionnel du Kazakhstan indépendant. Il n’avait pas besoin de poser la question pour savoir ce qu’il se passerait. C’était plutôt une manière de mettre tout le monde en ordre de bataille. Si on remonte encore plus loin, en 2010, il a fait adopter un statut particulier pour le premier président de la nation, le titre d’Elbasy, ou “leader de la nation”.

Depuis plusieurs années, Noursoultan Nazarbaïev teste les candidats. Il n’est pas impossible qu’il ait consulté Moscou ou Pékin voire même Washington pour trouver quelqu’un qui convienne à tout le monde dans le cadre de sa politique “multivectorielle”.

Noursoultan Nazarbaïev a-t-il un modèle de transition en tête ?

Oui, très clairement. Plutôt que d’aller chercher des modèles à Moscou ou à Pekin, c’est le modèle singapourien de Lee Kuan Yew qui l’inspire. Lee Kuan Yew et quelqu’un qu’il admire beaucoup. Cette admiration va plus loin que la question de la succession, elle concerne toute la question du contrôle de l’économie.

La famille de Lee Kuan Yew contrôle beaucoup des actifs de l’économie singapourienne et Noursoultan Nazarbaïev fait de même, soit par son gendre Timour Koulibaïev (devenu l’homme le plus riche d’Asie centrale, ndlr), soit par sa fille Dinara Nazarbaïeva. Il y a aussi un parallèle à faire avec un modèle mêlant capitalisme familial, mais aussi capitalisme financier très moderne et ouvert sur l’international. Le modèle singapourien, c’est aussi des actifs financiers contrôlées directement ou indirectement par l’Etat.À Singapour, cela se traduisait par la grande holding Temasek, au Kazakhstan par la création du groupe Samruk-Kazyna, dirigé un temps par Timour Koulibaïev. On voit que Nazarbaïev s’inspire de Lee Kuan Yew pour protéger sa famille dans la succession.

Quels pouvoirs garde Noursoultan Nazarbaïev ?

Au-delà de son immunité, sa famille est encore très riche et détient beaucoup d’actifs. Il peut aussi garder une certaine autorité grâce au Conseil constitutionnel. Le titre de leader de la nation est plutôt honorifique, et je ne pense pas que cela lui donne les pouvoirs de démettre le président. Mais surtout, Noursoultan Nazarbaïev garde son autorité de premier président du Kazakhstan. C’est là la base de son pouvoir.

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Le choix de Kassym-Jomart Tokaïev, est-il définitif ou est-ce qu’au fond, Noursoultan Nazarbaïev va garder le pouvoir au Kazakhstan ?

Certains disent que Nazarbaïev va garder tout le pouvoir, mais il semble qu’il va passer la main. Il a 78 ans, on est clairement dans un scénario de succession. Pour autant, l’élection (présidentielle, prévue en 2020, ndlr) c’est aussi une manière de tester Kassym-Jomart Tokaïev. S’il ne fait pas l’affaire, Noursoultan Nazarbaïev peut toujours pousser d’autres candidats d’ici décembre. Tokaïev n’a pas d’oligarque qui le soutient, il n’est pas riche. Si dans quelques mois Nazabaïev veut le mettre sur la touche, il jouit de tous les atouts médiatiques et dans l’appareil d’État pour promouvoir quelqu’un d’autre.

Pourquoi choisir Kassym-Jomart Tokaïev un diplomate, comme son successeur ?

Kassym-Jomart Tokaïev est l’un des rares bons candidats parce que ce n’est pas un oligarque, qu’il n’appartient pas véritablement à un clan et qu’il a une stature d’homme d’Etat. C’est quelqu’un qui a une surface internationale : il a été deux fois ministre des Affaires étrangères, il a été en poste comme directeur général du bureau de l’ONU à Genève. Kassym-Jomart Tokaïev, est donc à la fois quelqu’un qui parle parfaitement le langage des Occidentaux et qui peut en même temps parler à Moscou. Le président du Kazakhstan doit être un arbitre dans le cadre de la politique multivectorielle fixée par Noursoultan Nazarbaïev.

Quels sont les défis qui l’attendent ?

Le grand défi, c’est que l’économie kazakhe va plutôt mal à cause de la chute du cours de pétrole dans le monde ces dernières années. Le budget est beaucoup moins étoffé que par le passé. C’est là que le nouveau président va devoir se présenter comme un bon gestionnaire et trouver des ressources.

Est-ce que cette démission va jouer sur l’ouverture du pays ?

Cela paraît très tôt pour savoir la gouvernance que Kassym-Jomart Tokaïev va faire. C’est un diplomate, qui ne pense donc pas comme un homme d’affaires ou un militaire. Il se peut qu’il change un peu son logiciel et qu’il va être plus soucieux encore de l’image internationale du Kazakhstan.

Il faut aussi remettre les choses à leur place : tant que Noursoultan Nazarbaïev sera vivant ou en capacité de maîtriser la situation, Kassym-Jomart Tokaïev aura probablement un rôle un peu formel, surtout au début.

Propos recueillis par Clara Marchaud
Rédactrice pour Novastan

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Noursoultan Nazarbaïev et Kassym-Jomart Tokaïev lors de la passation de pouvoir
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