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Syrie, Crimée : Biélorussie et Kazakhstan jouent les médiateurs

Connu pour sa médiation sur le conflit syrien, le Kazakhstan cherche également à juguler la crise entre la Russie et l’Ukraine depuis l’annexion de la Crimée, dans l’ombre du président biélorusse Alexandre Loukachenko. À l’heure actuelle, les deuxième et troisième puissances de l’Union économique eurasiatique (UEE) adoptent une stratégie d’équilibre pour ménager le grand frère russe tout en consolidant leur liens commerciaux avec l’Europe.

Pris de court par l’opération militaire russe de février 2014 en Crimée, le président biélorusse Alexandre Loukachenko a finalement misé sur une neutralité ambiguë à l’égard des parties en conflit. Il louvoie entre la reconnaissance implicite de l’annexion de ce territoire par Moscou et sa volonté de ne pas dégrader ses relations avec l’Ukraine,  troisième partenaire commercial de son pays.

La Biélorussie et l’Ukraine : des relations ambiguës

Le 24 mars 2014, il affirmait que « le rattachement (de la Crimée) à la Russie était regrettable en raison du précédent ainsi créé de remise en question de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. » Ce même mois de mars, à l’Assemblée générale des Nations unies, la Biélorussie votait pourtant contre une résolution reprenant ces critiques, alors même que le texte ne prévoyait aucune sanction contre la Russie.

Bien qu’ Alexandre Loukachenko n’ait pas ménagé ses critiques à l’égard des manifestations de Maïdan qui firent tomber l’ancien président ukrainien Viktor Ianoukovitch, il s’est rendu le 7 juin 2014 à la prestation de serment du son successeur, Petro Porochenko. La même année, alors que le conflit armé dans le Donbass gagnait en intensité, la Biélorussie a volé au secours de l’Ukraine en lui vendant à crédit du gazole pour ses forces armées ainsi que du kérosène pour ses avions de soutien militaires, rompant ainsi avec son image d’allié stratégique de la Russie.

Le Kazakhstan entre en scène

Le président kazakh Noursoultan Nazarbaïaev a également beaucoup œuvré pour apaiser les tensions entre Kiev et Moscou. Alors que la Biélorussie s’est opposée à la résolution des Nations unies invalidant le référendum en Crimée, en mars 2014, le représentant kazakh a préféré s’abstenir, tout en votant contre la résolution sur les atteintes aux droits humains en Crimée présentée par Kiev en novembre 2016.

À l’initiative de Noursoultan Nazarbaïev, le pouvoir kazakh a cherché à se démarquer de la position russe, sans toutefois heurter son puissant allié. Dès les premiers pourparlers du 26 août 2014, le président kazakh prônait, dans la capitale biélorusse, une résolution pacifique de la crise du Donbass. Depuis, Noursoultan Nazarbaïev s’est rendu à deux reprises à Kiev, réaffirmant son soutien à la souveraineté de l’Ukraine, tout en ménageant Vladimir Poutine. « Je suis reconnaissant de la position ferme et constante du Kazakhstan et de son soutien à l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’Ukraine. », affirmait le président ukrainien Petro Porochenko le 22 décembre 2014. Astana a d’ailleurs failli accueillir les accords de Minsk II du 12 février 2015.

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Dépendant de la Russie pour un tiers de ses importations et disposant d’une monnaie (le tengué) dépendante des fluctuations du rouble russe, le Kazakhstan verrait d’un bon œil la levée des sanctions occidentales à l’encontre de Moscou. Réciproquement, les contre-sanctions, adoptées par le Kremlin sans consulter les autres membres de l’Union économique eurasiatique, ont heurté Astana.

L’obligation imposée à Kiev, depuis le 1er janvier 2016, de faire transiter ses produits destinés au marché kazakh par la Biélorussie, plutôt que directement par le Caucase russe, gêne particulièrement le pouvoir kazakh. En réponse à l’unilatéralisme russe, le Kazakhstan a renforcé sa coopération avec l’Ukraine. En octobre 2015, Petro Porochenko s’est rendu dans la capitale kazakhe pour y signer un accord économique et donner aux 2 pays l’occasion d’exprimer leur attachement au respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États.

Le Kazakhstan à l’initiative sur le dossier syrien

Le conflit en Syrie a permis à Noursoultan Nazarbaïev d’attirer les projecteurs sur son pays, en général peu médiatisé. Le 3 mai dernier, Astana accueillait – pour la troisième fois depuis janvier – des pourparlers de paix en vue de consolider le cessez-le-feu entre les forces rebelles et le régime de Bachar Al-Assad. Si Moscou et Ankara, initiateurs du sommet avec Téhéran, ont pu se retrouver autour de la table des négociations, c’est grâce aux efforts du président kazakh pour réconcilier le président turc Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine, qui se défiaient mutuellement depuis la destruction d’un bombardier russe par l’aviation turque  à la frontière turco-syrienne en novembre 2015.

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Après la tentative de coup d’État en Turquie du 15 juillet 2016, Noursoultan Nazarbaïev a même été le premier chef d’État à rendre visite, le 5 août, à son « frère Erdogan » – allusion au fait que l’ethnie kazakhe (70% de la population du Kazakhstan) est d’ascendance et de langue turques. Et ce, malgré l’injonction qu’il a reçue de fermer trente-trois lycées kazakho-turcs du mouvement de Fethullah Gülen, mis en cause par Ankara dans le putsch manqué.

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Le chef d’État kazakh joue aussi les entremetteurs dans le dossier syrien pour des raisons sécuritaires. Il redoute le retour des 300 ressortissants kazakhs (sur 3 000 centrasiatiques) ayant rejoint, selon le Comité national de Sécurité kazakh (KNB), les rangs de l’Organisation de l’État islamique, notamment dans le nord de l’Afghanistan, près de la frontière tadjike.

Critiqué en interne et en proie à une guerre de clans qui perturbe sa succession, Noursoultan Nazarbaïev (âgé de 76 ans et au pouvoir depuis 1990) parie sur ce zèle diplomatique pour redorer son blason de défenseur de la souveraineté nationale aux yeux de sa population, tout en consolidant ses relations avec son premier partenaire commercial, l’Union européenne, un gage de stabilité pour son régime.

Arthur Fouchère

Le président kazakh Noursoultan Nazarbaïev a joué de diplomatie pour peser face au « grand frère » russe.
United Nations Photo
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