Fusée Soyouz Baïkonour Kazakhstan

Une journée à Baïkonour

Niché au centre du Kazakhstan, le centre spatial de Baïkonour est utilisé très régulièrement pour lancer des fusées vers la station spatiale internationale. Novastan publie ici un témoignage tout personnel de François Salviat, un Français établi à Astana.

« Kyzylorda, 28 avril 2015. Il fait déjà chaud, même à l’aube. Tout le monde est là ? Tout le monde a son passeport ? En route pour Baïkonour. Notre convoi part. Trois autocars, des voitures de police, quelques fonctionnaires de l’Akimat en Land Cruiser et Lexus. Nous ne sommes pas encore sorti de la ville que déjà on s’arrête. Tout le monde a bien son passeport ? Serait-ce un contrôle à la sortie de la ville ? Non, apparemment non, c’était juste pour vérifier, encore une fois, que tout le monde a bien son passeport.

Je bavarde avec un gars de Roskosmos, plutôt confiant sur le lancement à venir, un peu méfiant avec l’étranger que je suis – peu loquace, pas de carte de visite. Mais il a raison d’être optimiste, le temps a l’air idéal. On repart. Nos autocars parcourent la steppe à un train de sénateur. Pas grand monde sur la route, à part quelques semi-remorques de tous âges. A un moment, j’aperçois des chameaux. Je crois que c’est la première fois de ma vie que je vois des chameaux sauvages. Dire qu’Astana ne dégèle pas un tiers de l’année et qu’ici il y a un soleil de plomb et des chameaux… L’immensité de ce pays, la diversité de ses climats et paysages sont toujours difficiles à appréhender, même avec le temps.

Bus Kazakhstan arrêt

On fait une pause sur l’équivalent local d’une aire d’autoroute. Station-service moderne, petits bâtiments proprets, rangées de camions Scania, Mercedes et Volvo, venus de Roumanie, de Turquie… Comme un goût d’Europe. La police est toujours là, mais on ne voit pas qui pourrait troubler notre voyage – peut-être un chameau enragé ou un chauffeur de poids-lourds mal embouché ?

Station service Kazakhstan

Les minutes et les heures passent. On commence à apercevoir des installations radio, ou radar, ou électriques – bref des pylônes métalliques qui semblent s’enchevêtrer. Là-bas ce sont bien des radars, je les reconnais. Les cars ralentissent, on s’arrête. Les autres se cassent les yeux à essayer de mieux distinguer les lointains bâtiments mystérieux.

Retour à l’intérieur du car. Les kilomètres continuent de défiler, mais maintenant ce sont des voitures de police russes qu’on croise. Avec des plaques russes et des grands gaillards blonds à bord. Dans la ville de Baïkonour, on paie toujours en roubles russes. Presque un quart de siècle après l’indépendance, je comprends que ce soit difficile à avaler pour certains Kazakhs. A bonne distance de la route, nous apercevons ce qui semble être des installations abandonnées et des villages fantômes. Ce doit être dans ce genre de bled que pourrit un exemplaire de la navette Bourane, véritable navette spatiale soviétique qui n’a volé qu’une seule fois. Je bavarde avec un Allemand qui est le directeur d’une petite agence de voyages à Francfort. Soudain ça y est, on arrive. On se gare. Finalement personne n’aura jamais contrôlé nos passeports durant le trajet.

Sur place, il n’y a rien. Juste un parking et un poste d’observation étriqué à découvert. Nous sommes à 1 kilomètre de la fusée, dressée sur le pas de tir 31/6 du cosmodrome de Baïkonour. A une si faible distance et sans bunker de protection comme à Kourou ou Cap Canaveral, s’il prend à la fusée de rater son décollage et de retomber sur nous, on est mort. On la distingue bien là-bas, elle a encore tout son carcan autour d’elle.

Baïkonour Kazakhstan Pas de tir

Ça s’agite un peu, on aperçoit des Volgas noires très soviétiques et des voitures de police quitter la zone. Le temps passe et soudain on réalise que « la fleur s’ouvre » : la fusée semble écarter lentement ses entraves. Un compte à rebours d’un autre âge est audible, l’excitation est à son comble. Puis ça y est, 07h09, le lancement. Un fantastique éclair de lumière, une montée d’abord lente mais s’accélérant rapidement ; un bruit moins assourdissant mais plus métallique que ce que j’avais anticipé et pas d’effet « tremblement de terre » contrairement à ce que l’on pourrait croire. La Soyouz est partie, avec son vaisseau cargo Progress M-27M qui doit ravitailler la station spatiale internationale.

Voilà. Tout est allé très vite et je n’ai rien filmé, il y aurait presque de quoi être déçu. L’Allemand, lui, a copieusement mitraillé. Mais j’assume ce choix égoïste et arbore un sourire sans doute niais, car la rapidité de la scène m’a convaincu de bien autre chose. Elle m’a montré qu’aller dans l’espace, c’est facile. Ce n’est pas un exploit, c’est quelque chose que l’on fait couramment, que j’ai vu de mes yeux. J’ai compris que l’exploration spatiale était réellement à portée de main, que si on pouvait expédier ce gros suppositoire blanc livrer une sorte de boîte de conserve vers un pré-fabriqué high-tech en orbite autour de la Terre, on devrait pouvoir envoyer des hommes sur d’autres planètes. Du coup, l’épineuse problématique de « base militaire russe en plein territoire du Kazakhstan indépendant » qui me traversait l’esprit tout à l’heure en paraîtrait presque ridicule : d’ici, l’humanité peut partir dans l’espace – le reste compte-t-il vraiment ?

Mémorial Korkyt Ata Kazakhstan

Plus tard dans la journée, alors que nous visitons le mémorial de Korkyt Ata – un étonnant monument acoustique – le gars de Roskosmos m’avouera que si le lancement a réussi, le vaisseau Progress est hors de contrôle. Ils ne savent pas s’ils pourront le sauver. Qu’importe. J’ai définitivement attrapé le virus de l’espace. »

François Salviat

Coucher soleil Kazakhstan

Près d’un an plus tard, François Salviat a décidé, avec deux amis, de fonder la marque Kosmos 24. Au cours d’un séjour à Moscou, chacun a acheté une montre polaire soviétique, avec leur cadran à 24 heures. Convaincu qu’il fallait faire revivre ces montres d’explorateurs, ils se sont lancés dans l’aventure horlogère. Vous pouvez les suivre sur Facebook et Instagram.

Un exemplaire de la fuseé Soyouz exposée à Baïkonour.
François Salviat
Les participants au voyage.
François Salviat
Une station service. « Ak Jol », marqué en haut à gauche, signifie bonne route.
François Salviat
Le pas de tir, au loin.
François Salviat
Le mémorial de Korkyt-Ata.
François Salviat
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