Transhumance Son Köl bergers

A Son-Köl, la transmission du métier de berger

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Passé la ville de Kotchkor, au centre du Kirghizstan, chef lieu administratif dans la région de Naryn, il faut emprunter une route cahoteuse à flanc de montagne pendant trois longues heures. Se découvre l’immense lac Son-Köl, pareil à un miroir niché entre les montagnes, sur lequel le soleil vient se refléter en perçant à travers les nuages.

Situé à plus de trois mille mètres d’altitude, on ne trouve pour seule forme d’habitat à Son-Köl que des campements de yourtes éparpillés — dévoués à l’accueil de touristes ou appartenant aux bergers qui montent leurs troupeaux à cette période.

 

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La transhumance : refrain des saisons

La transhumance estivale, dont l’étymologie renvoie à un cheminement vers «l’autre côté de la terre» (trans– et humus), est la période de l’année au cours de laquelle les troupeaux et leurs gardiens quittent la plaine pour migrer vers les montagnes.

Excellent cavalier depuis ses plus jeunes années, Chamif Chaptanbek est aussi un berger originaire du village de Togolok Moldo, dans la région de Naryn. Descendant d’une famille de nomades, il installe chaque année ses quatre yourtes sur la rive sud du lac Son-Köl, dans un lieu appelé Tash-de-bô « les sommets de pierre », qui n’a pas de délimitation précise.

 

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« Nous sommes venus plus tôt cette année, pour la transhumance, confie-t-il, les jeunes des villages nous ont aidé à apporter les yourtes en altitude. Ensuite, nous faisons monter jusqu’ici nos moutons, nos vaches, nos chevaux. Avec l'aide des chiens, bien sûr ! Pour tout l’été, nous restons ici, puis nous redescendons au village à l'automne. » Les yourtes sont maintenues à partir d’une ossature de bois assemblée de quarante perches — signe d’hommage aux quarante tribus originelles du Kirghizstan — recouverte de feutre dont l’intérieur arbore des motifs en arabesque et des tissus de couleurs bigarrés, rappelant les dessins traditionnels kirghiz. L’une d’elles fait office de cuisine, munie d’un poêle et d’une gazinière tandis que les autres servent de chambre à coucher, où l’on dort sur des nattes posées à même le sol. « Le feutre des yourtes a une durée de vie entre cinq et vingt ans, reprend Chaptanbek. Tout dépend de son exposition à la grêle, à l’humidité, au gel, au soleil… »

 

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Entre vie de famille et solitude

Chaptanbek, quarante ans, marié à Gulumkhan, père de quatre enfants, parle lentement d’une voix rauque et monotone, tout en buvant son verre de koumis, du lait de jument fermenté. Le visage buriné par le soleil, ses larges sourcils noirs dominent des yeux vifs où luisent un éclat d’ambre. Jusqu’à récemment, il était un redoutable joueur d’Oulak tartysh, sport national au Kirghizstan, l’équivalent du Bouzkachi afghan, lors duquel s’affrontent deux équipes de cinq cavaliers qui se disputent la carcasse d’une chèvre décapitée. Ses fils ont repris le flambeau, passionnés par l’élevage des chevaux de course et la compétition. L’un d’eux deviendra berger, comme il est d’usage ici, alors que les autres iront étudier dans les villes alentour, ou à Bichkek. Chaptanbek possède cent-quatre vingt moutons, une trentaine de chevaux et une douzaine de vaches qu’il lui faut monter lors de la transhumance, puis les garder pendant les deux mois d’été à Son-Köl.

 

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Entre les familles de bergers qui s’installent au bord du lac pendant l’été, les relations sont amicales et chaleureuses. L’entraide n’est pas d’artifice, c’est une règle élémentaire : « Lorsqu’il faut retrouver une bête égarée, en montagne ou dans la plaine, dit Chaptanbek, ou qu’une avarie affecte une yourte, on se rend service. On est une dizaine de familles de bergers sur la rive sud, et on se retrouve une fois par semaine pour partager un repas, après avoir tué un mouton, parfois un agneau. Ça nous permet de discuter un peu, de jouer ensemble, les jeunes organisent des luttes à cheval ! Le reste du temps, on est avec nos familles et nos troupeaux. »
 

Climat changeant et changement climatique

À Son-Köl, le mode de vie est rudimentaire, rendu difficile par un climat imprévisible et capricieux : le soleil acéré peut laisser place à la grêle en moins d’une heure, les pâturages battus par le vent et la pluie se changent en marécages au bord du lac, et les orages violents forcent les hommes à regrouper les troupeaux, vérifier l’armature des yourtes ou s’abriter rapidement s’ils sont en montagne.

 

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Tous les éléments et les volumes de la nature se déploient, se confrontent et se nouent pour dessiner un paysage exceptionnel. Les plaines verdoyantes de juin embrassent le lac d’une couleur d’opale à l’aurore, qui se dégrade ensuite vers un bleu sombre pour arborer des reflets de marbre au crépuscule. Tout autour, telle une couronne démesurée, les montagnes aux cimes mouchetées de neige semblent émerger des flots. Et sur certains versants on peut encore observer les cicatrices laissées par le craquement des avalanches. Dans ce paysage, lorsque le hennissement des chevaux et le cri des rapaces viennent à s’effacer, il ne subsiste que le bruissement des ruisseaux. Aucun arbre. Rien que l’herbe, la roche, la neige. Sous la nuit constellée d’étoiles, les yourtes prennent une apparence spectrale, cruellement isolées.

 

 

Plaine lac Son-Kôl

 

Au mois de juin, les températures nocturnes gravitent encore autour de -7 degrés. En hiver, elles sont de -20 degrés en moyenne avec des pics à -40. Et si les variations climatiques sont le lot quotidien de ceux qui montent s’établir à Son-Köl, les effets du changement climatique demeurent un sujet de préoccupation : « Ces dernières années, évoque Chaptanbek, il a fait beaucoup plus chaud et sec en été. Il y a moins de neige aussi en hiver. L’herbe n’est plus aussi humide qu’avant pour les bêtes. Les torrents et ruisseaux sont moins nombreux… »

 

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La longueur et la rudesse de l’hiver n’empêchent cependant pas les bergers de quitter le village pour monter en altitude afin que leurs troupeaux se nourrissent en grattant le sol gelé ; le prix du foin est onéreux, ils doivent les emmener par des températures extrêmes. « Ce sont les moments les plus durs pour nous, car nous sommes à cheval, nous avons vraiment froid. On attend, on surveille les bêtes qui cherchent l’herbe sous la neige. On aime ce métier, même s’il est dur. »

 

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Une passion qui ne s’essouffle pas

Les fils de bergers prennent leur autonomie vis-à-vis de leurs parents vers l’âge de vingt-deux, vingt-trois ans, généralement après leur mariage. Ces derniers lèguent alors quelques moutons et chevaux afin de les aider dans l’activité d’élevage, puis les fils reprennent la garde du cheptel dès lors que les parents deviennent trop âgés pour poursuivre le métier. La transmission des savoirs de père en fils, et celle des outils, des connaissances de l’environnement et des bêtes est un élément essentiel de la formation des jeunes bergers ; tôt ou tard, ils seront seuls en montagne à veiller sur leur famille et leurs troupeaux.

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Les femmes se chargent de la traite des juments et des vaches, plusieurs fois chaque jour, ainsi que de la cuisine et de l’éducation des enfants tandis que les hommes sont en montagne avec les moutons et les chevaux. « Vers l’âge de soixante ans, on monte moins à Son-Köl. Les enfants prennent le relais et ils nous entretiennent ensuite. Les vrais bergers ne reçoivent pas de touristes, c’est beaucoup trop de travail en plus de l’élevage. Mais ma femme et moi, on aime recevoir des étrangers. Ça ouvre l’esprit de nos enfants et ça nous fait une ressource supplémentaire… Vous êtes vraiment très différents de nous, c'est difficile à expliquer ! » C’est seulement la troisième fois que Chaptanbek reçoit des étrangers dans sa famille. À Son-Köl, de nombreux bergers ont désormais cessé leur activité pour se consacrer à l’accueil des touristes, faisant ainsi l’acquisition de yourtes plus confortables que celles dont ils disposaient auparavant. « Je le vis comme une bonne chose, le développement du tourisme dans les campements de yourtes, reprend Chaptanbek, car pour les bergers, c’est un dilemme : soit ils continuent leur activité d’élevage, soit ils accueillent des étrangers pendant l’été. » 
 

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S’ils sont croyants et respectent les traditions religieuses, les bergers ne peuvent toutefois se rendre à la mosquée dans les villages de la vallée. Et les imams ne montent pas jusqu’ici. La prière est respectée lors des repas bien que l’on ne se refuse pas un petit verre de vodka pour célébrer un anniversaire ou autre événement. Chaptanbek est heureux que son métier redevienne populaire chez les jeunes de la région : « Il y a eu un déclin après la chute de l’URSS, une période difficile pour nous. Beaucoup de jeunes sont partis dans les villes. Mais de nouveau, les jeunes veulent devenir bergers, se former au métier, et ce sont de très bons cavaliers ! Pour ceux qui choisissent cette vie, ils arrivent à s’en sortir. Je le vois bien. »

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Grégoire Domenach, rédacteur en chef
Photographies d'Elliott Verdier

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