Après la victoire de Donald Trump, quel impact sur l’Asie centrale ?

Le républicain Donald Trump a remporté une victoire écrasante à l’élection présidentielle américaine : il a reçu 279 votes des grands électeurs contre 218 pour la candidate démocrate Hillary Clinton. Pour beaucoup, ce fait a été une surprise, car la plupart des experts avaient prédit le triomphe de Clinton. L’arrivée du magnat de l’immobilier à la Maison Blanche aura-t-elle des conséquences pour l’Asie centrale ?

La rédaction de Novastan, sur la base d’un article publié sur ASIA-Plus, vous propose de comprendre comment l’élection de Donald Trump va influencer les pays d’Asie centrale.

Politologues et économistes d’Asie Centrale ont débattu sur la question de savoir si la victoire de Donald Trump aura un impact sur la région. Des experts en provenance du Kazakhstan, du Tadjikistan et du Kirghizstan, tout en rappelant les promesses de campagne du candidat du parti républicain, donnent leur opinion sur l’élection du 8 novembre et ses conséquences.

America First et la fin du siècle américain

La campagne de Donald Trump a commencé avec la promesse d’ériger un mur à la frontière avec le Mexique et l’espoir de forcer ce pays à payer pour ce projet, mais aussi avec un discours sur la dangerosité des migrants musulmans. Il a également affirmé que les postes de travail doivent d’abord être occupés par les Américains, et non par les étrangers. Le milliardaire a promis de renforcer au maximum le contrôle aux frontières, de priver les migrants de l’accès à la sécurité sociale et d’annuler toutes les lois de Barack Obama qui affaiblissent la responsabilité des migrants en situation irrégulière. En outre, il s’est engagé à créer 25 millions d’emplois ainsi qu’à protéger le droit de posséder des armes à feu.

Ses promesses concernent également les impôts : combler les failles liées au non-paiement des impôts, introduire des allègements fiscaux pour les familles, réduire les impôts sur les sociétés, s’assurer que la fiscalité ne nuise pas au monde de l’entreprise. En ce qui concerne la géopolitique, Trump a déclaré qu’il réviserait les relations avec le Président de la Russie Vladimir Poutine, tout en soulignant qu’il ne connaît pas personnellement le chef d’État russe et qu’il ne sait pas dans quel sens les événements iront. Malgré tout, il s’est prononcé pour une amélioration des relations avec la Russie et a vivement critiqué la Présidence Obama pour son incapacité à négocier avec Poutine.

De façon générale, les opposants à Donald Trump l’ont critiqué sur le fait que le milliardaire n’a pas assez de compétences et d’expérience pour diriger le pays : il serait trop colérique pour être le commandant en chef des forces armées et pour disposer de l’arsenal nucléaire des États-Unis. Et ils considèrent que ces opinions sont racistes. Par ailleurs, il est vraiment populaire parmi les Américains d’extrême-droite. Lors de cette campagne électorale, Trump n’a pas été sans intrigues et scandales. Il a été accusé de harcèlement sexuel après avoir déclaré, pendant un débat, ne jamais avoir harcelé une femme.

Dans une interview avec la correspondante de Tengrinews.kz, la directrice de l’Institut d’Études Stratégiques du monde centre-asiatique Anna Goussarova, a souligné que, bien que le slogan de Trump implique de rendre sa puissance aux États-Unis, il est difficile d’évaluer le comportement des États-Unis sur la scène mondiale dans un climat de fréquents débats sur le déclin de l’influence américaine. Elle estime qu’avec le républicain Trump comme Président, la politique des États-Unis peut devenir plus imprévisible.

Donald Trump en meeting avec ses partisans

D’après Goussarova, la politique américaine en Asie centrale ne sera pas particulièrement bouleversée. Cependant, il est probable que certains aspects évoluent. Elle rappelle que, pour la première fois depuis douze ans, c’est le candidat républicain à la Maison Blanche qui a parlé de l’Asie centrale, et non le candidat démocrate. Toutefois, Mme Goussarova est convaincue du fait que, en réponse au contexte d’intensification du sentiment anti-américain dans la région, la politique des États-Unis se concentrera sur la mise en œuvre de plans et objectifs dans le cadre du «soft power», dans la mesure où la promotion des valeurs démocratiques continuera à être l’une des priorités de la stratégie américaine en termes de politique étrangère.

Le politologue Zamir Karajanov ajoute que Donald Trump est plus intéressant que Clinton, et considère que sa victoire peut marquer le terme du « siècle américain ». En effet, Trump veut transférer les coûts de l’OTAN sur les alliés européens et rejeter la responsabilité de leur sécurité sur leurs épaules (cela ne concerne pas seulement l’Europe, mais aussi l’Asie), alors que dans le même temps, les États-Unis devraient s’occuper de leurs affaires, explique le politologue.

Un vecteur en moins pour le Kazakhstan ?

Il rappelle que le Kazakhstan a connu plusieurs changements de présidence aux États-Unis, sans que les relations bilatérales ne changent beaucoup.

En dépit du fait que l’administration de George W. Bush était tributaire du secteur de l’énergie, et puisque le Kazakhstan a exploité Kachagan, ce facteur n’a pas porté les relations entre les deux pays à un niveau différent. De plus, en 2005, sous la présidence précédente, BG Group est sorti du projet Kachagan, et sous la présidence d’Obama, ConocoPhillips en est sorti à son tour. Pendant ce temps, la part de la Chine a augmenté dans le projet. Contrairement aux attentes, la grande manne de pétrole n’est pas devenue l’aimant attirant pour les États-Unis, assure le politologue.

Toutefois, pour l’expert il ne fait aucun doute que les élections aux États-Unis sont capables d’apporter des changements dans la vie en Asie centrale. Le politologue a expliqué que Trump est plutôt partisan de l’isolationnisme, et que par conséquent, la présence américaine en Asie centrale pourrait diminuer. La question est de savoir si l’Asie centrale en serait bénéficiaire, ou non. Selon lui, il est impossible d’apporter une réponse claire à cette date.

« Au cours des dernières années, les États-Unis ont mis en place dans notre région un certain nombre de projets. Par exemple, les projets énergétiques CASA-1000 et TAPI sont soutenus dans leur mise en œuvre par Washington. Ils mettent l’accent sur le rapprochement de l’Afghanistan et du Pakistan avec les cinq républiques d’Asie Centrale. Il existe des projets humanitaires et éducatifs, y compris d’aide à l’Afghanistan. La réduction de la présence des États-Unis impliquerait le gel de tels projets, ce qui ne répond pas aux intérêts des pays de la région. Il ne faut pas oublier que les États-Unis, en tant que membre du club nucléaire dans le domaine de la sécurité, ont une obligation envers le Kazakhstan. D’autant que la politique multi-vecteurs du Kazakhstan, pour bien fonctionner, implique la présence de plusieurs vecteurs », a expliqué Karajanov.

Pour Dosym Satpaïev, une victoire de Clinton serait plus profitable à Astana. « Trump a défini un programme politique : le réalisme en matière de politique extérieure. Dans ce programme, la Russie occupe une place importante. L’accent est mis sur le fait que les États-Unis ne s’immiscent pas dans les différentes régions du monde, ne gaspillent pas leurs ressources, et se recentrent sur l’Amérique. C’est à dire l’Amérique avant tout, ce qui est la thèse des isolationnistes de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Pour Clinton, il s’agit d’une politique plus traditionnelle d’actions positives, selon laquelle les États-Unis doivent être présents partout. Dans son programme, se trouve le concept de remise en équilibre des puissances, selon lequel les États-Unis doivent renforcer leur présence là où elle la perd. Comme c’est précisément le cas de l’Asie centrale. », a noté Satpaïev, ajoutant que pour le Kazakhstan ce n’est généralement pas important de savoir qui sera l’hôte de la Maison Blanche du fait de l’expérience de long terme de travail avec à la fois les démocrates et les républicains.

« Il ne faut pas oublier que de géantes compagnies pétrolières et gazières y sont présentes et sont associées aux démocrates et républicains. Les lobbyistes sont dans les deux camps. Les compagnes américaines ont placé 30 milliards de dollars d’investissements dans le secteur de l’extraction du Kazakhstan. Si l’élection aura un impact sur le Kazakhstan, il ne sera pas direct, mais effectué à travers la Russie qui est omniprésente dans les programmes de politique étrangère des deux candidats. Trump estime que la Russie doit prendre le contrôle de l’espace post-soviétique. Mais pour nous, ce n’est pas avantageux. Hillary estime qu’il doit y avoir un équilibre, et cette vision nous serait profitable. Par conséquent, la victoire d’Hillary serait profitable au Kazakhstan. », a noté Satpaïev.

Hillary Clinton, candidate malheureuse à l'élection présidentielle

Tadjikistan et Kirghizstan : aucun changement en vue ?

Les élections qui ont vu la victoire de Donald Trump indiquent une fois de plus que, dans ce pays, la primauté du droit et le respect des droits de l’homme sont primordiaux, selon Chokirdjon Khakimov, juriste et politique tadjik qui est secrétaire général adjoint du Parti Social-démocrate du Tadjikistan. Il est convaincu que le changement d’hôte de la Maison Blanche n’entraînera pas de changement radical dans les relations entre les États-Unis et les pays d’Asie centrale, notamment avec le Tadjikistan. « Peu importe qui sera le prochain Président, les États-Unis ont toujours été cohérents dans la protection de leurs intérêts et objectifs stratégiques dans le monde entier », a déclaré Khakimov.

De l’avis de Saïfoullo Safarov, politologue et directeur adjoint du Centre d’études stratégiques auprès du Président du Tadjikistan, Donald Trump a, pendant la campagne électorale, « montré sa vaillance, et les électeurs ont apprécié ses paroles et actes honnêtes ». Safarov estime que Trump est plus pragmatique et adéquat par rapport à son adversaire : « Pendant la campagne électorale, on l’a beaucoup critiqué parce qu’il est en faveur de la normalisation des relations avec la Russie et Vladimir Poutine, mais je suis convaincu que Trump peut faire beaucoup de bien dans le développement des relations entre Washington et les pays de la CEI, y compris avec le Tadjikistan », dit l’analyste.

Le politologue kirghiz Edil Osmonbetov estime que, indépendamment du fait de qui a gagné aux États-Unis, c’est la démocratie qui l’a emporté. « Il me semble que la politique étrangère des États-Unis ne changera pas sensiblement. Le Président fait face à la Maison Blanche à une quantité importante de processus géopolitiques dans le monde entier, alors que l’Asie centrale et le Kirghizstan ne sont seulement que l’un de ces mécanismes. Hillary Clinton est certainement plus compétente en matière de politique étrangère que Donald Trump. La politique du Président nouvellement élu dépendra aussi de la figure du conseiller en politique étrangère. Dès à présent, le développement actif d’un nouveau principe de travail des États-Unis avec les pays d’Asie centrale dans un format 5+1 se discute. Ceci reflète le renforcement de l’influence de l’Amérique dans la région. Les événements au Moyen-Orient intéressent grandement les États-Unis. Or, cette région est liée à l’Asie centrale et au Caucase. Maintenant, alors que les problèmes mondiaux et régionaux se sont synchronisés, les États-Unis doivent tenir compte de l’avis des autres pays et travailler de concert avec eux. Le grand enjeu géopolitique des États-Unis est la lutte contre le terrorisme international et ils ont besoin d’alliés. Le Kirghizstan a besoin de soutien également. », explique Osmonbetov.

Le politologue kirghiz Grigori Mikhaïlov explique que l’arrivée de Donald Trump au pouvoir peut rendre la politique de Washington plus pragmatique et moins idéalisée. En partie, les priorités changeront, avec moins d’attention accordée aux valeurs démocratiques et plus d’attention à la protection des intérêts des entreprises américaines. « Il serait extrêmement imprudent de supposer que les États-Unis changeront à la racine sous la présidence de Donald Trump, incluant une réconciliation avec la Russie, une union avec la Russie et le retrait des bases militaires dans le monde entier. Il y aura continuité en matière de politique étrangère. En effet, les Présidents des États-Unis vont et viennent, mais les intérêts des grandes entreprises, y compris les géants du complexe militaro-industriel, restent les mêmes. On ne peut qu’espérer que Washington commencera la mise en œuvre de la politique de « détente », de réduction des tensions dans les relations entre les États-Unis et la Russie. L’Asie centrale est loin d’être une région prioritaire pour les États-Unis, qui sont plus intéressés par ce qui se passe dans l’Océan pacifique, au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique latine, et en partie sur les frontières occidentales de la Russie. »

Un autre politologue du Kirghizstan, Medet Tiouleguenov, estime que Trump n’examinera pas les relations entre le Kirghizstan et les États-Unis comme un mécanisme géopolitique distinct, mais à travers le prisme de la Russie. Le Kirghizstan n’est pas intéressant pour les États-Unis comme partie de l’Asie centrale, mais il peut être vu comme un partenaire et interlocuteur plus intéressant à travers la combinaison Kirghizstan-Chine ou Kirghizstan-Russie. Si on analyse encore une fois les déclarations du 45ème président des États-Unis, le Kirghizstan peut devenir une passerelle pour améliorer les relations avec la Chine et la Russie. Mais dans le cas de l’amélioration des relations avec les pays du monde islamique, le Kirghizstan n’apportera pas d’aide. « Dans tous les cas, il est difficile de faire maintenant des pronostics, il est nécessaire d’attendre un certain temps pour voir ce qui va se produire. », a conclu Tiouleguenov.

Article traduit du russe par Mathieu Lemoine pour Novastan

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