Bride kidnapping in Kyrgyzstan

Au Kirghizstan, presque un mariage sur deux se fait par enlèvement

Partager avec

Eugenia Chung a découvert le Kirghizstan un peu par hasard, en 2011. Les deux années qui ont suivi l’ont fascinée, enivrée, mais aussi inquiétée : ici, près de la moitié des mariages se font par enlèvement. Dès son retour aux Etats-Unis, elle a décidé de lancer la production d’un film local sur l’enlèvement des futures mariées, qui devrait sortir dans un an. En attendant, l’équipe réalise une série de web-documentaires pour alerter mais surtout, trouver de l’espoir.

Ci-dessous, le deuxième épisode du documentaire, où sont interviewées plusieurs femmes qui ont été enlevées. Pour activer les sous-titres en français, allez dans  « paramètres ».

Qu’est-ce qui vous a amenée au Kirghizstan ?

Quand j’ai entendu parler du Kirghizstan pour la première fois, je ne savais pas le prononcer, l’épeler. C’est par hasard que j’ai atterri ici, pour donner des cours d’anglais. Je voulais quelque chose de vraiment différent, et je n’ai pas été déçue.

Comment avez-vous entendu parler du mariage par enlèvement ?

C’était pendant mon premier mois au Kirghizstan. Je suis allée dans un village où habitait une amie. On marchait dans la rue pour aller chercher un goûter quand une femme nous a arrêtées. Elle m’a dit de ne pas rester ici trop longtemps, que si je n’étais pas prudente on allait m’enlever.

Je ne comprenais pas ce qu’il se passait. Je ne parlais pas la langue à l’époque. C’est là qu’on m’a expliqué ce qu’était le mariage par enlèvement. C’est là que je l’ai entendu pour la première fois, ce mot terrible, « ala kachuu » (« prends et cours », n.d.l.r.).

Depuis, je n’ai pas arrêté de l’entendre.

Depuis quand cette pratique existe-t-elle ?

Le mariage forcé par enlèvement n’a en fait rien d’une tradition, comme on l’entend souvent. Cela a surtout pris de l’ampleur après la chute de l’Union Soviétique. Pendant l’URSS, les femmes et les hommes commençaient à être égaux : elles allaient à l’école, elles travaillent. Elles ont compris qu’un autre avenir était possible : du coup, les courtiser est devenu plus difficile.

Certains chercheurs considèrent qu’il s’agit aussi de réaffirmer l’identité nationale…et la virilité des hommes.

Est-ce encore un problème actuel ?

En ville, on vous dira que le mariage par enlèvement n’existe plus. Mais c’est faux, complètement faux. Entre 43% et 46% de tous les mariages au Kirghizstan se font par enlèvement. Selon les données du gouvernement, entre 12 000 et 15 000 filles sont enlevées chaque année. Ça, ce sont seulement celles qui le déclarent. Et parmi ces cas, 2 000 finissent en viol. Les gens n’en parlent pas.

A lire sur Novastan.org : "Une femme sur trois victime de violence"

Le gouvernement a récemment passé une loi pour interdire l’enlèvement des futures mariées. Mais elle n’est pas appliquée : les policiers laissent faire, les familles ne savent pas protester et les imams approuvent ces mariages.

Pourquoi l’enlèvement est-il si répandu ?

Les Kirghiz rêvent d’amour, d’une famille. Mais ils n’ont aucun idéal de ce à quoi ça devrait ressembler, et ce désir ressort d’une manière indigne et malsaine. Et les hommes ne savent pas comment aborder une femme, comment lui parler, l’aimer, la respecter. Alors cette envie prend une forme violente.

Ils disent que c’est comme ça, c’est la tradition. Ne pas rester est une disgrâce pour toute la famille. Mais ce n’est pas vrai. C’était au mieux une tradition tribale mineure : quand une tribu attaquait et conquérait un village, il arrivait qu’ils volent les femmes. Il n’y a aucune trace historique de mariage forcé par enlèvement. Dans le Manas, dans Kurmanjan Datka, c’était de l’amour. Parfois, des jeunes couples auxquels les parents ne donnaient pas leur accord organisaient un enlèvement pour pouvoir être ensemble. Mais ça n’a rien à voir avec ce qui se passe aujourd’hui.

Cela résulte surtout d’un manque d’éducation, et c’est sur cela que nous voulons jouer.

Pourquoi avez-vous lancé ce projet ?

J’ai compris à quel point c’était une réalité, à quel point la peur, elle aussi, était vraie. J’ai vu la douleur, j’ai entendu les voix de la souffrance…

Il ne s’agit pas de condamner, mais de montrer qu’autre chose est possible. Que l’amour est plus fort que l’honneur, que la tradition. Et on veut apprendre aux hommes que protéger une femme est plus valeureux, les encourager, en bref, à être de vrais hommes.

A lire sur Novastan.org : "Militantes avant l'âge, la fièvre de l'égalité"

J’ai eu cette idée quand j’étais ici, mais je ne suis jamais parvenue à la concrétiser. Dès que je suis rentrée aux Etats-Unis, à l’été 2013, j’ai commencé à écrire un scénario. En deux mois, c’était fini, puis il y a eu encore six mois d’édition. D’autres amis m’ont rejoint. On croit vraiment dans cette cause et dans le film.

Parlez-nous du film que vous allez produire ?

Avant de commencer la production du film, on a lancé une série de web-documentaires pour attirer l’attention sur le problème et récolter des fonds. Le film Après la pluie racontera lui l’histoire d’une fille enlevée pour être mariée, et comment sa famille réagit en la couvrant d’amour.

Le but, c’est d’avoir un film fait par les Kirghiz, pour les Kirghiz. On veut le montrer dans les cinémas de Bichkek, puis avec l’argent récolté organiser des projections gratuites dans les villages du Kirghizstan.

Que retenez-vous de votre tournage ?

Ce qui m’a choqué, c’est le fait que ce soit aussi simple de trouver des femmes à qui cela est arrivé, mais si difficile de les faire parler. Elles se sentent très honteuses, c’est tellement triste.

Quand les femmes sont enlevées, cela ouvre énormément de portes pour que leur vies soient brisées, totalement brisées. Une des femmes qu’on a rencontrées a vécu tellement de tragédies. Et elle s’est faite enlevée une deuxième fois, par un autre homme qui ne la savait pas mariée.

Il faut écouter ce que ces femmes ont à dire. Celles qui l’ont vraiment vécu. 

La Rédaction

Bride kidnapping in KyrgyzstanEvgeni Zotov
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *