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Avec Wikistan, la recherche sur l’Eurasie centrale veut se renforcer

Lancée depuis novembre 2018, la plateforme Wikistan vise à rassembler tous les chercheurs travaillant sur l’Eurasie centrale dans le monde. Une initiative unique en son genre.

Sans faire de bruit, une petite révolution est en train de se jouer dans le monde de la recherche sur l’Eurasie centrale. Cette zone, qui va de la mer Noire aux portes de Ganzhou et du cercle polaire à la mer d’Oman, dispose depuis novembre 2018 de sa plateforme dédiée, Wikistan. Le projet, porté par un consortium de 12 universités en Europe et en Asie centrale, est aujourd’hui animé depuis Paris et l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

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Imaginé en 2016 par Jean-Christophe Carius, développeur, et Stéphane Dudoignon, chercheur au CNRS, historien de l’Asie centrale et du Moyen-Orient contemporains, Wikistan a connu de multiples rebondissements avant d’arriver à maturité. Au départ pensé dans le cadre d’un appel d’offres visant au renouvellement de la stratégie centrasiatique de l’Union européenne (auquel Novastan a participé également comme partenaire média), Wikistan s’est transformé en un projet autonome, animé sans financement, ou presque. Son but : devenir une plateforme incontournable de recherche sur l’Eurasie centrale, en anglais.

Près d’un an après son lancement le 10 novembre 2018, Novastan s’est entretenu avec Stéphane Dudoignon* pour en savoir plus sur l’état du projet aujourd’hui.

Novastan : Pouvez-vous décrire Wikistan pour le profane ?

Stéphane Dudoignon : Wikistan est une plateforme qui a une double particularité : elle est d’abord académique, en faisant remonter l’actualité des chercheurs, tout en communiquant sur les enjeux et les résultats de cette dernière pour plusieurs publics. Pour autant, Wikistan n’a pas vocation à être juste un nouveau site d’information sur l’Eurasie centrale. Nous voulons nous concentrer sur les méthodes, les enjeux et la philosophie de la recherche sur cette vaste zone.

Avez-vous des chiffres plus précis autour du projet ?

Nous avons aujourd’hui quelque 200 chercheurs inscrits. C’est peu, mais le site n’est public que depuis quelques mois et notre manque de moyens actuel a limité nos capacités à mobiliser la profession. Wikistan est dans un creux de vague, entre le moment où l’EHESS a accepté d’investir sur le projet, dans le cadre de la réponse à l’appel d’offres de l’Union européenne, et le recrutement toujours attendu d’un secrétariat de rédaction. Sans soutien institutionnel durable, la plateforme doit aujourd’hui trouver de nouveaux partenariats.

Cela étant, plusieurs sections de la plateforme continuent d’être vivantes, notamment son répertoire international de chercheurs ainsi que son flux Twitter. Sur ce dernier, on trouve notamment des annonces du monde de la recherche : les créations de poste, listes d’enseignements, annonces de conférences, colloques et congrès, signalement des propositions de bourses. Florian Coppenrath (également co-fondateur de Novastan, ndlr) s’en occupe en partie depuis Berlin, avec la Humboldt Universität et le ZMO, des partenaires de longue date du projet.

Concrètement,  que peut-on trouver sur Wikistan ?

Dans le détail, nous proposons d’abord des comptes rendus de littérature scientifique sur l’Eurasie centrale avec la numérisation de la revue Central Eurasian Reader, qui compte aujourd’hui deux volumes – ce qui correspond à quelques 1 500 comptes rendus en ligne, un troisième volume étant en préparation, dont les recensions seront mises en ligne sur Wikistan avant édition papier. La plateforme actuelle comprend aussi le répertoire des chercheurs.

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Une section « Album » est en gestation, qui accueillera des recueils de notes et documents de terrain : photos, sons, archives, commentés par les chercheurs. Nous sommes notamment partis de l’idée qu’un carnet de chercheur peut représenter un intérêt pour un public non académique, du fait de sa contribution au rafraîchissement des représentations sur l’Eurasie centrale. Comme le projet CASIO (Central Asia Inside Out), notre but est aussi d’aller à l’encontre d’un nombre de stéréotypes sur la région, en favorisant une meilleure diffusion des savoirs en construction qu’apportent les chercheurs de terrain.

Le projet est lancé depuis novembre 2018 mais il semble que rien n’ait été annoncé officiellement. Pourquoi ?

Wikistan est avant tout un projet académique et c’est donc à la communauté des chercheurs et enseignants du supérieur que notre communication était avant tout destinée. Des relais nous ont du reste rapidement été offerts par des associations de chercheurs telles que l’European Society for Central Asian Studies (ESCAS) et la Central Eurasian Studies Society (CESS). Sur cette base, la communication se fait quasi d’elle-même et les inscriptions au répertoire continuent d’affluer.

Nos débuts compliqués et l’absence d’intérêt des tutelles ont donc été en partie compensés par une véritable participation des chercheurs, essentielle au projet. En effet, le but de Wikistan n’est pas de proposer un projet top-down avec un petit groupe de spécialistes fonctionnant en vase clos, mais l’auto-construction par une communauté de chercheurs et d’experts, réunis non seulement par des intérêts et valeurs communs mais également par leur participation à une activité et des projets communs.

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La plateforme fait d’ailleurs l’objet d’un grand intérêt de la part de la jeune communauté scientifique pour laquelle, à terme, elle doit constituer un instrument de quête de partenaires, pour des projets collaboratifs notamment. Les scientifiques savent qu’ici, ils pourront partager, publier, être en interaction au quotidien à travers, notamment, une importante activité de survol critique avec nos comptes rendus, de l’innovation à l’échelle internationale. A noter également : la jeune recherche du Caucase, de Russie, d’Asie centrale, de Chine peut, via Wikistan, se tenir informée de l’actualité académique, et avoir accès à une importante ressource de bibliographie critique favorisant les repérages intellectuels dans un paysage aujourd’hui extrêmement éclaté.

Pétroglyphes Tadjikistan Langar Archéologie Histoire

Par ces biais, Wikistan ambitionne de proposer une manière nouvelle de faire de la recherche et de l’enseignement, en connectant également ces dernières avec les sociétés civiles.

Concrètement, qui peut rejoindre Wikistan ?

D’abord et avant tout, la plateforme s’adresse à la recherche. Tout nouveau membre de la communauté a immédiatement accès aux coordonnées mais aussi aux profils extrêmement détaillés (plus de 1 500 mots clés, permettant d’identifier les domaines de spécialisation) des personnes déjà inscrites. Cela étant, nous avons également prévu la possibilité d’inscriptions anonymes, à destination en particulier des chercheurs et enseignants actifs dans des contextes politiques où la préservation de leur anonymat peut apparaître préférable. J’ajoute que si la communauté vise à rassembler le monde de la recherche, ses productions et l’entité du site sont accessibles au public général (un accès facilité pour tout le monde par le choix de l’anglais).

Quel serait le modèle économique potentiel de Wikistan ?

Ce que nous recherchons, à terme, pour la plateforme, c’est un ancrage institutionnel public international pérenne, indispensable à son développement dans la durée. Wikistan intéresse en France et en Allemagne, notamment, une multiplicité d’acteurs, dans la recherche, l’université ou la diplomatie. Les diplomaties française et allemande participent du reste à nos comités consultatifs, parisien et berlinois. Dans les mois qui viennent, nous espérons profiter de cet intérêt pour obtenir des investissements et des soutiens afin de sortir au plus vite de l’actuelle phase de transition entre la construction de la plateforme et le moment où elle prendra sa vitesse de croisière, en 2020-2021.

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2019 a été une année expérimentale. Le bateau est à l’eau et nous lui avons fait faire un certain nombre de manœuvres. Un des avantages de Wikistan est qu’il est bâti sur le principe informatique d’agilité, qui prévoit une adaptation de l’ensemble de la structure à l’émergence de nouvelles idées ou de nouveaux besoins. Cette structure doit permettre de le redévelopper ou de le redéfinir selon les retours que nous obtiendrons au cours des mois et années à venir, selon aussi le soutien institutionnel que nous obtiendrons, ou non.

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La plateforme fonctionne d’ailleurs avec une allure réduite, imposée par l’absence totale de personnel. C’est une fusée à trois étages, depuis une base constituée de données brutes à un étage supérieur de réflexion sur la contribution de la communauté des chercheurs à la conception des politiques publiques, notamment en termes de coopérations entre pays de l’UE et pays de la région, via un étage central d’information, centrée sur l’actualité critique de la recherche internationale. L’étage du bas doit être augmenté dans prochainement d’une offre de données économiques et politiques susceptibles de faire l’objet d’une offre premium pour les institutionnels.

La recherche a-t-elle son mot à dire pour décrire l’Asie centrale d’aujourd’hui ?

Elle est très consultée, de fait, même si un peu écrasée depuis une décennie par les préoccupations sécuritaires et le primat de l’économique, déploré par nombre de chercheurs et d’observateurs. Pour autant et comme je le suggérais, des pas politiques très importants pourraient être faits, en matière notamment d’intégration régionale, via la promotion par la poursuite de projets collaboratifs.

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D’une manière générale, l’un des buts de Wikistan est de montrer que les interactions entre recherche et société civile peuvent s’exercer dans des domaines thématiques très divers, en faveur notamment d’une évolution des représentations européennes sur l’Asie centrale et inversement, de la diplomatie scientifique également. Les chercheurs peuvent jouer un rôle très important dans cette découverte mutuelle, à un moment où l’on note certaines réouvertures à la recherche internationale, comme en Ouzbékistan. Dans l’ensemble de la région, on observe l’attente croissante, dans la jeunesse estudiantine notamment, de discours nouveaux – notamment sur les passés de la région ou celui de l’URSS. Une nouvelle génération plus connectée que la précédente accroît nos possibilités d’interaction. Nous ne pourrions  pas nous pardonner de ne pas profiter de cette situation, exceptionnellement favorable à nombre de décloisonnements.

Propos recueillis par Etienne Combier

*Stéphane Dudoignon est membre du Conseil d’administration de Novastan France, l’association éditrice de Novastan France.

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Wikistan vise à rassembler les chercheurs sur l’Eurasie centrale sur une même plateforme.
Capture d'écran
Langar, dans le sud du Tadjikistan, est l’un des lieux les plus importants dans le pays pour voir des pétroglyphes.
Auriane Pichard / Raphaël Berthier
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