Bichkek, 3 Octobre : un nouveau coup d’Etat ?

Une manifestation en faveur de la nationalisation de « Koumtor »,  plus grand gisement d'or en Asie Centrale, s’est tenue le  3 octobre sur la place principale de Bichkek. Les quelques cinq cent à mille personnes rassemblées ont fait entendre leur voix contre la décision du premier ministre Jantoro Satybaldiev (datée du 25 septembre 2012) de maintenir en vigueur tous les contrats avec Koumtor. Le meeting, au premier abord pacifique, s'est transformé en tentative de coup d'Etat. Le bâtiment du parlement a subi une attaque menée par un groupe d’une quarantaine de personnes mais la tentative a échoué, et la manifestation a été dispersée par la police.

Un manifestant est pris à parti par la police, sous loeil des caméras. Crédit : Kabar.kg
Un manifestant est pris à parti par la police, sous l'oeil des caméras. Crédit : Kabar.kg

Ces événements interviennent dans un climat de remise en question de la propriété de Koumtor, possédée à ce jour à hauteur de 33% par le gouvernement kirghiz. Le 3 juillet dernier, une commission d'experts d'État a été créée avec l’objectif de contrôler l'activité de la compagnie canadienne. Ses critères principaux : l’estimation de l’écologie, l’économie, de la technique et des problèmes sociaux induit par l’entreprise. La commission continuera son travail jusqu'à la fin du mois d'octobre, mais d’ors et déjà les membres du gouvernement déclarent ouvertement que Koumtor ne sera pas nationalisé.

Un tel point de vue n'est pas partagé entièrement par le leader actuel de la faction « Ata-Jourt » Sadyr Japarov et son ex-leader Kamtchibek Tachiev, les principaux organisateurs de la manifestation. Japarov a ainsi déclaré à la veille de la manifestation que « nous avons  révélé qu'à partir de 1992 tous les contrats étaient faits en totale violation de la législation. Dire que les intérêts du peuple du Kirghizstan sont oubliés, cela signifie ne rien dire! Au contraire, nous avons reçu 360 hectares de terre polluée disposée à quatre mille mètres au-dessus du niveau de la mer, qui empoisonneront les kirghizes aujourd'hui et à l’avenir. De plus ils [les Canadiens, ndlr] emportent avec eux tous les revenus, et nos bureaucrates malhonnêtes de l'entreprise « Kirghizaltyn » contribuent à cela. Je suis prêt à citer les noms de ces fonctionnaires pendant le meeting de la paix [le nom officiel de la manifestation, ndlr]».

Les leaders de la manifestations font entendre leurs réclamations sur la place Ala To. Crédit : Natalie Gratchova
Les leaders de la manifestations font entendre leurs réclamations sur la place Ala To. Crédit : Natalie Gratchova

Vers la mi-journée du 3 octobre, sur la place Ala-Too, près d'un grand fourgon rouge qui servait de scène, les manifestants ont commencé à se réunir. La manifestation était bien organisée et payée : de nombreux tracts, copies des documents et même des CDs avec les chansons parodiques en kirghize sur « Koumtor » étaient distribués aux participants. Les citoyens de Bichkek ont pu témoigner avoir reçu une semaine avant ce meeting un SMS avec le texte « Koumtor doit travailler seulement pour les kirghizes. Ne ménage pas l'argent pour nos descendants, envoie ce message à sept personnes ». Des technologies semblables de mobilisation des citoyens auraient déjà été utilisées selon certaines sources en juin 2010 au Sud du Kirghizstan. Néanmoins, Japarov a déclaré dans une interview pour la radio « Azattyk » qu’il n’était pas au courant de cette SMS-diffusion.

D'une manière ou d'une autre, avec l'aide de SMS ou d'autres méthodes, les organisateurs de la manifestation ont réussi à réunir près de cinq cents personnes (voire près de mille pour certaines sources). Alors que les deux premières heures du meeting se sont déroulées paisiblement, la situation a dégénérer sans prévenir. Les appels répétés destinés à faire sortir le Premier ministre et le Président du pays sur la place se sont transformés en appels ouverts à l'insurrection et au coup d'Etat. La foule a avancé vers  la « Maison blanche » (où se trouve le Parlement), le fourgon avec Tachiev et Japarov relayant des appels antigouvernementaux a suivi ensuite. L’assaut de la Maison blanche avait commencé.

 


 

Près de quarante personnes, y compris Tachiev lui-même, ont escaladé l’enceinte devant des policiers dépassés. Ils ont cependant réagi rapidement en dispersant la foule par des grenades fumigènes, du gaz lacrymogène et des balles en caoutchouc. La police montée et les forces spéciales avec chiens sont arrivées sur la place très rapidement. Pendant vingt minutes la place a été nettoyée des participants de la manifestation. Dix personnes ont été blessées. Kamtchibek Tachiev a déclaré avoir été blessé par une balle à la jambe. Mais au dire des témoins, il aurait blessé sa jambe sur le pic de l'enceinte.

Interrogé sur les motivations de ses actes, l’intéressé a déclaré qu’il voulait simplement se rendre sur son lieu de travail.  Pourquoi le député a-t-il décidé d’y aller par ce moyen si original ? Kamtchibek a refusé de répondre.

Des manifestants sortent de l'enceinte après le début de l'intervention policière. Crédit : Kabar.kg

Les organisateurs du meeting « de la paix » Sadyr Japarov, Kamtchibek Tachiev et Talant Mamytov ont été bientôt arrêtés et interrogés. Le 4 octobre, la cour de district de Bichkek a ordonné leur emprisonnement pour deux mois en attente d’un procès. La cour a ouvert une affaire pénale conformément aux articles 297 et 295 du code pénal du Kirghizstan, stipulant des « appels publics en faveur d’un coup d'Etat ou le changement violent de l'ordre constitutionnel ». Les prévenus risquent jusqu’à douze ans de  réclusion.

Soutenant la répression du mouvement, le premier ministre a déclaré que : « la garantie de l'ordre social et la sécurité des citoyens se trouve sous le contrôle fixe du gouvernement du pays. Les structures de maintien de l'ordre sont prêtes à couper chaque tentative de révolution. Nous n'admettrons pas qu’un groupe de personnes poursuivant des intérêts personnels et politiques plongent le pays dans le chaos. Pour cela nous avons tous les pouvoirs légaux et les possibilités d’action ».

Les arrêtés eux-mêmes ne se considèrent cependant pas comme des criminels : « Considérer comme une tentative de révolution quelques personnes qui ont franchi l’enceinte – c’est ridicule » a déclaré Ikramidin Aitkulov, l'avocat de Tachiev. En soutien des accusés, quelques meetings ont été organisés à Bichkek et Djalal-Abade, fief du parti Ata Jhourt dans le Sud du pays. Du 4 octobre jusqu'à aujourd'hui, les quelques 150 participants de ces manifestations bloquent périodiquement l'autoroute Bichkek-Och. Un embouteillage énorme s'est formé là, avec plus de trois mille voitures bloquées. Le 6 octobre Jantoro Satybaldiev s'est entretenu avec les leaders des manifestations, et a promis que tout serait résolu dans le cadre de la loi.

Aujourd’hui, de nombreuses opinions ont pu être formulées sur l’événement. L'analyste régional Ericka Marat a affirmé que pour Japarov et Tachiev, ces émeutes étaient seulement le moyen d'être mis en prison comme les révolutionnaires, et ainsi d’empêcher une condamnation plus grave de corruption. Les deux organisateurs sont en effet sous le coup de lourds soupçons de déprédation des biens de l’ex président Kurmanbek Bakiev. D’autres experts pensent que les événements du 3 octobre étaient bien une tentative de coup d'Etat, les problèmes de Koumtor n’étant qu’un bon prétexte. La situation reste cependant tendue, et les meetings quotidiens soutenant une remise en  liberté de Japarov, Tachiev et Mamytov continuent.

Natalie GRATCHOVA
Journaliste pour Francekoul.com

Relu par Etienne Combier

Bibliographie :

1. http://rus.kg/news/policy/7139-oppoziciya-tretego-oktyabrya-snova-miting.html
2. http://eng.24.kg/community/2012/10/05/25992.html
3. http://en.trend.az/regions/casia/kyrgyzstan/2073600.html
4. http://kabar.kg/eng/regions/full/5203
5. http://fr.rian.ru/world/20121004/196226446.html
6. http://www.rferl.org/content/was-krygyz-protest-really-about-gold-mine-or-face-time/24729408.html

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