Recep Tayyip Erdogan visite à Bichkek

Bichkek dénonce le « chantage » de la Turquie sur les écoles gülenistes

Le Kirghizstan dénonce le chantage de la Turquie suite aux déclarations d’Ankara sur la nécessité pour leurs « frères kirghiz » de « démontrer leurs liens fraternels avec la Turquie » en fermant les écoles du prédicateur islamiste Fethullah Gülen sur son territoire. Explications d’une joute diplomatique enflammée qui a pour enjeu principal l’influence – abîmée – de la Turquie en Asie Centrale.

« Chantage » turque pour faire fermer les écoles Gülen au Kirghizstan

Dans une interview pour la chaîne de télé turque « HaberTurk », le ministre des Affaires étrangères turc, Mevlut Chavushoglu, a mis en garde le Kirghizstan face à la menace du mouvement « terroriste » Gülen et la possibilité d’un coup d’Etat (sur le modèle de celui raté en Turquie). Il a enjoint le Kirghizstan à fermer les écoles Gülen présentes sur son territoire. Ce à quoi le ministère des affaires étrangères kirghiz a répondu en dénonçant une demande « non-correcte » sous la forme « d’un ultimatum et d’un chantage » de la part du ministre turc.

Le ministre turc a en effet déclaré à son homologue kirghiz que « s’ls [les Kirghiz] ne changeaient pas leur attitudes vis à vis [du mouvement Gülen], la Turquie changerait son attitude vis à vis du Kirghizstan ». Cette déclaration a provoqué une levée de boucliers au Kirghizstan pour défendre les nombreux lycées turcs Gülenistes présents dans le pays. De plus les autorités, ainsi que de nombreux journaux kirghizs se sont indignés de l’affront à la souveraineté du pays qui « décide indépendamment de ce qui est bon ou mauvais de faire » selon le communiqué du ministère des affaires étrangères kirghiz.

Des écoles sur le déclin en Asie Centrale, mais qui persistent au Kirghizstan et au Kazakhstan

Selon les données officielles citées par le média kirghiz Kloop.kg, il y aurait une trentaine d’écoles privées liées au mouvement Gülen au Kirghizstan ainsi qu’une université (nommée Ataturk-Ala-too) à Bichkek. Selon Bayram Balçi, chercheur spécialisé sur la Turquie et l’Asie Centrale au CERI Sciences-Po, dans son livre sur les écoles turques en Asie Centrale « Missionnaires de l’islam en Asie Centrale » il y aurait également une trentaine d’école Gülen au Kazakhstan, seul autre pays d’Asie centrale post-soviétique à ne pas avoir encore fermé et interdit ces écoles.

http://www.iaau.edu.kg/

Le pouvoir tadjik a fait fermer les sept écoles Gülen dans un mouvement de répression de l’opposition musulmane et laïque en mai 2015. Avant cela, le Turkménistan avait interdit les écoles Gülen en 2010 afin de s’aligner sur Ankara, avec qui Achgabat est proche. Et en 2001, déjà, l’Ouzbékistan avait fait fermer toutes ces écoles, alors qu’à l’époque le prédicateur islamiste était encore proche du pouvoir turc. Il s’agissait alors d’un mouvement de répression contre les forces pro-turques vu comme une potentielle force d’opposition à Islam Karimov.

Selon Akhmed Rahmanov, chercheur associé à l’IPSE et rédacteur pour Novastan, le Kirghizstan, souffrant d’instabilité chronique et de difficultés économiques depuis la chute de l’URSS, a été le pays le plus ouvert aux influences turques. Ce n’est ainsi pas une surprise si les écoles Gülen y sont nombreuses et persistent. De plus, comme le note Radio Azzatyk, ces écoles sont très populaires au sein de l’élite kirghize : de nombreux enfants de dirigeants et de responsables à tous les niveaux de l’Etat s’y rendent (les études y coûtent quelques 3000 dollars par an – une somme énorme au Kirghizstan). Cette forte implantation du mouvement Gülen explique la force des mots utilisés par le ministre des Affaires étrangères turc pour demander au Kirghizstan de mettre fin à l’un des principaux vecteurs d’opposition à l’AKP de Erdogan, qui est en cours d’éradication en Turquie depuis l’échec du putsch du 15 Juillet.

Un  soft-Power turc divisé et bientôt en déclin ?

Toujours selon Bayram Balçi, ces écoles gülenistes ont participé à la stratégie de soft-power turc en Asie centrale, entre diffusion d’un islam modéré et des valeurs panturquistes – le tout appuyé par les Etats-Unis pour contrer la diffusion de l’islam wahhabite et l’influence russe. Mais depuis le début des années 2010 la confrérie de Fethullah Gülen s’est séparée progressivement des structures d’Etat turques pour en devenir l’ennemi désigné par Erdogan, combat qui a atteint son apogée depuis le coup d’Etat manqué du 15 Juillet dernier et qui s’étend désormais jusqu’en Asie centrale. Une extension qui risque d’abimer, plus que de renforcer l’influence turque en Asie Centrale, déjà mal au point depuis le conflit avec la Russie – partenaire stratégique majeur des pays de la région.

A lire aussi sur Novastan : L’Asie Centrale sous le prisme de la crise russo-turque

Cette joute diplomatique entre Ankara et Bichkek montre l’étendu que prend la purge que le pouvoir truc a lancé contre tout ce qui se rapproche de près ou de loin à Fetullah Gülen, même quand cela dépasse les frontières de la Turquie. Cela montre aussi le non alignement sur Ankara de Bichkek – et certainement d’Astana – qui n’a pas pipé mot, mais possède également de nombreuses écoles Gülen sur son territoire. 



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