Kirghizstan Soumsar Chekaftar Terrils Résidus Radioactifs

Comment vivent les Kirghiz près des déchets radioactifs

Dans le secteur de Chatkal, dans l’ouest du Kirghizstan, les habitants des villages de Soumsar et de Chekaftar vivent depuis plus de 50 ans au milieu des décharges de résidus radioactifs. Les riverains se plaignent de leur santé, qui, selon eux, se détériore chaque jour un peu plus.

Novastan reprend et traduit ici un article publié initialement par le média kirghiz indépendant Kloop.

Dans les villages de Soumsar et Chekaftar, situés dans le district de Chatkal, dans l’ouest du Kirghizstan, vivent environ sept mille personnes. Ces villes, fondées sous l’Union soviétique, sont maintenant devenues des villages, distants d’environ dix kilomètres.

Ces deux villages sont représentatifs de la volonté, sous l’Union soviétique, d’exploiter au maximum les ressources du sous-sol du pays. Une exploitation qui, comme à Min-Kush ou Kadji-Saï, se répercute aujourd’hui sur la vie et la santé de milliers de Kirghiz.

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En 1946, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, une mine a été creusée pour extraire de l’uranium à des fins de recherche nucléaire sur le site de la future ville de Chekaftar. Soumsar a été fondée plus tard, en 1952, avec l’ouverture d’une mine de plomb. La mine d’uranium a été fermée dès 1957, tandis que l’extraction de minerai de plomb à Soumsar sera interrompue en 1977. Depuis les années 1950, des terrils à ciel ouvert subsistent. Leur volume total : 4 millions de mètres cube.

Soumsar : des plaintes liées à la santé

Cheguirou Djaparalievou a 90 ans. Il est le seul aksakal, un ancien du village, ayant été employé dans les mines de Soumsar. Il y a travaillé comme brigadier pendant 15 ans. À son âge, il ne sait toujours pas écrire. « Le salaire était bas. Ils nous donnaient du lait et suivaient bien notre alimentation. Mais maintenant ma santé s’est détériorée. Tout mon corps me fait mal, je ne sens plus ma main et elle se fige », explique-t-il. Chaque mois, il reçoit une pension de 8 000 soms (102 euros). Le retraité se plaint que cela ne suffit pas pour ses soins médicaux.

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« À l’époque où je travaillais, on observait des symptômes semblables, mais je ne m’en préoccupais pas. Après de longues années de travail, je ressens à mon tour tous ces tourments. Le gouvernement a donné une seule fois une allocation de 25 000 soms (318,5 euros, ndlr) au titre de la promotion de la santé », décrit-il à Kloop.

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Le chef de l’hôpital rural du district de Soumsar, Esengoul Tajibaïev, y a travaillé 40 ans et confirme l’inquiétude des villageois. D’après lui, un à deux enfants naissent chaque année sans oreilles ou autre partie du corps à Soumsar.

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« Ce genre de malformations s’observe chez les enfants nés des femmes habitant dans le centre du village. Chez nous, beaucoup souffrent d’anémie. Avec les années, le nombre de malades du diabète, de personnes souffrant d’hypertonie, de troubles cardiaques a augmenté. Il y a davantage de cancéreux. Alors qu’autrefois ils étaient trois ou quatre, il y en a maintenant plus de 20 », raconte Esengoul Tajibaïev.

Chekaftar : inquiétude autour des poussières radioactives

A dix kilomètres de Soumsar, les crassiers de Chekaftar sont entourés de barrières d’un mètre et demi de haut. Les clôtures empêchent le bétail d’entrer en terrain contaminé, mais cela ne les protège pas de la poussière radioactive, qui se disperse par temps de fort vent ou de pluie. Les locaux se plaignent que la poussière contaminée provoque des allergies et « dessèche » les voies respiratoires.

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Meerkan Hakimbekova, une des habitantes de Chekaftar, habite très près des terrils. Elle s’inquiète de la progression des pathologies dans le secteur. « Je fais plus vieille que mon âge. J’ai 50 ans. Les villageois ne marchent plus. Chez nous, les cancers, les maladies de peau augmentent, nos dents tombent. Les terrils uraniques ne sont-ils pas en cause ? »

L’école de Chekaftar est un internat. La statue de Lénine et les résidus ne sont séparés que par une clôture. Pourtant, le directeur de l’école scolarisant 600 élèves, Altynbek Nouroumbetov se veut rassurant : on n’observe pas de pathologies chez les étudiants. « Les élèves subissent de temps en temps des examens médicaux. Nous avons deux médecins et deux infirmières. Jusqu’à présent, aucune maladie dangereuse n’a été diagnostiquée », déclare le directeur.

De l’eau empoisonnée et des dégâts écologiques

Le directeur de l’institut pour l’étude des problèmes médicaux, dépendant de la section méridionale de l’Académie nationale des sciences du Kirghizstan, située à Och, Rakhmanbek Tojchouïev, affirme que le principal problème dans ces villages est l’eau contaminée. « Les habitants de Soumsar boivent une eau chargée en plomb, sèment et récoltent des fruits et légumes dans des sols pollués, cela les empoisonne. Ils respirent aussi de l’air radioactif », explique-t-il.

Il estime que, sans intervention de l’Etat, le problème ne peut être résolu. Tant le gouvernement que les habitants doivent prendre des mesures pour améliorer les conditions de vie. « Ils boivent de l’eau polluée. L’abus d’une telle eau menace le foie, c’est pourquoi on observe beaucoup de pathologies hépatiques. De plus, les radiations attaquent le cerveau, l’estomac, la rate et les poumons. L’uranium extrait à Chekaftar a également des répercussions à échelle génétique, favorisant l’apparition de maladies congénitales. Sans parler des fausses-couches, des enfants mort-nés ou des handicaps mentaux. »

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D’après lui, il est indispensable que l’eau polluée ne fuie pas hors des terrils et qu’en même temps les déchets radioactifs soient enterrés pour que la poussière ne se disperse pas avec le vent. « À cause des radiations, les femmes ne peuvent plus tomber enceintes, et si cela arrive quand même, le fœtus ne se développe pas bien, des malformés naissent. Chez les femmes, on observe des perturbations hormonales, le cycle de menstruation se dérègle. Le nombre de malades d’insuffisance rénale est en augmentation », constate le directeur de l’institut.

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Il ajoute que les décharges de déchets contaminés portent non seulement atteinte à la santé des personnes, mais aussi à l’environnement. Les cyanures et cyanates radioactifs, les acides, les silicates et les métaux lourds utilisés pour le traitement des sulfates sont ici en cause. Par temps de pluie, de l’eau des mines fuit directement dans le lit de la rivière Soumsar. Les locaux vivant à proximité du lit y puisent de l’eau pour leurs propres besoins et leur bétail s’y abreuve. Rakhmanbek Tojchouïev estime que les habitants devraient exclusivement manger des produits naturels.

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« Aujourd’hui nous aspirons à ce que les substances toxiques ne pénètrent pas dans l’organisme. En collaboration avec l’Unicef, des collègues de l’institut tentent de mener des observations sur les femmes enceintes et leurs enfants à l’aide de nouveaux appareils », ajoute-t-il.

Une surveillance encore insuffisante au Kirghizstan 

Depuis 1999, la gestion de ces décharges a été confiée à une agence dédiée relevant du ministère des Situations d’urgence. L’agence, sur ses fonds, supervise les travaux pour le contrôle de ces terrains. Le ministère a déjà conduit en 2014 et 2015 des travaux d’enterrement des terrils mis à nus. Pour les habitants de ces régions, Soumsar et Chekaftar ne sont pas des endroits sûrs pour s’installer. C’est pourquoi les chefs des villageois demandent justice devant les organisations internationales.

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D’après un représentant du Conseil municipal de Soumsar, Alijan Jerembaïev, l’extraction des résidus dangereux était planifiée pour l’année 2018. Il ajoute qu’en 2015 des spécialistes allemands sont venus analyser l’eau potable. « Les résultats qui nous ont été transmis montrent que le niveau de contamination n’est pas si haut. Malgré tout, la localité se trouve à proximité de terrils uraniques et l’on observe des pathologies chez les riverains », développe le représentant.

Le coût des travaux de déplacement des résidus radioactifs est estimé à 2,3 millions d’euros. Ils espèrent que l’excavation de ces déchets toxiques commencera en 2018, quand la banque mondiale débloquera les fonds pour financer le projet d’assainissement des terres.

Gouljan Eshbaïeva et Ajdaj Bedelbek Kyzy 

Traduit du russe par Arnaud Behr

Édité par Joseph Giraud

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Les terrils de la région de Jalal-Abad, comportant des résidus radioactifs.
Alibek Ajibekov
La localité se trouve à proximité de terrils uraniques et l’on observe des pathologies chez les riverains.
Alibek Ajibekov
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