Critique de la Rumeur des steppes (2ème édition)

Route dans la steppe, Oulan Oude, Russie. Crédit : Thomas Claveirole

Dans cette version mise à jour (2012) de La rumeur des steppes, René Cagnat nous fait part de son amour contagieux pour l’Asie centrale, son passé tumultueux et son avenir incertain. A travers une approche documentée, cet ouvrage mêle les analyses d’un homme de terrain et les conseils d’un intellectuel avec les contemplations d’un esthète. Bien plus qu’un traité de géopolitique ou qu’un précis culturel, la rumeur des steppes est donc une véritable épopée de l’Asie centrale, livrant au lecteur les merveilles  et les horreurs d’une région d’une  grande diversité.

Cette diversité se retrouve dans les paysages de ce qui fut longtemps appelé le Turkestan : des hauteurs des monts célestes à l’aridité des déserts de Kyzylkoum et de Takla-Makan, des fleuves d’Amou-Daria et de Syr-Daria  aux Oasis de Boukhara et de Samarcande, l’âme de la région ressuscite devant nos yeux.

Au sein de ce décor mystérieux, René Cagnat nous dresse un tableau de peuples riches en couleurs: ouzbeks et ouighours, kazakhs, turkmènes et tadjiks, kirghizes et karakalpaks, pour n’en citer que quelques-uns, se partagent un territoire de la taille de l’espace européen. Là aussi, entre les influences turques, persanes, chinoises, russes et mongoles, on découvre aux détours des pages une mosaïque ethnolinguistique qui laisse deviner une histoire mouvementée.

La région fut une terre d’échange depuis des millénaires, et bénéficia de sa position centrale sur la route de la soie. Cependant, elle subit de multiples invasions d’une grande violence : les steppes du Turkestan résonnent encore des assauts de Gengis Khan, « le fléau de Dieu », et de ses hordes de cavaliers mongols. Ceux-ci furent suivis, un peu plus d’un siècle plus tard, par les troupes du « Démon » timouride Tamerlan. Malheureusement,  nous explique l’auteur, ce ne sont pas les colonisations tsaristes de l’époque moderne ou le grand djout (calamité en kazakh) de l’ère soviétique qui améliorèrent le sort de ces peuples, qu’ils soient nomades ou sédentaires.

C’est avec la précision du savant et le style du romancier que René Cagnat nous emmène dans tous ces voyages, en  alternant avec bon goût histoire et anecdotes personnelles, qui donnent au récit une touche humaine supplémentaire. Au-delà des portraits de figures clés,  comme celle de Golochtchiokine,  bourreau des kazakhs dans les débuts de l’ère soviétique, il nous livre les témoignages insolites qu’il a recueilli au fil de ses périples. Ainsi, nous découvrons les aventures d’un tadjik  ayant combattu dans les FFI pendant la seconde guerre mondiale, ou celles de ce petit Coréen devenu un spécialiste de Pouchkine grâce au soutien d’une institutrice juive dans un village kazakh.

Cependant, si ce spécialiste de l’Asie centrale témoigne de la beauté de ces paysages, de ces peuples et de leurs histoires, il n’en oublie pas pour autant les défis considérables qu’ils affrontent aujourd’hui. Malgré la richesse de ses ressources naturelles (or, coton, gaz, minéraux et pétrole), la région peine en effet à se développer, et la misère fait toujours partie du quotidien pour beaucoup. C’est sur ce terreau instable que se nourrissent les conflits ethniques, qui peuvent parfois mener à des pogroms, comme ce fut le cas en 1990 et en 2010 à Och, entre kirghizes et ouzbeks. Si l’on ajoute une situation sanitaire désastreuse, avec la subsistance de foyers de peste, de typhus, et de résidus radioactifs et bactériologiques de l’union soviétique,  le tableau n’est pas des plus positifs. Cela d’autant plus que le despotisme oriental, profitant de la passivité des populations, regagne du terrain dans la région, à l’exception notable de la Kirghizie.

Face à ces problèmes multiples, des solutions arrivent de l’extérieur, mais, bien souvent, renforcent d’anciens problèmes, ou en créent de nouveaux. Si le retour en force de l’Islam est dans beaucoup de communautés un facteur de cohésion et de stabilité, le fondamentalisme qui l’accompagne dans certaines zones renforce les tensions ethniques. Quant à l’intervention internationale en Afghanistan, elle a favorisé la précarisation de la région, la migration du narcotrafic dans les contrées septentrionales du croissant d’or (notamment au Kirghizstan et au Tadjikistan), et un regain de haine anti-occidentale. Enfin, selon l’auteur, les interventions humanitaires et diplomatiques ont parfois des résultats mitigés, en partie à cause du manque d’intérêt qu’ont certains officiels envers les populations et les langues locales.

Cela ne veut pas dire pour autant que le destin de l’Asie centrale est d’ores et déjà scellé : le message profond de la rumeur des steppes est un message d’espoir, de foi en la capacité des hommes à surmonter les fatalités qui les accablent et de confiance dans la solidarité des peuples. Nulle âme sensible, à la lecture de cet ouvrage, ne pourra s’empêcher d’entendre l’appel venu du fin fond de la steppe. Certains racontent même que tout homme de bonne volonté, en reposant ce livre sur l’étagère, se verra chevaucher un Alezan sur les routes sinueuses qui mènent à Achgabat ou Tachkent, Douchanbé ou Bichkek. N’entendez-vous pas le crissement des sabots sur le sable rouge et ne voyez-vous pas déjà, à travers les vents de poussière, l’étonnante clarté des bois de saxaouls ?

Maxime CHAURY
Correcteur de francekoul.com

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